6 juin 2019

«On peut cacher beaucoup de choses par une grande gueule»

Éternel baratineur, acteur fétiche du cinéma suisse, Jean-Luc Bideau n’a pas dit son dernier mot. Et revient sur grand écran dans une comédie sociale tournée à Saillon (VS).

À 78 ans, l’acteur Jean-Luc Bideau est de nouveau sur le grand écran dans le film «Tambour battant».
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Jean-Luc Bideau, qu’est-ce qui vous a séduit dans le film «Tambour battant» ?

J’aime beaucoup Marzal, le réalisateur. Il signe là un film assez populaire étonnant, avec une belle fin, où tout s’allie. Je ne pensais pas qu’il était capable de faire un film comique, mais c’est réussi. Ce qui m’inquiète, c’est que c’est très suisse… J’espère que ce film ira au-delà des frontières, qu’il aura une carrière, comme Die Schweizermacher de… (ndlr: Rolf Lyssy) Ah, moi et les noms, c’est fini, à 78 ans!

Vous y jouez Robert Crettaz, un docteur bourru, fatigué, provocateur. C’est tout vous, ça…

Mon personnage est incroyable. Avec ses lunettes noires et son chapeau, il n’y avait plus rien à faire! Il ne restait qu’à dire les mots. Comme j’aime bien jouer simple, au cinéma, ça collait parfaitement, j’étais ravi. D’habitude, j’ai des problèmes, des angoisses, mais là, tout allait bien. Qu’ils soient fachos, égoïstes, généreux, tous les personnages que j’interprète me ressemblent. 

Cette comédie a pour toile de fond les années 1970. Comment avez-vous vécu cette époque?

J’ai quitté Genève en 1958, parce que je voulais essayer le concours du Conservatoire à Paris. Je l’ai réussi, j’en ai été le premier étonné. Les acteurs de mon âge s’embrassaient tous dans les couloirs, ils avaient une vie sexuelle. Et là, j’ai découvert la politique, l’OAS (l'Organisation de l’armée secrète, ndlr), les gens dans la rue, dix morts dans le métro... J’ai pris conscience qu’il y avait une gauche et une droite. J’avais des parents bourgeois qui lisaient Le Journal de Genève, plutôt conservateur. Mon père parlait toujours des «bicots» pour dire les Algériens. Moi, j’étais un anar, je rigolais beaucoup…

Cette image de grande gueule qui vous colle à la peau, elle vous énerve?

Pas du tout. C’est un peu ma nature. On peut cacher beaucoup de choses par une grande gueule et des gesticulations... La vie d’un acteur, ce n’est pas simple. J’ai eu la chance de tomber sur des réalisateurs comme Michel Soutter. À part Godard, avec qui je me suis engueulé violemment, je n’ai jamais eu de problèmes avec les réalisateurs.

Votre femme dit que vous êtes inhumain.

Oui, nous sommes d’une violence terrible l'un avec l'autre, parce qu’on crée. Et dans la vie aussi je suis un peu dur avec elle. Mais elle aussi, elle ne se gêne pas de l’être... Elle est très pointue dans ses critiques, ça irrite toujours quand on vous dit la vérité. Mais on s’entend très bien pour finir. Je suis intraitable quand je crée, parce que je suis dans l incapacité de créer.

Vous n’allez pas nous faire croire que vous êtes un homme fragile…

Vous ne vous en rendez pas compte? On ne peut pas faire ce métier sans l’être. Depardieu donne l’air d’être solide, bourré, il vient à l’Opéra de Genève et sait à peine son texte, et personne n’ose rien lui dire, mais en fait, il est terriblement fragile. 

Vous avez été l’acteur fétiche du nouveau cinéma suisse. Comment voyez-vous votre parcours?

À part dans les films suisses, j’ai surtout joué des seconds rôles, des personnages qui ne faisaient qu’une apparition dans l’histoire. Ma carrière, c’est un accident. Je pense à Jamel Debbouze, avec qui j’ai joué dans la série H, et qui est né grâce à l’improvisation. La force de Soutter est de m’avoir dit: «Improvise!» Ça a été le début de quelque chose, qui a étonné Claude Goretta et Alain Tanner. J’ai eu un plaisir énorme à jouer en improvisant, mais je ne pourrais plus le faire aujourd’hui. Je ne me sens pas cette fraîcheur de 19 ans que j’avais à l’époque. Enfin 19 ans, non, 30 ans… Mais ça va ce que je raconte? J’ai toujours peur d’être banal.

«Je me demande si les comédiens d’aujourd’hui ne sont pas devenus des étudiants de théâtre»

Le rêve américain vous a-t-il tenté?

Oui, j’aurais bien aimé. Je suis allé voir plein de producteurs à Los Angeles, mais je n’étais pas connu et je ne parlais pas assez bien anglais. J’ai fait un film avec William Friedkin, Le Convoi de la peur en 1977, un remake du film de Clouzot. Mais j’y suis très mauvais.

L’envie de jouer ne s’éteint-elle jamais?

Jamais, non. Parfois je m’étonne de me laisser aller, mais je me reprends toujours. Quand je vais au cinéma, je ne regarde que les acteurs, pas l’histoire. Je regarde le jeu, s’ils existent. Et je suis souvent déçu. Je me demande si les comédiens d’aujourd’hui ne sont pas devenus des étudiants de théâtre, comme on étudie la médecine. Certains ont besoin d'apprendre, mais je n’arrive pas à comprendre ça. Je me demande encore parfois si j’ai réussi le concours du Conservatoire grâce à mon jeu ou à mon physique: j’étais grand avec une bonne voix…

Comment faites-vous pour rester vivant, garder l’étincelle?

Je ne sais pas. J’ai bien gagné ma vie, est-ce que ça joue un rôle? Bien sûr, il y a l'âge, l’arthrose…

Quel est votre lien à la Suisse, aujourd’hui?

J’y habite, je milite depuis toujours à gauche, une gauche de plus en plus bourgeoise. Mais ça ne veut plus dire grand-chose de nos jours. Je suis sensibilisé par l’écologie. Par rapport aux autres pays européens, cette Suisse qui se disputait pour des religions et ses trois langues, est aujourd’hui un système qui marche. L’Europe devrait s’en inspirer.

Par contre, vous n’êtes pas tendre avec le cinéma helvétique.

En Suisse, tout est subventionné, il n’y a pas beaucoup d’issues. La culture est carrée, organisée, ça me fait un peu peur. J’essaie justement de monter un film avec Claude-Inga Barbey, qui écrit le scénario, et où je tiendrai le rôle principal. Mais on a de la peine à trouver un réalisateur suisse. Je ne comprends pas quel est le problème.

Justement, où en est votre projet d’École polytechnique des métiers du cinéma?


J’ai écrit quarante pages sur ce projet, je l’ai envoyé à Berset, mais je n’ai pas eu de réponse. Il faudrait rassembler les écoles de Lucerne, Zurich, Lausanne, Genève et créer une effervescence pour que les Suisses allemands, romands et italiens se parlent. La Suisse est le seul pays en Europe sans école nationale de cinéma. À Paris, ça marche, à Bruxelles aussi. Il paraît que, dans un an, la Confédération va repenser la culture, je vais peut-être reproposer mon projet… Je ne comprends pas que chaque canton se drape dans son orgueil, il faudrait plus de réunion au niveau culturel. Cette souveraineté est mauvaise.

Un grand réalisateur qui vous fait encore rêver?

Je rêve que ce film que l’on va monter avec Point Prod se fasse. Si je dois le produire, je serai assez dur avec la réalisation. Sinon, j’aimerais beaucoup travailler avec Germinal Roaux, qui a tourné Fortuna, un film très beau, magnifique. Mais il faudrait qu’il soit passionné par moi, je ne vais pas aller draguer les réalisateurs… J’ai fait des castings, j’allais voir des metteurs en scène dans leurs loges, mais ça ne m’a jamais réussi, rien, zéro.

Quelle phrase vous aide à vous lever tous les matins?

Exister. Là, j’ai ce doigt qui me fait chier, j’ai de l’arthrose partout, alors le matin, c’est un peu dur. Mais il faut y aller, il faut bouger et toujours avoir des projets. Exister, c’est aussi être faible, vivre une nuit formidable, puis s’engueuler avec son conjoint, c’est la complexité de la vie. Et un jour, vous passez à la trappe, comme tout le monde... Pour l’instant, je regarde la gueule des gens, ce qui irrite ma femme, qui voudrait que tout soit concentré sur elle. Et j’aime regarder les chaussures parce qu’on en apprend beaucoup sur la personne. Tenez, par exemple, les porteurs de mocassins à glands votent toujours à droite. J’observe, c'est mon métier qui veut ça. 

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