8 août 2019

«Poser un cadre à ses enfants ne veut pas dire les surveiller»

Cyberharcèlement, images violentes et pornographiques… Liliane Galley, cheffe de projet à la plateforme nationale «Jeunes et médias», analyse les situations à risques auxquelles de plus en plus d’enfants et d’ados sont exposés sur la toile.

Encadrer la consommation que font les jeunes d’internet, est-ce devenu l’un des principaux enjeux éducatifs de notre époque?

Oui, c’est un enjeu central. Dans les années 1980, les parents se battaient par rapport aux sorties de leurs enfants. Les jeunes étaient alors confrontés à la fumée, à l’alcool, aux drogues et les parents mettaient des règles avec des horaires de sortie. Aujourd’hui, la situation a changé: l’attention s’est déportée vers internet car les jeunes y sont presque davantage vulnérables qu’à l’extérieur. D’ailleurs, on constate que la violence dans les espaces publics a fortement baissé dès le milieu des années 2000 jusqu’à 2015. L’une des explications possibles est que les jeunes sont plus souvent et plus nombreux sur les réseaux sociaux que dehors… Mais cela ne signifie pas que les risques ont diminué. Ils ont simplement changé de forme.

D’ailleurs, selon l’étude EU Kids Online sortie en mai, la moitié des jeunes suisses entre 9 et 16 ans ne se sent pas en sécurité sur le net…

Oui, cela nous indique qu’il existe un vrai problème, mais aussi que ces jeunes n’ont pas forcément tous les outils pour se protéger. Il y a donc encore un grand travail de sensibilisation et de développement des compétences médiatiques à réaliser auprès d’eux. D’un autre côté, on peut voir ces résultats comme un signe positif: le fait que les jeunes se rendent compte qu’ils sont vulnérables signifie quelque part, qu’ils ont conscience des risques et qu’ils ne sont pas complètement naïfs par rapport à ces outils numériques. C’est donc un devoir de notre génération de faire en sorte que les jeunes puissent utiliser internet de manière sûre. C’est un grand défi de notre société.

Quelles sont les situations à risques auxquels ces jeunes sont confrontés?

Il y en a beaucoup mais je vais citer les catégories les plus fréquentes. La première concerne les contenus problématiques générés par les autres utilisateurs. Par exemple, des jeunes qui postent des vidéos avec des scènes très violentes où il est question de torture, de suicide ou encore d’exécution. On trouve aussi des tutoriels liés à l’expérimentation de drogues ou à la fabrication d’armes qui expliquent comment les fabriquer et les utiliser. Certains sites mettent aussi l’anorexie ou encore l’automutilation en avant.

Ces contenus constituent-ils le risque principal?

Oui, d’ailleurs 64% des 15-16 ans y ont déjà été confrontés. La deuxième catégorie porte sur les contenus à caractère sexuel. Cela va des photos et vidéos pornographiques diffusées intentionnellement par d’autres jeunes via Whatsapp ou Messenger au grooming, soit lorsqu’un adulte demande à un mineur de se photographier nu ou de se filmer. On observe aussi dans l’étude que beaucoup de jeunes rencontrent des inconnus sur internet et que pour 30% d’entre eux, cela se poursuit par une rencontre dans la vraie vie. Ils se mettent donc en danger même si la majorité des rendez-vous se passent bien. La troisième catégorie est liée à la discrimination sur internet. Les jeunes deviennent la cible de contenus haineux dès qu’ils sont un peu différents. Cela concerne la couleur de peau, l’origine, l’orientation sexuelle, les opinions, la religion ou encore l’apparence.

Les 15-16 ans sont très touchés puisqu’on découvre qu’ils ont été confrontés au moins une fois à une situation à risque. Pourquoi cette tranche d’âge est-elle davantage vulnérable?

Parce que le nombre de risques augmente avec la fréquence d’utilisation et l’usage de smartphones. A 15-16 ans, la majorité voir la quasie totalité des jeunes en ont un. Par conséquent, internet est accessible en permanence et le risques d’harcèlement par exemple, est plus grand. Les jeunes de cette tranche d’âge ont aussi accès à plus de contenus via les diverses applications qu’ils téléchargent.

Les garçons et les filles sont-ils touchés de la même manière?

L’étude montre une relative similarité entre les genres. On peut néanmoins mettre en évidence des différences comme la manière dont les expériences sont vécues. Par exemple, on sait que filles et garçons sont exposés à des images et vidéos pornographiques qu’ils reçoivent sans être allé les chercher… Mais les filles sont plus nombreuses à trouver cela dérangeant et perturbant que les garçons.

Quels sont les principaux canaux par lesquels les images pornographiques circulent?

A l’époque c’était plutôt dans les revues, la télévision, le cinéma. Aujourd’hui c’est clairement en priorité sur les outils numériques, c’est-à-dire les téléphones portables, de pairs-à-pairs, les ordinateurs, les tablettes. Ensuite, viennent la télévision et les films. Les réseaux sociaux n’arrivent qu’en troisième position et surtout dès 13 ans. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est donc pas là que circulent le plus d’images pornographiques. Sur Facebook, par exemple, les filtres pour exclure ces contenus sont très puissants.

«En ligne, l’accessibilité permanente ne laisse pas de répit à la personne harcelée»

A partir de quel âge les jeunes sont exposés à ces images?

A partir de 9 - 10 ans, environ 10% des enfants ont été confrontés à des images sexuelles sans le vouloir. A 10, 12 ans, ils sont 15 %. Et c’est surtout vers 13, 14 ans que ça augmente nettement. Une tendance à mettre bien sûr en lien avec la puberté.

Dans un autre registre, le cyber-harcèlement est aussi un aspect très problématique avec des conséquences parfois dramatiques. Comment cet engrenage fonctionne-t-il?

Souvent, cela commence en dehors des réseaux sociaux, comme à l’école, et ensuite ça peut continuer en ligne. Le harcèlement et le cyber-harcèlement se déroulent donc la plupart du temps en parallèle. La grosse différence est qu’en ligne, il y a une diffusion beaucoup plus rapide des contenus et une audience plus grande. Il y a aussi une accessibilité des victimes en permanence, ce qui ne laisse pas de répit à la personne harcelée. C’est pour cela qu’il peut y avoir des situations dramatiques où la personne sent qu’elle perd pied. Si elle n’ose pas se confier à un adulte, elle a le sentiment qu’elle n’est en sécurité nulle part. Un autre phénomène propre au harcèlement en ligne est que l’auteur a moins d’empathie ou moins de sentiment de culpabilité car ils ne voient pas la réaction en direct de la personne.

L’isolement des jeunes, derrière la porte de leurs chambres, dans le silence de leurs écrans, ne communiquent pas toujours aux parents leurs problèmes. Comment libérer la parole?

C’est aussi aux adultes d’aller vers les jeunes. Il faut oser les questionner, leur parler et pas rester dans la situation où on ne se sent pas assez compétent parce qu’on n’est pas nous-même sur Snapchat ou Instagram. Il est préférable aussi de ne pas attendre que son enfant ait 15 ou 16 ans pour entamer des discussions sur les questions liées aux outils numériques et aux réseaux sociaux. C’est important de commencer tôt, en instaurant un dialogue au quotidien. Si on s’intéresse à ce que font les jeunes et qu’ils parlent des choses positives qu’ils vivent sur le net, ils seront alors plus enclins à parler des aspects plus négatifs. C’est donc important que les parents laissent la porte ouverte sans pour autant dire, en cas de difficultés, «tu vois, je te l’avais bien dit, tu n’aurais pas dû faire ceci ou cela…». D’ailleurs, souvent les jeunes ne parlent pas de leurs problèmes pour ne pas causer de soucis à leurs parents. On sait que 20% de ceux qui subissent un cyberharcèlement ne vont pas en parler du tout, la plupart vont en parler à des amis du même âge, un quart seulement s’adressent aux parents.

Les jeunes du même âge ont donc aussi un rôle à jouer…

Oui, les amis sont souvent les premiers confidents. Ils peuvent par exemple, pousser la personne harcelée à en parler à ses parents ou les accompagner pour en discuter avec un adulte. La prévention par les pairs est importante mais il existe aussi d’autres possibilités: on peut par exemple trouver de l’aide via des sites internet comme ciao.ch qui offrent des réponses personnalisées en cas de problème (voir encadré).

Qu’en est-il de l’école?

De façon générale, l’école a un rôle crucial à jouer en matière d’éducation et de sensibilisation. Savoir utiliser les médias numériques est aujourd’hui aussi important que de savoir lire ou calculer. C’est une compétence de base pour les jeunes dans leur vie future. Ce rôle est d’ailleurs inscrit dans les plans d’étude romand et alémaniques qui comportent notamment un volet sur l’éducation média. Ce volet permet de développer la compréhension et l’utilisation du net de manière responsable. Mais aussi connaitre ses droits, évaluer les risques ou encore savoir comment se comporter sur le web. L’école comme les parents doivent donc poser un cadre.

Et surveiller les enfants?

Non, poser un cadre sur le net ne veut pas dire surveiller. Je pense que c’est contre-productif de contrôler à l’insu de quelqu’un ce qu’il fait. Il faut plutôt accompagner les jeunes, les inviter à raconter, mettre des règles et vérifier que le cadre est tenu. Mais pister ses enfants, aller regarder dans leur téléphone ou se mettre sur le réseau social en prenant un faux nom, je le déconseille fortement. On perd la confiance du jeune qui alors, n’ira pas vers le parent en cas de danger pour raconter ce qu’il se passe.

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