12 décembre 2019

«Je n’ai pas envie de jouer des personnages qui me ressemblent»

Éternel bougon du grand écran, Michel Blanc renoue avec un rôle qui lui va comme un gant: médecin de nuit au bout du rouleau dans une comédie pleine d’émotions. C’est grave, «Docteur?»

De retour dans une comédie, Michel Blanc se glisse dans la peau d’un médecin fatigué de la vie. La rencontre avec un jeune livreur, joué par Hakim Jemili, premier rôle au cinéma, va changer la donne. Un duo contrasté qui fait jaillir l’étincelle et le rire. Le film «Docteur?» de Tristan Séguéla, est à voir actuellement dans les salles.

On vous retrouve dans un duo comique. Qu’est-ce qui vous a accroché dans ce rôle de médecin alcoolique et déprimé?

Je n’avais pas fait de duo depuis très longtemps. Et là, les rôles sont inversés: avant je jouais le boulet, le clown blanc. Ici je joue l’Auguste. Et ce que j’aime beaucoup, c’est que mon personnage pourrait figurer dans un film dramatique: il a cessé d’aimer la vie, il se laisse aller, il boit et fume comme un pompier. Il n’a plus aucune empathie pour personne, comme s’il se refusait aux sentiments... J’ai trouvé joli qu’à la fin, chacun des personnages change la vie de l’autre dans le bon sens. Mon partenaire, interprété par Hakim Jemili, va me réapprendre à accepter d’aimer les gens.

Vous renouez aussi avec le personnage un peu ronchon, au bout du rouleau, qui vous colle à la peau…

Je n’en ai pas fait tant que ça... Monsieur Hire était au bout du rouleau, à sa manière. Dans L’exercice de l’État, je joue un haut fonctionnaire, pas désabusé du tout, pour qui la passion suprême, c’est le service de l’État. J’ai joué beaucoup d’emmerdeurs par contre. Le côté ronchon, râleur, c’est très français. On n’échappe pas à ses origines…

Interpréter un docteur, c’est une bonne façon de soigner votre hypocondrie?

C’est le cinquième docteur que je joue. J’ai une grande carrière médicale derrière moi! (Rires). Mais non, ça n’a rien arrangé. C’est la maladie qui me guérira de l’hypocondrie. Je vis avec une compagne qui a une phobie des serpents, ça ne passe pas. Le traumatisme, qui remonte souvent à la petite enfance, reste et on ne sait plus pourquoi.

Le scénario vous a-t-il tout de suite convaincu?

Oui, mais je voulais savoir qui serait mon partenaire avant de m’engager. Tristan Séguéla, le réalisateur, a fait trois mois de casting, vu cent cinquante acteurs, dont certains venaient du stand-up. Ce qui est le cas de Hakim, très connu dans ce milieu-là. Dans la rue, la jeune génération ne me calcule pas, comme on dit, et fonce vers lui! Pour moi, c’est un comédien qui fait du stand-up et non le contraire. Il est très doué, ça a été facile de jouer avec lui.

Le thème de la précarité du système de la santé est abordé en filigrane. Une problématique qui vous parle?

Le système de santé en France est très bon, mais on ne sait pas combien de temps encore on pourra se l’offrir. Nous entrons dans une période de turbulences, avec toutes ces grèves annoncées… c’est ce que nous réussissons le mieux en France avec le bœuf bourguignon! Cela dit, je n’écrirais pas forcément sur ce thème-là, je ne suis ni Ken Loach ni les frères Dardenne. Je n’ai pas cette fibre sociale, même si je l’ai intérieurement parce que je viens d’un milieu très modeste. J’ai été élevé par un grand-père horloger dans un quartier ouvrier. Jusqu’à 11 ans, j’ai habité dans un pavillon sans salle de bain, on se lavait dans l’évier de la cuisine. Il y avait deux pièces, ma chambre et celle de mes parents, qui servait aussi de salon. Quand mes parents travaillaient, j’allais chez mon grand-père. Je faisais mes devoirs à la cuisine dans des odeurs de pot-au-feu…

Acteur au long cours, vous avez aussi réalisé cinq films. Qu’est-ce qui vous a fait passer derrière la caméra?

J’avais décidé de me séparer du Splendid pour ne pas tourner en rond. Avec Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte et Christian Clavier, on se connaissait depuis le lycée. On avait cessé de rire des mêmes choses, on commençait à avoir des goûts qui se personnalisaient, l’écriture devenait plus laborieuse. J’ai préféré arrêter avant que ça ne se termine mal. J’ai alors travaillé avec Patrice Leconte et j’ai eu une idée pour un nouveau film, Marche à l’ombre. Quand je lui ai proposé de le réaliser, il m’a dit de me lancer. Il voyait que je m’intéressais à la mise en scène. J’ai eu très peur la veille du tournage, mais ça s’est tellement bien passé que j’y ai pris goût!

Acteur, réalisateur. Quelle casquette préférez-vous aujourd’hui?

Il y a un plaisir à faire les deux, mais il n’est pas le même. L’acteur s’occupe beaucoup de lui-même et le réalisateur s’occupe complètement des autres. Si je reçois un bon scénario, ça va occuper trois mois de ma vie. Si j’écris et réalise un sujet, ça me prend un an et demi, voire deux ans. N’ayant plus 25 ans, il faut que j’aie vraiment envie de le faire.

Le grand public vous a découvert à travers «Les Bronzés». Jean-Claude Dusse, ça reste un bon ou un mauvais souvenir?

Il y a eu un moment où c’était un boulet, lui aussi. Avant «Les Bronzés», j’avais fait plusieurs petits rôles pour le cinéma d’auteur, Polanski, Tavernier, Miller. Mais après le succès des Bronzés, on est devenus des intouchables. On est passés du côté de la guignolade. Du coup, les auteurs ne me choisissaient plus. Ça a duré jusqu’à ce que Bertrand Blier me propose Tenue de soirée, qui a changé ma carrière. J’ai eu le prix d’interprétation à Cannes, je suis redevenu d’un seul coup fréquentable pour les auteurs. J’aimais bien Jean-Claude Dusse, mais il me collait trop, un peu comme un sparadrap du capitaine Haddock. Aujourd’hui j’ai une certaine tendresse pour ce personnage, sans qui je ne serais certainement pas là aujourd’hui.


Avez-vous regretté d’avoir joué dans «Les Bronzés 3» en 2006?

Oui, c’est un regret. Je n’avais pas très envie, mais je ne pouvais pas dire non, ça aurait été trop violent. Et puis, j’avais envie de jouer avec l'équipe. On l’a écrit contraint et forcé, ça se sent. Et puis il y a un patchwork de goûts, on n’a pas réussi à faire un film uni et le scénario n’est pas très bon.

Vous excluez donc un quatrième?

Pour ma part, oui. Je ne suis pas contre l’idée de refaire un film tous ensemble, mais je préfère jouer avec l’un ou l’autre, comme avec Josiane Balasko que je rêve de mettre en scène.


On vous a souvent vu dans des comédies, mais aussi dans des drames, des histoires plus sombres. Dans quel registre avez-vous envie d’évoluer aujourd’hui?

Comme je sors d’une comédie, là tout de suite, j’aimerais faire un rôle dramatique. J’aime bien alterner. Le problème, c’est qu’il est difficile de trouver une bonne comédie avec un personnage renouvelé. J’en ai déjà fait beaucoup…

Mais est-ce toujours possible de faire rire à l’heure du politiquement correct?

Oui. Faire rire sans ridiculiser est très dur, mais on peut toujours faire une bonne comédie sans aborder certains sujets. Cela dit, il y a certains films que je ne ferais pas, par goût et non par peur du politiquement correct, comme «Pédale douce», qui pour moi est une caricature très violente de l’homosexualité masculine. De même, on hésiterait peut-être à tourner aujourd’hui «Tenue de soirée», qui se ferait démonter par une certaine presse. Il y a infiniment moins de liberté qu’il y a trente ans, c’est vrai. 

Vous regrettez cette évolution?

Oui et non. Disons que je suis content d’avoir fait certains films à l’époque... On peut toujours rire, mais on est dans une société un peu soviétique, avec un comité de censure. On est plus en danger. Cela dit, dans beaucoup cas, c’est bien que l’on ne puisse plus caricaturer systématiquement certains groupes de la société. C’est même assez sain. Avant, les grandes comédies se passaient souvent entre mâles hétéros blancs, avec éventuellement des serviteurs de couleur et quand il y avait un homo, c’était une folle. C’est inadmissible, il est bien que ça change.

«Comme je ne m’aimais pas, j’avais envie de jouer des personnages qui n’étaient pas moi.» C’est une phrase que vous diriez encore aujourd’hui?

Ce n’est pas parce que je ne m’aime pas, mais je n’ai pas envie de jouer des personnages qui me ressemblent, parce que ce n’est pas jouer la comédie. J’aime quand il faut composer un directeur de cabinet, un médecin de nuit, ce que je ne suis pas du tout... Ça me passionne, parce que le personnage est à construire. Il faut réfléchir, le trouver. C’est pour ça que je n’ai pas bien joué l’hypocondriaque de «Petite zone de turbulences». Je ne m’aime pas dans ce film.

Le plaisir du jeu est-il le même aujourd’hui qu’au début?

Jouer, j’en ai besoin physiquement. Le fait d’arriver sur un plateau, d’entendre«moteur», ça me manque si je ne le vis pas. Au début, j’étais limité dans le jeu, maintenant je ne dirais pas que je suis illimité, mais j’ai un peu progressé. Et je pense que je peux encore faire mieux. Quand je me compare à certains grands acteurs, je ne leur arrive pas au mollet... Je sais aussi quelle est ma motivation aujourd’hui, j’ai besoin de monter à chaque fois une marche de plus. À l’époque, je voulais réussir à jouer le rôle, je ne voyais qu’une marche et je n’étais pas sûr d’arriver à grimper dessus. Je suis plus apaisé, hélas, j’ai vieilli. Les nervosités de jeune comédien ont passé, on est moins chien fou, épaté de faire une émission de télé. Maintenant, le plaisir est autre, c’est une forme de reconnaissance et j’aime les interviews parce que ça m’oblige à réfléchir sur certains aspects de ma carrière. Le regard des autres sur moi m’intéresse.

«Une fois passé 40 ans, tout devient urgent.» Et à 67 ans?

C’est encore pire, ça s’accélère! «On est en haut du toboggan», comme disait Alain Souchon… 

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