17 octobre 2019

«Visiter une exposition ne sera qu’une des options du musée»

Ancien directeur du Swiss Institute de New York et du Palais de Tokyo de Paris, entre autres, le Neuchâtelois Marc-Olivier Wahler reprendra en novembre les rênes du Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève. Une profonde mue de l’institution est en vue.

Marc-Olivier Wahler
Avec Marc-Olivier Wahler, un vent frais souffle sur le Musée d'art et d'histoire de Genève.

Marc-Olivier Wahler, vous entrerez en fonction en novembre. À quoi doivent s’attendre les visiteurs du MAH ces prochains mois?

Les premiers mois, à rien (rires). Dans les grands musées comme le MAH, les expositions sont prévues trois ans à l’avance. Jusqu’en 2021, les visiteurs ne devraient pas noter de grandes différences. Toutefois, dès mon arrivée, nous allons entreprendre une série de réajustements.

On parle d’un projet colossal qui durera une dizaine d’années.

Oui, le MAH va s’étendre. Comme la Haute École d’art et de design (HEAD) voisine déménage, nous pourrons récupérer ses bâtiment et créer un îlot en ville dédié à la culture. Entre les études préliminaires, la mise au concours, les travaux, cela prendra bien une décennie. Nous profiterons de ce laps de temps pour imaginer ce que sera le musée du futur et allons opérer une révolution muséographique.

Une révolution muséographique?

Au MAH, il existe plusieurs départements – l’archéologie, les beaux-arts, etc. – qui, comme dans tous les grands musées encyclopédiques du monde, fonctionnent un peu en vase clos. Or, il ne faut plus aujourd’hui penser en silo. Il faut intégrer une vision transversale. Ma première expo veut prendre en considération la collection de près d’un million d’objets dans sa totalité. On les montrera sans hiérarchie. Un silex de la préhistoire côtoiera une icône orthodoxe, un instrument de musique, une gravure de Vallotton…

Cela se fait déjà ailleurs. Le Metropolitan Museum (MET) de New York a mis sur pied ce printemps une grande exposition sur la mode «camp». Aux côtés de robes, on trouvait un Caravage…

Beaucoup de tentatives ont déjà été faites, mais de manière isolée. La chance que nous avons à Genève, c’est de pouvoir faire une sorte de reset, de repenser profondément le fonctionnement d’un musée. Ce que le MET ne peut se permettre, à moins de fermer ses portes pour opérer sa révolution.

Le MAH va donc fermer?

Oui, le processus de refonte va durer dix ans et je pense que durant les derniers quatre ans, le musée sera fermé. Nous continuerons nos expériences au Musée Rath et à la Maison Tavel, qui font partie du réseau du MAH.

Vous parlez d’expériences plutôt que d’expositions?

L’un n’empêche pas l’autre. Le nouveau MAH doit répondre aux besoins des visiteurs en 2029. À nous de tester des formats pour savoir ce qui marche ou pas.

Le mélange des genres en est un…

Oui, mais nous ne voulons pas mélanger des objets juste pour les mélanger. Tout le défi réside dans ce nouveau lien que l’on crée entre les œuvres. De nombreux scénographes ont déjà réfléchi aux présentations, à la mise en espace entre les pièces qui sont exposées. Au MAH, nous allons utiliser la force créative des artistes pour repenser ces relations. D’ailleurs, la pensée artistique sera injectée à tous les niveaux du musée. C’est essentiel.

C’est-à-dire?

C’est tout le musée qui va changer et pas seulement les salles d’exposition. Du début de la visite, quand la personne monte les escaliers, jusqu’à la sortie, toute cette expérience doit être cohérente. Je ne veux pas mettre un tableau du Caravage avec une robe de Lagerfeld et que, lorsque le visiteur ressort, il soit toujours dans un musée du XIXe siècle. Pour moi, il est important de considérer l’ensemble du site, car l’exposition, même si elle est peut-être l’élément principal du musée, peut aussi n’être qu’une simple option.

Pour Marc-Olivier Wahler, le visiteur doit devenir un acteur à part entière dans l’espace d’exposition.

Avec les boutiques, caisses, un restaurant, etc. n’y aura-t-il plus d’espaces classiques?

Mon expérience au Palais de Tokyo a montré que les gens ne venaient pas seulement pour voir une expo. Mais aussi pour lire des livres, flâner ou même pour draguer. La boutique n’avait rien à voir avec l’art contemporain et le restaurant avait un design audacieux. Et au final, à 22 heures, après le repas, on entrait dans les salles… Il faut créer et développer des outils qui peuvent aider à mettre le pied dans une exposition.

La tendance actuelle est au musée-divertissement. Mais elle va évoluer vers un nouveau format.

Marc-Olivier Wahler

Vous avez un jour évoqué l’importance de créer «un musée que l’on peut utiliser». Vous pensiez à cela?

Il faut développer un sentiment d’appartenance et non pas faire un musée dans lequel on a l’impression que la culture vient d’en haut. Au XIXe siècle, les musées étaient les nouvelles églises. On est ensuite passé du «musée-église» au «musée-mall» dans les années 1980. Maintenant, on est dans le «musée-divertissement». C’est la tendance actuelle et elle
va évoluer vers un nouveau format.

Avec davantage de multimédia? Il existe maintenant des audioguides de musée sur lesquels les images défilent. Celles-ci ne sont plus accrochées aux cimaises…

Cela plaît à beaucoup de monde, tout comme la réalité augmentée où l’on voit sur son smartphone les œuvres qui ne sont pas dans la salle. Mais ce n’est pas la direction vers laquelle je veux aller. Le musée doit rester un endroit où l’expérience physique et sociale est importante.

Pour quelles raisons?

Les gens éprouvent de nouveau le besoin des choses physiques, de voir les vraies couleurs d’un tableau – qui sont autres que celles de l’écran –, de pouvoir tourner autour d’une sculpture, etc.

J’aimerais ouvrir un musée dans l’espace.

Marc-Olivier Wahler

Dans le domaine muséal, on a l’impression que Genève s’est un peu endormie. Même Lausanne semble plus dynamique.

Avec Plateforme 10, Lausanne a su créer sa propre identité. C’est une opération magnifique. À Genève, une votation populaire a stoppé récemment le projet. C’est peut-être une chance, car cela nous donne plus de temps pour réfléchir à ce dont on a vraiment besoin. Cette réflexion arrive à un moment où on sent l’urgence de repenser le musée. Ces dix prochaines années vont être cruciales pour l’avenir des musées.

Justement, l’avenir des musées passe-t-il forcément par une multiplication des sites avec un Centre Pompidou à Malaga, un Louvre à Abou Dabi…?

Il s’agit dans ces cas avant tout d’une réflexion marketing et non artistique.

Dans laquelle on perd son identité?

Cela dépend. Le Guggenheim a perdu son identité car on voit trop bien le caractère marketing du projet. Le Louvre à Abou Dabi, par contre, est très réussi.

La Suisse a-t-elle ici raté le coche?

Mais la Suisse n’a pas besoin de cela. Prenez le Kunstmuseum de Bâle. Pour beaucoup, il est ce qu’on pourrait considérer comme le musée idéal. Et quand on pense à la Fondation Beyeler, on pense à la qualité des expositions, au site. Il ne viendrait à l’idée de personne de dupliquer cela.

Vous travaillez actuellement à ce que sera le musée de 2029 pour Genève. Dans vingt ou trente ans, comment voyez-vous le musée?

J’aimerais ouvrir un musée dans l’espace. C’est mon rêve de curateur. Pourquoi dans l’espace? Car il n’y a plus de pesanteur. On peut installer un Richard Serra ou un Kandinsky sans se soucier de savoir si on a un haut ou un bas.

L’expo parfaite, elle ressemble donc à cela?

Ce qui importe, c’est que le visiteur devienne un acteur à part entière dans l’espace physique de l’exposition. Il ne faut pas limiter l’expérience aux œuvres mais l’ouvrir aux cimaises, à l’éclairage, à l’air que les gens respirent, aux interactions qu’ils ont avec les autres visiteurs. Il faut que le visiteur ait une conscience totale de ce qui l’entoure. Il pourra ainsi prendre possession du lieu, développer un sentiment d’appartenance. C’est cela qui nous permet de découvrir pleinement une œuvre.

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