27 juin 2019

«On peut étudier les émotions comme on étudie la mémoire»

Marcello Mortillaro, chercheur au Centre Interfacultaire en Sciences Affectives de l’Université de Genève (CISA), fait le point sur les dernières découvertes touchant à l’intelligence émotionnelle. Et souligne l’interdépendance entre rationalité et émotionnel.

"On ressent des émotions uniquement pour ce qui nous touche et nous intéresse.", souligne Marcello Mortillaro.
"On ressent des émotions uniquement pour ce qui nous touche et nous intéresse.", souligne Marcello Mortillaro.
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Marcello Mortillaro, qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle?

Elle comprend toutes nos compétences liées à la gestion et la reconnaissance des émotions qui nous aident dans le raisonnement et dans l’adaptation à notre environnement. Le terme générique d’«intelligence émotionnelle» inclut ainsi quatre compétences principales: tout d’abord, la capacité à reconnaître les émotions des autres à partir de leur comportement non verbal, simplement en les regardant ou en les écoutant. Puis la compréhension des émotions, ce qui signifie qu’on est capable de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Par exemple, vous devez annoncer à votre collègue que vous ne travaillerez désormais plus ensemble. Avant de lui annoncer cette nouvelle, vous allez imaginer la manière dont la personne va réagir: sera-t-elle triste, fâchée, contente? L’idée est qu’on se projette et qu’on parvient ainsi à prédire ce qui va arriver. Les deux dernières compétences sont la régulation émotionnelle de nos propres émotions et la gestion des émotions des autres, c’est-à-dire la manière de réagir à leurs émotions et de nous adapter à la situation.

Y a-t-il parfois une confusion sur ce qu’on entend par intelligence émotionnelle?

Il faut préciser qu’il s’agit ici des compétences émotionnelles prises au sens large, ce qui n’est pas forcément évident au premier abord. Tout le monde en parle et ce concept a été énormément vulgarisé. D’un côté, cela nous a aidés, car la société est devenue attentive à cette thématique, mais en même temps, certaines personnes ont parlé des compétences émotionnelles sans avoir le background scientifique nécessaire et une utilisation «marketing», qui n’était pas toujours vraiment centrée sur le sujet, en a été tirée. C’est devenu une sorte de concept à tout faire. Mais je trouve important de souligner qu’aujourd’hui on peut avoir une approche scientifique de l’intelligence émotionnelle. Elle est un objet de recherche qui a de la valeur également sur le plan appliqué. L’intelligence émotionnelle est bien réelle, car ancrée dans notre cerveau, dans notre corps et dans nos relations sociales.

On a souvent des à priori quand on parle d’émotions…

L’un des buts du CISA est justement de changer la vision des émotions dans la société. L’idée est d’une part de faire comprendre que les émotions sont indispensables à la survie et que la capacité de ressentir des émotions est essentielle à l’être humain, et d’autre part, qu’elles peuvent être examinées scientifiquement. On peut étudier les émotions comme on étudie la mémoire; elles constituent un processus chez l’individu au même titre que ses autres fonctions.

Pourtant, les émotions sont souvent encore peu respectées, en particulier dans certaines entreprises, non?

C’est vrai que les cadres qui ont été formés il y a un certain nombre d’années ont de la peine à accepter que les émotions puissent entrer dans un processus décisionnel. Or,on sait bien, désormais, que les émotions font aussi partie de la prise de décision rationnelle et que la capacité de raisonnement influence les émotions. Les deux éléments sont très importants, car ils permettent ensemble de prendre de meilleures décisions. Les recherches montrent que les cadres les plus performants sont ceux qui ont à la fois beaucoup d’expérience et une bonne intelligence émotionnelle. S’ils ne tiennent pas aussi compte de l’aspect émotionnel des personnes avec qui ils travaillent, ils ne prendront pas les décisions appropriées. On dit toujours qu’il faut motiver les employés, mais finalement, tout est lié à la manière de gérer les émotions des autres et de les transformer en quelque chose de positif. Nous venons de développer un outil, le Geneva Emotional Competence Test (GECO), pour mesurer les compétences émotionnelles dans le contexte professionnel. C’est le résultat d’un long travail scientifique publié dans une revue importante et qui, aujourd’hui, est utilisé dans la recherche, par les particuliers et par les entreprises.

Qu’est-ce que vos recherches ont permis de mettre en évidence?

Elles ont montré que de mettre de côté les émotions a un effet négatif dans le processus de l’entreprise. Si un employé a une réaction émotionnelle par rapport à un événement, cela signifie que cet événement est important pour lui. On peut considérer sa réaction comme un signal d’engagement et de motivation, car on ressent uniquement des émotions pour ce qui nous touche et nous intéresse. Du moment qu’il existe une émotion et que le cadre fait semblant de ne pas la voir, il n’utilise pas l’information reçue. Il est nécessaire que les gens qui dirigent une équipe comprennent mieux cet impact: elle fonctionnera mieux si les gens sont impliqués et pris en compte. Ce n’est pas seulement une question de bien-être; cela peut nettement améliorer la vie de l’entreprise ainsi que de la société, car c’est lié à une satisfaction plus élevée à tous les niveaux.

L’équipe fonctionnera mieux si les gens sont impliqués et pris en compte.

Ce n’est pas seulement une question de bien-être, mais cela peut nettement améliorer la vie de l’entreprise ainsi que de la société, car c’est lié à une satisfaction plus élevée, à tous les niveaux.

Le bien-être de leurs employés est un argument souvent mis en avant par les entreprises. Est-ce une simple mesure pour améliorer leur image?

Les gens confondent souvent une bonne intelligence émotionnelle avec le fait d’être toujours content. Mais cela n’a rien à voir! Quelqu’un qui serait toujours souriant même en colère n’aurait pas une réaction adaptée. La bonne gestion d’une équipe n’est ainsi pas de dire: «On est toujours joyeux», car parfois, il faut être en colère ou avoir peur, mais d’avoir une bonne gestion des émotions d’autrui. L’intelligence émotionnelle n’implique donc pas systématiquement la collaboration, mais aussi de dire parfois simplement: «Non, ton comportement n’est pas adéquat dans cette situation.»

Ne vivons-nous pas dans une société très axée sur les émotions négatives?

Toutes les émotions sont importantes et positives, même si l’événement qui les a causées est négatif, car elles nous permettent de mieux nous adapter à notre environnement. Ce qui change entre les émotions positives et négatives, ce n’est pas leur valeur en soi, mais le ressenti individuel et notre évaluation de l’événement à la base de l’émotion: il y a des émotions provoquées par des choses qu’on aime davantage (qui, par exemple, nous rendent joyeux ou fiers) et des choses qu’on n'aime pas (qui, par exemple, nous rendent tristes ou en colère). Mais les émotions impliquent aussi des changements au niveau physiologique. La peur, par exemple, prépare l’organisme à une réaction, notamment la fuite. Car c’est difficile de courir vite, si on n’est pas activé physiologiquement ! Et la colère nous prépare à attaquer, dans le but de détruire l’obstacle qui nous bloque.

En décembre dernier, l’Université de Genève a publié un communiqué sur les réactions du cerveau face à la colère d’autrui.

Oui, l’étude montre que notre cerveau repère une voix jugée menaçante en une fraction de seconde. On sait que les émotions ont une relation avec l’attention. Les émotions «négatives» focalisent notre attention et peuvent provoquer un état adaptatif qui nous pousse à mieux analyser une situation. La peur, par exemple, prépare l’organisme à la fuite. Tandis que la joie a l’effet contraire: comme il n’y a pas de danger, on a tendance à évaluer les choses de manière plus superficielle, mais cela peut provoquer une attitude de pensée plus ouverte. La joie sera donc une émotion importante lors d’une tâche créative, par exemple, durant laquelle on aura besoin d’élargir notre conscience.

L’intelligence émotionnelle a-t-elle tendance à évoluer au fil des générations?

Il est difficile de dire comment c’était il y a cent ans, car l’intelligence émotionnelle a été définie formellement pour la première fois seulement en 1990, ce qui est très récent. Cinq ans après, le livre Emotional Intelligence de Daniel Goleman a le mérite d’avoir rendu le sujet très populaire. Mais cela, en même temps, a eu un effet moins positif sur la discipline. Si Goleman est un psychologue et un journaliste, son ouvrage n’est pas une publication scientifique académique. Son travail était donc principalement de vulgariser la thématique et il y a ajouté des points de vue personnels dans cet ouvrage. Par exemple, quand on lit que les émotions expliquent davantage le comportement que l’intelligence ou la personnalité, ce n’est pas prouvé et je dirais même que c’est faux. Car l’intelligence et la personnalité sont très importantes, généralement même davantage que l’intelligence émotionnelle, puisque ce sont des compétences de base. Ce qui se fait maintenant dans toutes les études, c’est donc de vérifier et de contrôler que l’intelligence émotionnelle peut prédire ou expliquer un comportement ou une performance au-delà de l’intelligence et de la personnalité.

Le stress général actuel a-t-il un impact sur l’intelligence émotionnelle?

Oui, je pense qu’il permet de développer nos compétences, car nous avons besoin de nous adapter en permanence à de nouvelles situations. Il faut savoir que ces compétences s’améliorent chez chaque individu au fil de sa vie, tant que ses fonctions cognitives sont intactes. Car chaque expérience nous permet d’en apprendre davantage. C’est pour cela que la plupart des personnes plus âgées nous paraissent calmes et sages: avec l’expérience, elles voient les choses d’une manière différente et ont appris à faire le tri entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

Les nouvelles technologies changent-elles l’intelligence émotionnelle des jeunes générations?

Si on part de l’idée qu’on apprend à connaître nos émotions en interagissant avec autrui, il y a bien entendu moins d’occasions de les développer si on a moins d’interactions. Si on interagit par écrans interposés, je ne sais pas ce que cela donne: le sujet est si récent qu’on n’a pas encore de données suffisantes. Je pense qu’il y a aussi plein d’aspects positifs dans les jeux vidéos et les écrans. Il ne faut pas oublier que les jeunes passent beaucoup de temps à l’école, où les interactions sont multiples.

Peut-on développer nos compétences émotionnelles?

Oui, il existe des formations où on apprend ce que sont les compétences émotionnelles, et où on s’exerce pour développer la sensibilité de perception des expressions émotionnelles et apprendre quels éléments concrets déterminent nos propres réactions émotionnelles. Mais plein de gens proposent ces cours sans avoir forcément l’expérience nécessaire pour cela… Il est intéressant de savoir qu’aux États-Unis, des mallettes d’exercices pour développer ces compétences à l’école primaire ont été conçues par l’Université de Yale, qui les propose aux classes qui le désirent. Du moment que ce type d’instrument pédagogique aura été intégré au cursus scolaire un peu partout dans le monde, les enfants auront plus de possibilités de développer leurs compétences émotionnelles, de façon égalitaire. Et ce, dès leur plus jeune âge.

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