9 janvier 2020

«Dans le système monétaire, la faille, c’est l’humain»

Banquier privé à Genève, Karel Gaultier publie un palpitant thriller qui met en scène l’univers opaque et féroce des banques centrales. Une vision noire mais hyperréaliste du pouvoir de l’argent.

«Pour trouver des solutions aux problèmes financiers, il faut des financiers».
Temps de lecture 7 minutes

Karel Gaultier, vous dessinez dans Jackson Hole une vision particulièrement violente et sordide des banques centrales et du système monétaire international. Avez-vous noirci le tableau à des fins romanesques?

Je ne pense pas. J’ai analysé comment cela fonctionne et j’ai extrapolé pour voir où il y avait de potentielles failles. Comme en tout, cette faille, c’est l’humain, qui peut toujours glisser du mauvais côté, dans mon livre en l’occurrence vers le mal absolu: la mafia. J’ai certes accentué le trait. Mais nombre d’anecdotes sont tout à fait véridiques. Par exemple que les fondateurs de la Fed (la Banque centrale des États-Unis) percevaient dix cents sur chaque dollar émis. Ce n’était pas forcément corrompu, mais c’était un système où l’intérêt de quelques grandes familles primait sur celui du peuple.

Le livre laisse entendre que cela continue…
Cela, c’est du roman. Aujourd’hui, il existe une vraie séparation des pouvoirs. Donald Trump essaie bien de l’influencer, mais la Fed résiste, elle est très protégée, c’est même quelque chose d’opaque, un sujet tabou, parce que cette institution est quand même celle qui détermine la vie économique du monde. Chaque annonce d’augmentation, de stabilité  ou de baisse des taux est analysée dans la seconde par les financiers du monde entier. Si demain la Fed annonce une hausse des taux importante, cela provoquerait aussitôt  une potentielle crise. Parce qu’il y a une telle dette dans le monde, un relèvement brutal des taux d’intérêt implique des pertes substantielles pour les épargnants et des difficultés pour les emprunteurs. Il s’agit vraiment d’un pouvoir absolu.

Dans le livre pourtant, vous présentez la Fed et les États-Unis sur un déclin inexorable…

C’est une hypothèse, mais qui n’en est pas tout à fait une parce que aujourd’hui le PIB chinois, selon certains critères, égale et dépasse celui des États-Unis. La suprématie de l’Amérique repose sur le fait qu’ils ont le pouvoir de l’argent. Une grande partie de la dette mondiale est en dollars. Mais on voit de plus en plus que les Chinois prêtent de l’argent et que les Russes se sont déjà débarrassés de tous leurs dollars.

S’achemine-t-on vers une guerre monétaire entre la Chine et les États-Unis?

Dans un système de mondialisation, tout est corrélé. La Chine et les États-Unis ont des intérêts communs et c’est ainsi que le capitalisme fonctionne, il faut qu’ils puissent s’acheter des produits les uns aux autres, avec un certain équilibre. Mais comme je l’ai dit, les Chinois commencent à prêter de l’argent au reste du monde, et j’ai imaginé, étant donné qu’ils sont les plus grands acheteurs de pétrole, qu’ils parviennent bientôt à imposer que les transactions pétrolières se fassent en yuans plutôt qu’en dollars.

Dans ce contexte, et à vous lire, la Banque centrale européenne (BCE) semble condamnée à n’être jamais que le valet des Américains ou des Chinois…

C’est triste à dire, mais l’Europe, qui est le plus grand consommateur-producteur du monde, serait aujourd’hui la première puissance économique si elle était unie.Mais elle n’est unie que sur sa monnaie. Si elle n’est pas aussi puissante que les Américains ou potentiellement les Chinois, c’est qu’elle n’a ni une dette ni une fiscalité commune.

Dans votre roman, le président de la BCE ne répond d’ailleurs même pas à Emmanuel Macron au téléphone…

Là aussi, j’ai un peu forcé le trait. Histoire de suggérer que pour trouver des solutions aux problèmes financiers, il faut des financiers. Qui est le dernier à avoir réussi à freiner une crise économique? L’ancien président de la BCE Mario Draghi. En annonçant qu’il émettrait des euros tant qu’il faudrait, qu’il rachèterait de la dette européenne tant qu’il faudrait, de manière illimitée. Les marchés sont aussitôt remontés en flèche.

La finance prime donc sur la politique…

On prévoit par exemple que, cette année, les marchés vont rester stables grâce aux élections américaines: un président américain est élu sur le pouvoir d’achat potentiel de ses électeurs, donc Donald Trump ne va pas ­aujourd’hui accentuer la guerre économique avec les Chinois parce que cela ferait baisser les marchés. Or, si les marchés financiers sont bien orientés, les pensions et le pouvoir d’achat des électeurs sont renforcés. C’est là où l’économie prime sur la politique. Aujourd’hui, on peut dire que le monde est surtout dirigé par l’argent.

Ce qui frappe dans votre description des banques centrales, c’est que rien ou peu les distingue de la finance privée. Ces deux mondes semblent particulièrement perméables l’un à l’autre…

Mario Draghi venait de chez Goldman Sachs et il a été l’homme providentiel de l’Europe, l’un des premiers à se coordonner avec d’autres banques centrales et à avoir su
répondre aux attentes des banques européennes, voire mondiales. Alors que son prédécesseur Jean-Claude Trichet était l’archétype du politicien énarque qui ne maîtrisait pas ce langage des grands argentiers. La nouvelle présidente de la BCE, Christine Lagarde, elle, a un peu les deux compétences. Mais c’est vrai qu’on peut parler d’un jeu de chaises musicales. On gagne bien sa vie quand on est patron d’une banque centrale, mais la plupart d’entre eux, après la fin de leur mandat, retournent dans le privé pour des salaires mirobolants, car ils ont acquis un réseau important et donc un pouvoir d’influence plus fort. L’ancien patron de la BNS Philipp Hildebrand est devenu le numéro deux du fonds d’investissement BlackRock.

La place financière suisse est absente de votre thriller. Par prudence?

Non, mais parce que son rôle est tout à fait particulier: celui d’être un peu le premier coffre-fort du monde et des pays qui vivent dans des inconforts politiques et démocratiques. Quant à la BNS, si on excepte les remous de l’affaire Hildebrand, elle a su prendre les bonnes décisions au bon moment, notamment en s’opposant à une appréciation excessive du franc suisse.

L’un des thèmes de votre livre, c’est la nécessité de retrouver une valeur étalon face à une finance devenue folle et déconnectée de la réalité…

Depuis 1971 et l’abandon par Richard Nixon de l’étalon-or, la monnaie n’a plus de sous-jacent, elle ne repose plus que sur une relation de confiance entre les citoyens.
Mais si demain vous avez aux États-Unis, comme je l’ai imaginé dans le roman, une crise, un tremblement de terre dans la Silicon Valley, des Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr) qui subissent une cyber-attaque et le dollar qui perd la confiance des porteurs, les gens vont vouloir se réfugier vers d’autres monnaies. Par exemple, une cryptomonnaie qui, comme l’or et l’argent, est basée sur un phénomène de rareté. Il y a une quantité d’or limitée dans le monde, ce qui vous protège dans un sens. C’était l’idée du Prix Nobel Joseph Stiglitz: un étalon or-argent. J’y ai ajouté une cryptomonnaie universelle. Sur laquelle viendrait pourquoi pas s’appuyer une monnaie mondiale unique. On l’a fait pour l’euro. Un tel scénario bien sûr ne risque d’intervenir qu’à l’issue d’une crise majeure.

Vous sous-entendez aussi que le système monétaire international brasse tellement d’argent qu’il lui est impossible d’éviter celui du crime organisé…

Aujourd’hui, le plus grand «financier» de l’Italie, c’est la mafia, avec plus de 100 milliards d’euros investis dans les entreprises. Évidemment qu’une partie de cet argent est mis dans le système. De la même façon les yakuzas sont assez présents dans le système monétaire japonais et les triades dans le système chinois. Moins on en entend parler, plus ils sont actifs, et de plus en plus infiltrés dans tout ce qui est technologie.

Vous mettez aussi en lumière le pouvoir non démocratique des banques centrales…

Il existe un processus pour mettre en place le gouverneur de la BCE, mais il s’agit en ­réalité plutôt d’un consensus entre les plus puissants des pays membres: OK, toi tu prends la tête de la commission européenne, moi je prends la BCE. En revanche, il n’existe pas de processus de destitution. On surnommait Mario Draghi «l’Empereur». Christine Lagarde aujourd’hui, c’est la reine Christine. Elle a plus de pouvoir sur la Deutsche Bank qu’Angela Merkel. Les politiques laissent ­pendant huit ans à une seule personne les clés pour gérer la finance européenne.

Que pensez-vous de l’idée récurrente de taxer toutes les transactions financières?

Cette idée vient du fait qu’il existe une forte disparité entre les riches et les pauvres, spécialement aux États-Unis et en Russie. Le grand souci de l’humanité aujourd’hui, c’est quand même la distribution des richesses. Taxer les transactions au niveau mondial pourrait avoir du sens, comme moyen de créer une forme de paix sociale. De même qu’une fiscalité mondiale commune aurait aussi du sens. Même si on exagère parfois la noirceur du monde, il n’a jamais été aussi démocratique, l’accès aux données, avec Google, n’a jamais été aussi grand, voyager et se nourrir coûte de moins en moins cher.

Vous insinuez que le monde de la finance repose sur deux piliers: la cocaïne et les partouzes. Là encore, exagération romanesque?

Il y a eu beaucoup d’efforts de la part des régulateurs pour moraliser la finance, mais, comme vous le dites, nous partions de très, très loin. C’est un univers de performance, d’obligation, de résultats, où l’on peut facilement être dépassé, basculer dans l’irrationnel, peut-être plus rapidement que dans d’autres domaines. C’est cela le sujet de mon roman.

Jackson Hole (Éd. Slatkine). En vente sur exlibris.ch

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