26 septembre 2019

«Le bonheur dépend de l’écart entre ce qu’on a et ce qu’on veut»

Gaël Brulé, sociologue et chercheur à l’Université de Neuchâtel, l'affirme: oui, on peut être heureux. Et il existe certains principes qui, si on les adopte, peuvent bien nous adoucir la vie.

«On voit que sur les dernières décennies, l’humain est plus heureux qu’avant», remarque le sociologue Gaël Brulé.
«On voit que sur les dernières décennies, l’humain est plus heureux qu’avant», remarque le sociologue Gaël Brulé.
Temps de lecture 8 minutes

Gaël Brulé, vous venez de publier un ouvrage sur le bonheur. Comment vous en est venue l’idée?

Durant mes études, je m’étais penché sur la thématique du bonheur en France. En découvrant la richesse du sujet, je me suis dit que je pouvais déjà faire un premier livre situant le propos et réfléchissant à ce qu’est le bonheur. Je me suis basé sur des études que j’ai effectuées moi-même, ainsi que sur celles de tous mes collègues psychologues, philosophes, économistes, sociologues et anthropologues. Tous ces apports sont nécessaires pour comprendre vraiment ce qu’est le bonheur, car chacun amène son propre éclairage sur la question.

Avez-vous réussi à le cerner vraiment?

Il est impossible de le cerner complètement. On peut néanmoins s’en approcher. Je pense avoir une vision assez claire de ce qu’est le bonheur pour moi. Au niveau des études, tout mon travail consiste à m’en approcher. Mais il arrive parfois des choses dans la vie qui remettent soudain en question tous les paradigmes sur lesquels on basait nos certitudes… Je n’ai certainement pas épuisé le sujet et, à la lumière d’études prochaines, certains éléments seront certainement remis en cause. Giacometti disait qu’un travail est un processus, c’est-à-dire qu’on n’a jamais vraiment terminé.

N’est-ce pas ambitieux, voire prétentieux, de vouloir cerner le bonheur?

C’est la question qu’on m'a le plus posée en dix ans de recherches, car on a du mal à concevoir qu’il soit possible de généraliser sur un sujet intime comme le bonheur. Mais on peut à la fois reconnaître un côté individuel à ce dernier, tout en admettant qu’il y a des facteurs communs dans ses constituants. C'est pour cela que j’utilise la métaphore de l’étoile dans mon livre: chaque étoile est unique, mais les raisons de son existence sont communes. Cela permet à la fois de dire que votre bonheur n’est pas le mien, mais que ce sont les mêmes facteurs qui le permettent. C’est une métaphore entre les pluriels et le singulier. On a ainsi tous besoin de relations sociales ou de respect, par exemple. Mais on va ensuite y glisser des éléments différents selon notre culture ou notre personnalité. Donc oui, nos bonheurs sont différents, mais pas tant que ça…

Quel est le but de votre livre?

J’ai travaillé dans le monde de l’entreprise, que j’ai quitté, car je le trouvais froid. Puis j’ai commencé à chercher ce qui faisait mon bonheur, mais aussi ce qui le freinait au niveau des sociétés. Le but de mes études a ensuite été de voir si ce qui me rendait heureux était aussi valable pour d’autres. Dans ce livre, j’ai donc voulu expliquer, en évitant de tomber dans les deux extrêmes que sont le «gourouisme» («le bonheur devrait être ainsi, donc faites ce que je dis») et le relativisme («tous les bonheurs sont différents, donc il n’y a rien à faire»), qu’il y a des conditions qui permettent aux gens de se sentir plus ou moins bien, et décortiquer ces éléments pour montrer ce qui est vrai en moyenne. Je ne peux pas vous dire: «En faisant ça, vous serez plus heureux.» Mais je peux dire qu’en général ceux qui font ça sont plus heureux. C’est ensuite à vous de voir si cela résonne en vous ou pas.

Quels sont ces éléments qui font du bien?

On voit par exemple que les gens qui passent du temps avec les autres, leurs proches et moins proches, qui s’auto-déterminent et qui cherchent et trouvent leur propre route sont en général plus heureux.

Vous écrivez que «le bonheur dépend de l’écart entre ce qu’on a et ce qu’on veut». Mais n’en veut-on pas toujours plus?

Le bonheur dépend à la fois des conditions dans lesquelles on vit et du regard qu’on porte sur elles. Du coup, il y a deux cheminements possibles si l’on veut être plus heureux: soit on travaille sur les conditions, soit on travaille sur le regard. Les deux éléments vont de pair et la réponse au bonheur se situe sans doute un peu entre les deux pôles, selon la sensibilité et la culture de chacun.

Quelle est la meilleure solution, selon vous?

Selon moi, il est plus facile de travailler sur le regard. Car en travaillant sur les conditions, on ne peut jamais s’arrêter. Ainsi, par exemple, cela ne fonctionne que temporairement: quand on reçoit une augmentation, on est content en la recevant, mais on s’habitue très vite au fait d’avoir plus d’argent. Cela fait d’abord avancer et c’est bien, mais quand on a atteint notre objectif, on fait quoi? On peut alors sortir des dimensions objectives pour partir sur le regard. Dès lors, on essaie plutôt de se contenter de ce qu on a. Il y a actuellement un changement générationnel fort dans ce sens. On voit une génération qui suit le modèle de ses parents durant quelques années en travaillant sur les conditions, puis qui commence souvent à se poser des questions sur le pourquoi et cherche alors à travailler son regard.

Selon le docteur en sociologie, le bonheur dépend à la fois des conditions dans lesquelles on vit et du regard qu’on porte sur elles.

Vous soulignez que le bonheur ne peut être que social. Pourquoi?

On a parfois tendance à l’oublier un peu, car le social à la fois nous donne tout et nous prend tout… Mais l’on peut s’en rendre compte en faisant un petit exercice simple: si l’on s’imagine sur une île totalement déserte durant des semaines, on réalise alors que la plupart des choses qu’on fait sont pour et par le social. Même des choses toutes bêtes, en fait. La plupart des gens aiment lire, par exemple. Mais est-ce qu’on lirait encore si on savait qu’on ne verrait plus jamais personne dans notre vie?

Vous parlez pourtant de l’impact impitoyable du «bonheur clandestin»…

Oui, ce sont tous ces discours directs ou indirects qui nous disent ce qu’est et devrait être le bonheur. Le problème, c'est que ce bonheur clandestin est composé d’une multiplicité de voix qu’on internalise depuis qu'on est enfant. Et qu’on finit par penser nôtres. On pense ainsi par exemple que pour être heureux, il faut réussir. Cela paraît être une affirmation banale, mais on l’intègre de manière assez forte, surtout les hommes. Il y a d’ailleurs plus de suicides chez les hommes qui ne réussissent pas que chez les femmes dans le même cas, car on attend d’eux qu’ils arrivent à investir la sphère professionnelle. Les femmes, en revanche, ont été moins reconnues au niveau professionnel, mais cela leur a au moins laissé la chance de créer davantage de sphères à côté, et d’être moins sous pression dans ce domaine. Mais cette différence tend à s’estomper quelque peu avec les mouvements féministes des dernières décennies.

Comment faire pour s’en protéger?

Il faut le reconnaître, en se demandant ce qui nous rend heureux et ce qu’on fait pour la société. Et il faut ensuite s’en distancier. Je connais des gens qui savaient très bien le reconnaître, mais qui ne sont pas prêts à franchir le pas, car les forces de la société sont trop importantes. Ces lumières qu’on nous fait briller au loin sont tellement puissantes que même au moment où on arrive à reconnaître que ce ne sont pas les nôtres, on continue quand même à les suivre. On est parfois comme des lucioles, prêtes à se brûler les ailes.

Vous assurez aussi que le bonheur n’existe pas sans comparaison…

Oui, la comparaison existe partout. On ne se compare pas pour les mêmes choses selon la société: dans les sociétés occidentales, on compare pour se démarquer et dans les orientales, on compare pour ne pas dénoter. C’est en comparant qu’on apprend le plus, c’est ce qui nous donne des informations sur l’espace dans lequel on se meut. On se compare donc aussi pour de très bonnes raisons, mais il faut ensuite savoir ce qu’on fait de nos constatations.

C’est ce qui nous plombe face aux images parfaites des publicités et des réseaux sociaux, non?

Il y a clairement un défi, car tout le monde met uniquement les aspects géniaux de sa vie sur les réseaux sociaux. On le sait, mais on admire quand même les vies des autres et cela nous affecte. On peut juste espérer que le théâtre des comparaisons se déplace et qu’on favorise peu à peu les messages soulignant le comportement le plus environnemental, le plus sain, etc. Là, on pourrait avoir quelque chose de bénéfique pour la société. Et cela peut arriver très vite! On vient par exemple de voir apparaître le terme de «flygskam», la honte de voler. Peut-être que, dans quelque temps, on cachera le fait d'avoir pris l’avion, ou on évitera de le prendre, ce qui répondra peut-être aux enjeux environnementaux.

Comment se sent actuellement
l’humanité?

Dans les sociétés actuelles, excepté les États-Unis et quelques autres contre-exemples, on voit que sur les dernières décennies, l’humain est plus heureux qu’avant. Il faut toutefois faire la différence entre ce qu’on pense du bonheur et ce qu’il est réellement. Les sociétés actuelles mettent une pression colossale sur les individus, et malgré tout, elles permettent quand même de se réaliser, de s’écouter. On voit que l’individu peut mieux choisir son chemin et a plus de marge de manœuvre qu’il y a quelques décennies. Nos études montrent donc que les gens sont assez optimistes par rapport à leur propre bonheur, mais très pessimistes par rapport au collectif.

En parcourant votre livre, on en conclut que les personnes les plus heureuses sont les Finlandaises seniors, mariées et sans enfants. C’est juste?

On a effectivement remarqué que les femmes sont un peu plus heureuses que les hommes, même si c’est moins marqué qu’avant. Que la courbe du bonheur monte à partir de 50 ans, pour atteindre un sommet à 70 ans. Et la Finlande sort en tête du World Happiness Report. En revanche, on a longtemps pensé que les couples sans enfants étaient les plus heureux, mais cette vision est en train de changer, car la plupart des études sur le sujet étaient américaines. Or, les États-Unis n’ont quasiment pas de politique familiale et il est parfois difficile pour les parents d’assumer la charge des enfants. On se rend donc maintenant compte qu’en Europe, le schéma est plutôt inverse. Et les études montrent aussi nettement dans les sociétés occidentales l’effet positif du couple et du mariage: ce sont les gens mariés qui sont les plus heureux partout.

Quel conseil principal donneriez-vous aux gens pour atteindre le bonheur?

D’essayer de faire la différence entre leur bonheur personnel et le clandestin. Je souhaite à tout le monde de savoir reconnaître les injonctions de la société et de s’en distancier. Mais ce n’est pas facile, car le bonheur clandestin n arrête jamais de nous parler. Et au moment où l’on pense l’avoir reconnu, il prend alors de nouveaux masques.

À lire: «Le bonheur n’est pas là où vous le pensez: itinéraire vers une vie plus heureuse», Gaël Brulé, Éd. Dunod, 2018. Disponible sur exlibris.ch

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