24 décembre 2019

«Le sens est devenu une denrée rare. C’est pour cela qu’il a du succès»

Quelle est ma vision de la famille? Quel sens ont mes relations amicales? Quels sont mes buts de vie? Autant de questions qui parfois nous occupent en fin d’année. Le professeur en psychologie Jean-Luc Bernaud nous aide à les décortiquer.

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Jean-Luc Bernaud, entre Noël et Nouvel An, nous avons tendance à faire le bilan de l’année écoulée ou à prendre de bonnes résolutions. Est-ce un moyen de donner du sens à sa vie?

Il n’y a pas d’études sérieuses spécifiques aux périodes de fin d’année. La question du sens s’invite au bal quand c’est le moment. Ça dépend des individus et des situations rencontrées. Un divorce, la perte d’un emploi ou ­encore la naissance d’un enfant sont des périodes peut-être plus signifiantes que la fin de l’année. Néanmoins, comme toute phase de transition, c’est certainement l’occasion de remettre à plat un certain nombre de questions. La particularité des fêtes est qu’on rencontre durant cette période beaucoup plus de personnes intimes. On sait que ces relations sociales, ces invitations, la gratitude que l’on exprime ou encore le fait de faire le don de soi quand on cuisine sont pourvoyeurs de sens. Par exemple, dans l’une des enquêtes que l’on a récemment publiées, nous avons pu démonter qu’offrir un repas à ses proches, c’est-à-dire le fait de donner, est extrêmement puissant en termes de construction de sens.

Concrètement, quels conseils auriez-vous pour aider les gens à donner du sens à leur existence?

Ce que l’on sait, c’est qu’il y a une dimension qui revient: l’importance des relations §sociales. Et ce n’est pas le nombre qui compte, mais la qualité des interactions. Si l’on doit donner un conseil, alors il faudrait inviter les gens à se questionner sur la nature de leurs relations: qui sont mes collègues, mes amis, mon conjoint? Ensuite, il faudrait opérer une réflexion plus large en s’interrogeant sur notre vision de l’amour, de l’amitié, etc. Le but étant d’avoir un fonctionnement plus optimal et d’être ainsi plus confortable dans sa relation à soi-même et aux autres. Par exemple, en tant que parent, on a une ­responsabilité morale et sociale à aider nos enfants à donner du sens. Si on parle de la fin de l’année, il faut se demander quel est le sens de fêter Noël ou le jour de l’an? Pourquoi sommes-nous là, tous ensemble? C’est important que chacun puisse alors donner son point de vue et qu’il soit écouté. On a tout le temps de commenter l’actualité ou de parler de la météo, mais parfois, il faut savoir échanger sur des choses plus essentielles.

Peut-on dire que le niveau de sens est ­proportionnel au niveau de bien-être?

Oui, le sens est corrélé au bien-être comme il est corrélé négativement à la dépression. À ce niveau-là, il y a une littérature scientifique bien connue autour des «buts de vie», qui est une composante du sens de la vie. Il y a une vraie valeur ajoutée à avoir un but de vie et on peut le comprendre, car lorsque vous avez des objectifs, vous allez faire attention à votre santé, votre alimentation, vous allez prendre soin de vous et des autres. Il y a tout un ensemble de comportements médiateurs qui peuvent expliquer qu’on est davantage dans la vie. L’absence de but conduit, au contraire, à l’errance et, sur le long terme, à l’égarement et à des troubles de la santé.

C’est donc bon pour la santé de s’interroger sur le sens de la vie…

C’est une bonne chose si ça ne devient pas une quête perpétuelle qui viendrait torturer la personne. Le sens est quelque chose que l’on devrait activer au moment nécessaire et désactiver lorsque ce n’est plus utile. Il pourrait se passer des mois entiers sans que l’on se pose la question du sens et c’est une très bonne chose. Il faut savoir agir, faire ce que l’on a à faire, arrêter de penser, se reposer. Le sens ne doit pas être omniprésent, mais apparaître lorsque l’on est face à des décisions, que l’on doit réfléchir à une action stratégique ou encore quand on est en entreprise et que l’on doit manager des hommes et des femmes…

Justement, en entreprise nous faisons actuellement face à une augmentation de la souffrance au travail, avec les nombreux burn-out, bore-out, brown-out…

Le travail rend parfois malade, c’est un fait. On peut le constater à travers le succès de la thématique de la santé et du stress au travail depuis deux décennies. On est aussi frappé de voir la récurrence du sujet dans le domaine scientifique et médiatique. Tout le monde peut le constater. Le management ou les relations au travail peuvent induire un certain nombre de dysfonctionnements qui sont corroborés par une perte de sens sur le plan professionnel, ce qui affecte profondément les individus.

Ce que l’on nomme les «bullshit jobs», soit les emplois qui n’ont pas de sens, est-ce un phénomène répandu?

Oui, au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) par exemple, nous faisons des accompagnements de salariés et de ­demandeurs d’emploi qui racontent ce qu’ils ont vécu et qui décrivent en détail leurs conditions de travail. On constate là qu’il y a une proportion non négligeable de personnes confrontées à des emplois absurdes. C’est le cas notamment des employés qui ont été «placardisés», c’est-à-dire qui n’ont plus de mission et qu’on laisse attendre. Ces ­personnes sont en quelque sorte néantisées, ce qui est la pire chose que l’on puisse faire à un être humain. Une autre variante, qui n’est pas meilleure en matière de santé mentale, est lorsque l’on confie des tâches qui se ­révèlent inutiles à quelqu’un. Par exemple, vous faites un rapport qui, au final, ne sera lu par personne. Votre utilité sociale sera nulle puisque ce que vous faites n’a aucune fonction. Et ça, généralement, les individus le vivent très mal.

Alors comment faire pour se libérer de ses chaînes et redonner du sens au travail?

L’idéal est de commencer le plus tôt possible, en amont, en faisant de la prévention primaire au niveau des entreprises. Cela signifie qu’il faut mettre en place un mode d’organisation qui va privilégier ce que l’on appelle le management par le sens. C’est l’idéal, car plus on intervient tardivement, plus on récupère les pots cassés. Cela peut se révéler pathogène voire dramatique d’avoir été confronté à des situations de travail délétères pendant des mois ou des années.

«Dans les sociétés développées et occidentalisées, le niveau de sens est plus faible que dans les pays en voie de développement»

Mais lorsque rien n’a été mis en place en amont…

Il existe alors un ensemble d’outils d’accompagnement qui permettent de restaurer le sens. Ça ne répare pas tout, mais ça remet sur pied quelqu’un et, surtout, ça le dote de nouvelles compétences pour pouvoir faire face à des situations aversives. La personne va pouvoir alors analyser les problèmes, en discuter avec d’autres et prendre les décisions qui vont être les plus opérantes ou les moins dysfonctionnelles pour ramener ou maintenir le sens. Cela marche assez bien dans une certaine mesure. Il ne faut pas que l’organisation soit trop délétère, et si c’est le cas, il faut quitter l’entreprise.

Peu importe la direction choisie, au fond, le sens n’est-il pas un peu une illusion?

Oui, mais une illusion salvatrice, c’est ma définition personnelle en tout cas. Une illusion, parce qu’il ne faut pas imaginer que vous allez trouver le sens de votre vie en lisant un livre, en ayant recours à un dispositif d’accompagnement ou en passant un dîner de Noël en famille. La question du sens est extrêmement complexe et mouvante. On peut identifier quelques fragments, mais jamais la totalité du paysage. C’est néanmoins important de faire ce travail, car on sait que le sens est protecteur, il aide à faire face aux situations difficiles de la vie et à faire les bons choix: le sens est en quelque sorte une boussole et un airbag. 

Une boussole qui semble manquer dans nos sociétés où rien n’est venu remplir le vide laissé par le déclin de la religion…

Oui, le sens est devenu une denrée rare. C’est pour cela qu’il a du succès. C’est un sujet qui traverse la société et dans lequel la jeune génération se reconnaît beaucoup en Occident. On sait par exemple que dans les sociétés développées et occidentalisées, le niveau de sens est plus faible que dans les pays en voie de développement. Très clairement, cela plaide en faveur de l’idée que l’organisation de la société a une incidence sur le sens, mais aussi qu’il existerait une relation assez forte entre spiritualité et sens. Ensuite, il faut dire que la société néolibérale d’aujourd’hui est productrice de sens à très court terme, c’est toute sa limite. Lorsque vous faites l’acquisition d’un bien de consommation, vous avez une satisfaction immédiate et ça répond à une fonction d’utilité du moment. Mais après, vous vous retrouvez avec des questions qui taraudent chaque être humain, à savoir, quelle est la fonction de mon existence? Cela, ce n’est pas l’achat d’un smartphone qui peut y répondre. 

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