24 octobre 2019

«La peur de l’indifférence est derrière moi»

Grand provocateur, spécialiste des phrases chocs, Nicolas Bedos s’affirme désormais en réalisateur doué. Il signe «La Belle Époque», qui explore les contours du couple avec fougue et tendresse.

Nicolas Bedos: «J’ai toujours eu envie de faire du cinéma. Je suis allé à la télévision pour être assez connu afin de pouvoir monter un film» (photo: DR).

Nicolas Bedos, dans votre film, on peut retourner dans le passé. Vous, quelle époque choisiriez-vous?

J’y réponds un peu à travers le film, où je balance pas mal mes fantasmes cinématographiques. J’ouvre avec la scène sur Napoléon III… C’est très agréable de filmer les costumes, j’ai toujours envie de donner beaucoup de choses au public et à moi-même, parce que je m’ennuie très vite. Mon film ressemble à mon impatience, à ma gourmandise d’images, de décors, de costumes, de moustaches… Mais peut-être que si je devais choisir une époque, je choisirais les années 1920. Hemingway, Fitzgerald, les années folles, l’époque où Paris était encore une capitale culturelle, où il y avait les peintres, les musiciens, les surréalistes. J’aurais adoré danser sur une table avec Kiki de Montparnasse au milieu des jazzmen…

Vous n’auriez pas choisi les années 1970 comme un des personnages?

J’ai beaucoup fantasmé sur ces années, parce que j’ai été le confident d’un père qui y a vécu ses plus beaux moments. En explorant cette époque, le film est une manière de faire revivre, de redonner de la joie, du désir à la génération de mes parents. Bien sûr, j’aime les années 1970, parce que c’est Sagan, l’Élysée Matignon, Serge Gainsbourg bourré au piano, Françoise Hardy sublime, Romy Schneider… C’est aussi une époque plus à gauche qu’aujourd’hui. La mixité ne s’embarrassait pas de politiquement correct, de tout ce merdier dans lequel on vit! Il y avait un vrai désir concret et simple de partager intellectuellement, mais aussi sexuellement, y compris la drogue, l’alcool, etc. Je suis un garçon extrêmement hédoniste, voire un peu glouton. Je fume encore, je bois un peu. C’est sans doute une époque dans ­laquelle j’aurais été plus à l’aise.

Êtes-vous quelqu’un de nostalgique?

Oui. J’ai ce goût-là, parce que je lis beaucoup, parce que je suis souvent allé dans les musées. Je cultive le fétichisme des objets, j’ai des autographes de Rimbaud… Mais quand j’écrivais le film, je me disais aussi de ne pas oublier de faire le procès de ma propre nostalgie. Tout n’était pas mieux avant. Je suis aussi un gars de mon temps, j’ai été connu grâce à Youtube. En fait, je suis un mix des deux, fils de vieux et en même temps complètement connecté. Je suis une sorte de territoire occupé à moi tout seul (rires).

Le couple, son usure, sa durabilité, est un thème qui revient souvent.

Oui, il n’y a que ça qui m’intéresse et que je connaisse un peu. Parce que j’ai une vie privée assez brouillonne, chaotique… Je suis un incurable rêveur. Je crois encore à l’âme sœur.

Au fond, vous êtes un grand romantique…

C’est ce que je suis. Quand on regarde ma vie, quand on lit mes chroniques dans la presse, je ne me suis jamais caché d’avoir de grandes histoires d’amour. Comme chez tous les romantiques un peu déçus, il y a des phases où on ne croit plus en rien et on fait n’importe quoi. Après un chagrin d’amour, on peut devenir le pire des cyniques, surtout quand on a souffert très fort. On peut avoir vécu une immense histoire et après, se perdre dans des tristesses d’un soir…

Bande-annonce du film «La Belle Époque» de Nicolas Bedos.

Auteur, chroniqueur télé, acteur, réalisateur, où êtes-vous le plus vous-même?

J’ai toujours eu envie de faire du cinéma. Je suis allé à la télévision pour être assez connu afin de pouvoir monter un film. C’était un chemin de traverse parce que je n’ai pas pu réaliser mes rêves tout de suite. J’en avais marre d’être associé à mon père, il fallait que je me fasse connaître. Et le moyen le plus immédiat d’y arriver était la télé. On me l’a proposé, j’ai accepté. Mais j’écrivais déjà des pièces, des scénarios.

C’est la meilleure thérapie, le cinéma?

Non, parce que c’est très compliqué et très long de fabriquer un film. L’écriture est un peu une thérapie, mais ensuite la période de réalisation, avec ses réunions, sa technique, ses décisions, est extrêmement fastidieuse. On oublie ce qu’on avait voulu dire, on colorie le dessin qu’on avait fait il y a des mois et des mois. Parfois c’est vertigineux. C’est pour ça que j’essaie d’écrire des choses personnelles, très riches et ambitieuses, parce qu’ainsi, je me rappelle qu’il y a un enjeu derrière.

Est-ce que c’est douloureux pour vous de n’être que derrière la caméra?

Non. J’ai voulu jouer dans mon premier film parce que je ne voyais pas qui aurait pu le faire et dire les dialogues comme je le voulais. J’avais peur que cela ne ressemble pas à ce qu’on avait imaginé, Doria (Tillier, ndlr.) et moi. Mais là, je n’ai pas voulu encombrer le film de mon image. C’était déjà un personnage très inspiré de moi; si je l’avais joué, il y aurait eu un côté documentaire. Je voulais que ça reste une fiction, et Guillaume Canet l’a permis. J’espère avoir un jour un sujet qui me permette à nouveau de m’amuser. Mais mon travail, depuis toujours, c’est quand même d’écrire des pièces, des livres, des films.

Être dans l’ombre de l’écriture?

On n’est pas dans l’ombre quand on fait un film ni quand on monte les marches de Cannes. Et je donne plus d’interviews que Doria… (rires). En fait, j’aimerais bien arriver à faire les deux, jouer et réaliser. Mais la part créative de l’histoire prime sur le fait de jouer dedans ou non.

Quand on est aimé, applaudi, ça vous sauve. J’avais tellement peur de ne pas y arriver

Nicolas Bedos

«On réussit quelques brouillons, mais on rate sa vraie vie», dit un des personnages. C’est ce que vous pensez?

C’est le danger de ma vie, de passer son temps à esquisser des choses et de ne pas s’arrêter pour terminer une toile. L’accumulation des rencontres, des aventures… C’est une époque où il est très aisé de ne vivre que des débuts de tout. Alors qu’il faudrait se souvenir, se servir de ce qui était beau et le remettre dans le présent, le réinjecter. Je tiens un discours très proustien: jubilons des moments passés, sortons la tête du guidon! Certaines personnes ne dégustent pas, ne revisitent pas, ne réfléchissent pas à leurs erreurs, à leurs amours. Il suffit parfois de se mettre autour d’une table pour faire revenir des parfums, des goûts. Si je devais revivre un moment de ma vie, je choisirais certains soirs de Noël de mon adolescence, qui étaient absolument exquis. Mon père était en pleine forme, ma mère était heureuse, ma grande sœur allait bien. Il y a eu quelques drames par la suite.

Qu’est-ce qui vous a sauvé?

Les livres, parce que les écrivains sont des amis donnés par la littérature, on se sent moins seul. Et des rencontres qui m’ont permis de me faire connaître, quelques personnes, quelques actrices. Sur un plan personnel, j’ai été sauvé par une ou deux femmes qui m’ont réconcilié avec moi-même. Quand on est aimé, applaudi, ça vous sauve. J’avais tellement peur de ne pas y arriver, je pense que j’étais un peu teigneux. Je ne me sentais pas reconnu, pas remarqué. J’étais amer et j’avais envie de frapper très fort. Aujourd’hui, j’ai la possibilité de m’exprimer et d’être entendu, je suis moins «hystéro». La peur de l’indifférence est derrière moi. Je ne pourrai plus jamais me plaindre. Il n’y a plus d’amertume possible, même si tout s’arrête demain.

Mon père existe dans ma tête, dans ma peau, c’est comme si je l’avais avalé

Nicolas Bedos

La figure du père est centrale dans le film. Avez-vous encore besoin de sa reconnaissance?

Non. Tout va bien, ça a toujours été très bien. Il fait partie de ceux qui m’encouragent depuis toujours. Il m’a même trouvé des qualités excessives à un moment où je n’en avais pas tant que ça. Je le fais vivre à travers le film, il se balade entre Daniel Auteuil et le père d’Arditi, il y a plein de clins d’œil. Mon père existe dans ma tête, dans ma peau, c’est comme si je l’avais avalé, son regard sur le monde fait partie de moi. On est très semblables sur plein de choses.

En tant qu’acteur, j’aurais eu cent fois plus de propositions si j’avais dit moins de saloperies…

Nicolas Bedos

C’est lui qui vous a appris à rire de tout avec n’importe qui?

Sans doute. Il m’a appris un certain culot, à ne pas avoir peur. Si je n’avais pas eu ce père-là, j’aurais été plus inquiet de dire telle ou telle phrase. Après, ça m’a aussi foutu dans la merde, je ne le remercie pas toujours! Ça m’a fait dire des choses pour m’amuser, pour me surprendre, qui m’ont coûté cher en termes d’image. En tant qu’acteur, j’aurais eu cent fois plus de propositions si j’avais dit moins de saloperies… Je travaille avec sérieux quand je joue, mais mon image très clivante m’a un peu fait passer à côté de ma carrière de comédien, pour l’instant. Si je ne m’écris pas un truc, personne ne va y penser. Cela dit, j’ai un public de gens qui m’apprécient et qui ne se seraient pas intéressés à moi si je n’avais pas été aussi téméraire. Mais j’ai perdu les autres, qui me trouvent vulgaire, grossier. On ne peut pas plaire à tout le monde.

L’humour sans limites reste votre devise?

Non. Mes films sont très doux, parce que c’est un autre exercice. Ils sont complètement honnêtes, mais je veux m’adresser à plus de gens. Parce que c’est une industrie et que j’espère en faire d’autres. Quand on a la chance de bénéficier d’un budget de dix millions d’euros, on ne va pas se mettre à dos la moitié du public! À la télévision, ce n’est pas grave, ça ne coûte rien, les gens zappent s’ils ne sont pas contents. Mais dans des films à gros budgets, ce n’est pas évident de faire accepter certains dialogues par les producteurs. En tout cas, je n’ai pas l’impression de m’être coupé les couilles.

Vous allez réaliser le prochain «OSS 117», Là, vous pourrez vous lâcher…

On dit que c’est un régal de faire un film comique, mais c’est un régal à base de dix  heures de travail par jour! Les scènes drôles, c’est très précis, très technique, on répète beaucoup. Faire rire les gens, ce n’est pas rigolo. J’ai accepté cette proposition parce qu’il n’y a pas beaucoup d’occasions de pouvoir aller dans l’outrance, la folie, la provocation, dans des territoires un peu moches de la nature humaine. Le personnage Hubert Bonisseur de La Bath, c’est le gros connard qu’on porte en nous. «OSS 117», c’est un super terrain de jeu pour quelqu’un comme moi qui aime bien quand ça grince.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Marc-Olivier Wahler

«Visiter une exposition ne sera qu’une des options du musée»

«On peut cacher beaucoup de choses par une grande gueule»

Témoin à charge

Une vie à pas de roux