20 juin 2019

«Certains hommes font l’amalgame entre virilité et fertilité»

Isabelle Streuli, responsable de l’unité de la reproduction des HUG, l’assure: la mauvaise qualité du sperme des jeunes Suisses identifiée dans une récente étude n’est pas synonyme d’infertilité. Néanmoins, des inquiétudes existent autour de ce sujet encore largement tabou.

Isabelle Streuli rapporte que les pesticides comme le tabagisme maternel peuvent altérer la qualité du sperme.
Temps de lecture 6 minutes

Isabelle Streuli, selon l’étude nationale menée par l’Université de Genève, un tiers des jeunes Suisses ont un sperme de mauvaise qualité, selon les critères définis par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Quels sont ces critères exactement?

La qualité du sperme chez l’homme est mesurée lors d’une analyse de laboratoire appelée spermogramme qui examine trois paramètres principaux: le nombre de spermatozoïdes, leur mobilité et leur morphologie. Selon l’OMS, un sperme de bonne qualité possède une concentration de plus de 15 millions de spermatozoïdes par millilitre avec un pourcentage de spermatozoïdes mobiles de 40% et au moins 4% de spermatozoïdes d’aspect typique.

Et qu’indiquent les résultats de l’étude suisse?

L’étude, menée sur plus de 2500 recrues de l’armée, montre que 17% de ces jeunes hommes présentent une concentration de spermatozoïdes inférieure à 15 millions par ml alors que la concentration médiane en Suisse est de 47 millions. D’autre part, 25% d’entre eux ont moins de 40% de spermatozoïdes mobiles. Et le taux de formes morphologiquement normales est inférieur à 4% chez 40% des sujets étudiés.

Ces résultats vous ont-ils inquiétée?

Oui, même si l’on sait maintenant que, depuis plusieurs décennies, il existe une chute de la qualité du sperme en Europe. Je me demande ce qu’il se passe pour qu’il y ait une telle évolution. Apparemment, il y a quelque chose qui impacte la production spermatique des jeunes hommes suisses et européens. Néanmoins, on ne peut pas prédire ce qu’il en sera à l’échelle individuelle, puisque, pour l’instant, on a étudié un groupe, une population. Il faut aussi savoir qu’il peut y avoir des variations très grandes au fil du temps. Un spermogramme réalisé sur la même personne un jour peut avoir un résultat tout à fait différent quelques mois plus tard. Mais pour moi, ces données correspondent avant tout à des paramètres de laboratoire qui, en fait, ne permettent pas de conclure qu’il existe une baisse de fertilité chez ces personnes.

Pour quelles raisons?

Un homme peut avoir un spermogramme normal et être infertile et un autre peut avoir des paramètres anormaux et être fertile. De plus, quasiment aucun des participants de l’étude n’était père ou n’était dans un projet de grossesse avec sa partenaire.

Comment définir alors l’infertilité?

Selon la définition de l’OMS, on parle d’infertilité quand il y a une incapacité à obtenir une grossesse après douze mois de rapports sexuels réguliers. Encore une fois, et si l’on se rapporte à l’étude, il n’est donc pas possible de parler d’infertilité chez ces jeunes hommes puisqu’on considère des individus et non des couples.

Justement, on pense parfois encore que l’homme est fertile tout au long de sa vie contrairement à la femme…

La femme a en effet une période de reproduction limitée dans le temps. On sait qu’elle ­atteint sa fertilité maximum durant la ­vingtaine. Ensuite, il y a une baisse limitée jusqu’au milieu de la trentaine et enfin, dès le milieu de la trentaine, on constate une chute progressive. Si l’on prend une femme qui est au milieu de la quarantaine, on a des chances de conception par cycle qui sont d’environ 2%. Le risque de fausse couche augmente également. Chez l’homme, c’est différent: la période de procréation n’est pas aussi limitée dans le temps puisque à 80 ans il peut encore avoir un enfant, même si sa fertilité n’est plus égale à celle de ses 20 ou 30 ans.

Comment sa fertilité va-t-elle alors évoluer?

Passé 40 ans, les chances d’avoir un enfant après une année d’essai baissent d’environ 30%. Et ce qu’on appelle «le délai nécessaire
à concevoir», c’est-à-dire le nombre de mois ­nécessaires pour avoir une grossesse, augmente. Il y a aussi beaucoup d’autres choses qui changent: l’homme va accumuler au fil du temps des facteurs de risque pour sa fertilité comme de l’hypertension, du diabète, de l’obésité, etc. Il existe aussi des répercussions sur la production de spermatozoïdes qui va dépendre de plusieurs facteurs hormonaux comme le taux de testostérone dans les testicules. Or, on sait que ce taux va baisser avec le temps. On parle d’andropause, un diagnostic plus subtil, moins évident que la ménopause chez la femme.

Quels sont les autres facteurs qui altèrent la fertilité?

Dans le testicule, on trouve notamment des cellules germinales qui sont à l’origine des spermatozoïdes. Avec le temps, elles vont avoir tendance à diminuer. Le milieu hormonal va quant à lui être moins propice à la ­production de spermatozoïdes et la libido va baisser. À cela s’ajoutent des problèmes de dysfonctions érectiles qui vont s’accentuer avec l’âge. Bref, tout cela montre que la réponse est multifactorielle, et que ce sont tous ces aspects qui mènent à une baisse de fertilité chez les hommes avec le temps.

«L’alcool, le tabagisme, la sédentarité ou encore l’obésité peuvent influencer la fertilité»

Plus globalement, quels sont les facteurs chez la mère qui peuvent influencer la qualité future du sperme?

Selon l’étude parue, le tabagisme maternel pourrait être un aspect-clé. C’est d’ailleurs un facteur que l’on investigue ici à l’unité de la reproduction. Le tabagisme a des répercussions à tous les niveaux: les femmes qui ­fument font la ménopause plus tôt, elles sont exposées à des milliers de toxines liées au ­tabac que l’on va retrouver parfois même dans les follicules ovariens, elles vont moins bien répondre aux traitements d’infertilité et on sait que le tabac peut avoir des répercussions sur le poids du bébé. Enfin, l’exposition in utero à des facteurs de l’environnement ou des toxiques liés à une mauvaise hygiène de vie peut avoir un impact.

C’est-à-dire…

L’exposition in utero à des facteurs comme le tabagisme maternel, mais aussi les pesticides ou les polluants peuvent avoir un impact sur la santé de l’enfant à long terme, notamment au niveau des organes reproducteurs. De nombreuses études démontrent en effet que certains pesticides peuvent agir comme des perturbateurs endocriniens et donc influencer la production spermatique. D’autres résultats de recherches ont d’ailleurs mis en évidence que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il y a davantage d’exposition aux pesticides en milieu rural avec plus de perturbateurs endocriniens. Enfin, l’hygiène de vie joue aussi un rôle: l’alcool, le tabagisme, la sédentarité ou encore l’obésité peuvent influencer la fertilité. 

Sur le nombre de couples qui viennent vous consulter, quelle est la proportion de cas où l’infertilité est d’origine masculine?

En moyenne, dans la moitié des cas il y a en tout cas une composante masculine. Cela peut être l’homme seul ou une composante mixte avec des facteurs à la fois masculins et féminins.

Quelle différence constatez-vous dans la manière de vivre l’infertilité entre hommes et femmes?

Pour l’homme, l’infertilité peut être vécue comme une blessure dans sa masculinité.
Il y a une sorte d’amalgame qui est fait entre la ­virilité et les résultats du spermogramme. Néanmoins, on sait que, sur le plan psychologique, la femme souffre souvent davantage de symptômes anxieux ou dépressifs, en comparaison du conjoint masculin. D’ailleurs, au sein de l’unité, on propose d'emblée un soutien psychologique dès le premier entretien. Ce n’est pas obligatoire, mais au besoin cela permet à la psychologue d’évaluer par exemple le soutien du couple: quel est son entourage? Est-ce qu’il y a des tabous ou des interdits religieux? Etc.

La question de l’infertilité est-elle encore un sujet tabou?

Oui, l’infertilité reste un tabou, il n’existe d’ailleurs pas d’association de patientes pour l’infertilité aujourd’hui en Suisse. Je le regrette, mais ce n’est peut-être pas un sujet dont on parle facilement en groupe. C’est quelque chose qui reste intime. Il faut dire aussi que les couples ne pensent jamais qu’ils pourraient être infertiles. On parle beaucoup de contraception, de planification du moment où l’on choisit d’avoir des enfants et on pense alors que quand on arrête la pilule ça devrait marcher. Mais ce contrôle est une illusion, l’arrêt d’un contraceptif n’entraîne pas toujours la grossesse souhaitée. À cela s’ajoute l’idée qu’on ne réussit pas à faire ce que les autres font naturellement. Et alors le constat de son infertilité peut être blessant.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

«On peut cacher beaucoup de choses par une grande gueule»

Couverture de notre supplément «Santé»

Extra «Santé» à télécharger

Informationen zum Author

«Les égocentriques ne font pas de bons solistes»

Philippe Gabilliet est un fervent partisan du développement de soi axé sur l’optimisme et l’audace (photo: Julien Benhamou).

«Pour que la vie soit intéressante, il faut qu’elle soit risquée»