11 juin 2020

«Notre cerveau est doué pour la survie. Moins pour la vérité»

Enseignant et chercheur en psychologie sociale, Pascal Wagner-Egger s’est spécialisé dans l’étude des théories du complot. Un phénomène certes boosté par internet, mais qui ne date pas d’hier. Pour expliquer ses mécanismes, on peut même remonter jusqu’aux chasseurs-cueilleurs.

«Plus les gens trouvent le système injuste et discriminant, plus ils s’en méfieront»

L’explosion des théories du complot est-elle due aux réseaux sociaux essentiellement

Internet est une caisse de résonance, surtout pour les émotions, les indignations, les colères et les croyances en tous genres. Les recherches en psychologie montrent que notre cerveau a des façons de raisonner qui sont très favorables à ce genre d’histoires et de croyances. Nous sommes attirés par ce qui est incroyable, extraordinaire, invraisemblable, avec l’impression d’apprendre quelque chose, c’est la raison du succès des «fake news». C’est ainsi que, dans beaucoup de bons scénarios de séries ou de films, il y a un complot et du paranormal. Même si elles ne sont pas scientifiques, ces théories sont très attirantes pour notre esprit.

D’où cela vient-il?

On appelle cela des biais cognitifs. Notre cerveau est une machine d’une complexité incroyable, mais pour des raisons évolutionnistes, il a tendance à nous faire trop facilement adhérer à certains types de croyances. Parce que notre espèce a évolué dans un environnement hostile pendant des centaines de milliers d’années, notre cerveau individuel est devenu très bon pour la survie, mais pas forcément pour la recherche de la vérité.

C’est-à-dire?

Vous êtes chasseur-cueilleur, vous entendez un bruit dans votre dos, la bonne réaction c’est de partir en courant, même si en termes de vérité il y a de fortes chances que ce soit juste une branche qui est tombée plutôt qu’un prédateur à vos trousses. Le problème c’est que notre esprit est trop crédule, tous les types de croyances se basent sur des mauvaises interprétations des coïncidences. Par exemple la 5G et le coronavirus sont partis de Chine, je ne dors pas et la lune est pleine, donc il y a un lien. Au départ des théories du complot il y a pourtant une interrogation qui est valable, comme se demander si l’on est manipulé par telle entreprise, ou si les politiciens sont honnêtes, sauf que le complotisme glisse très vite dans l’exagération, qui consiste essentiellement à croire sans preuves suffisantes.

Y a-t-il d’autres biais cognitifs?

De la même façon que l’animisme attribuait une âme aux objets, un biais cognitif consiste à voir de l’intentionnalité partout, ce qui favorise la croyance aux théories du complot. Il y a aussi le biais de proportionnalité: à un événement important, on va forcément attribuer une cause importante plutôt que le hasard. On va penser que la princesse Diana ne peut pas être morte comme le simple pékin dans un accident de voiture causé par la vitesse et l’alcool.

Comment se prémunir de ces biais?

La méthode scientifique a été justement établie pendant des siècles pour essayer de lutter contre les tendances naturelles de l’esprit humain à la croyance trop rapide, et ses principes sont enseignés dans ce qu’on appelle l’esprit critique. Les complotistes rétorquent qu’il faut penser par soi-même. Certes, il est bon de se poser des questions. Mais le doute peut être une pente glissante. Il faut distinguer l’esprit critique du doute radical. Les complotistes se trompent en disant qu’ils luttent contre la pensée unique. C’est plutôt le complotisme qui est une forme de pensée unique, expliquant tout par le complot. La méthode scientifique est la seule qui permet d’évoluer, de changer d’opinion. Ce n’est pas une méthode totalitaire, elle invite juste à la prudence, au contraire des complotistes.

Parfois certaines théories du complot se révèlent pourtant finalement vraies…

Il existe deux types d’erreurs: voir des complots nulle part et en voir partout, mais la méthode scientifique et la présomption d’innocence dans le domaine de la justice nous invitent à une très grande prudence. Des vrais complots ont été mis au jour, comme celui de l’industrie du tabac ou le Watergate. Mais c’est parce qu’il y a eu des vraies enquêtes par des journalistes d’investigation ou le pouvoir judiciaire, et pas seulement, comme on le voit sur internet, des doutes émis à propos de la version officielle. Pour conclure à un complot il faut apporter des preuves comme des aveux ou des documents officiels, qui aboutissent à un procès et des condamnations. Quand une enquête met au jour un vrai complot, les complotistes disent qu’ils avaient raison. Sauf
que c’est à la manière des astrologues qui à force de multiplier les prédictions en voient par hasard une ou deux sur des milliers se réaliser. Quand on croit à un complot, on a tendance à croire à beaucoup d’autres, dont un petit nombre va forcément se réaliser.

Les complotistes n’ont-ils pas raison de pointer de vraies incohérences dans ­certaines versions officielles?

Vous pouvez douter de tout, mais en apportant des preuves. Accuser quelqu’un de complot, c’est une accusation grave, alors que les complotistes donnent l’impression qu’il s’agit d’une hypothèse au même titre que la version officielle. Au tribunal, si vous accusez votre voisin de crime, vous ne pouvez pas juste faire valoir un doute. Les théories du complot reposent sur ce qu’on appelle des données erratiques, mais ce ne sont pas des preuves du complot, ce sont des éléments bizarres dans la version officielle. Même s’il y a des explications pour toutes ces données erratiques, les complotistes vont les refuser. Quand on n’a pas de preuves pourtant, mieux vaut choisir l’hypothèse la plus simple. Au tribunal si vous avez un doute, vous n’allez pas choisir la culpabilité, mais la présomption d’innocence.

Comment ont fonctionné les théories du complot à propos de l’épidémie mondiale que nous venons de vivre?

La version officielle veut que ce soit un malheureux hasard qui l’ait provoquée, une transmission de l’animal à l’homme, mais on n’a pas de preuves définitives et les théories du complot sont allées du plus plausible – une erreur humaine, le virus s’étant échappé par mégarde d’un laboratoire à Wuhan – au plus délirant – la création volontaire du virus en laboratoire ou commanditée par Bill Gates, sous prétexte que, comme un peu tout le monde, il avait évoqué un jour la possibilité d’une telle épidémie. On a aussi vu comme souvent avec les théories du complot, l’importance du bouc émissaire. Quand on dit que c’est une erreur humaine, un laboratoire qui a créé le virus, on a un bouc émissaire, que l’on peut punir (au moins en pensée). Si c’est un animal sauvage, la chauve-souris ou le pangolin, on ne peut rien faire. Beaucoup de recherches en psychologie montrent que l’être humain rejette trop souvent l’explication par le hasard, pour les raisons évolutionnistes que nous avons invoquées.

Pourtant cette crise a montré que les scientifiques n’étaient pas tous d’accord. Quelqu’un comme le professeur Raoult n’a-t-il pas un peu à voir avec le phénomène??

On pourrait trouver en effet qu’il a quelques traits que l’on peut qualifier de populistes, non pas dans son travail, mais dans sa façon d’être sûr d’avoir raison contre la communauté scientifique et de s’opposer aux élites, de représenter le peuple qui le croit et le suit. Annoncer prématurément des résultats de recherche en cours sur Youtube au prétexte que le système serait corrompu, ou en justifiant par l’urgence de la situation est un peu limite. Didier Raoult néglige complètement le consensus scientifique en prétendant que toutes les grandes découvertes ont été faites par des gens comme lui. Ses soutiens font remarquer qu’effectivement tous les génies étaient anticonformistes (par exemple Einstein). Certes, mais tous les anticonformistes ne sont de loin pas géniaux, et même Einstein s’est trompé, notamment sur la physique quantique. Cela montre que même les grands génies ne peuvent pas se contenter de ne penser que par eux-mêmes.  

N’empêche, n’a-t-il pas eu raison contre la plus prestigieuse revue médicale du monde, The Lancet?

Cette affaire est du pain bénit pour les complotistes, qui ont largement soutenu Raoult contre l’élite et le consensus, et qui pensent avoir raison à propos d’un complot des pharmas ou de la science «officielle» contre ­l’hydroxychloroquine. Mais du fait que l’étude de The Lancet soit rétractée, on ne peut pas conclure que toute la science est pourrie. Ces rétractations démontrent que la science doit rester prudente et modeste dans ses conclusions provisoires. De la même manière, quand un politicien est surpris la main dans la caisse, le complotiste en conclut que tous les politiciens sont corrompus. Alors qu’en réalité on devrait conclure l’inverse, comme pour les études scientifiques, les procès contre les banques ou les grandes entreprises: si on réussit à les attraper, c’est que le système arrive encore à corriger ses excès et est donc plutôt sain. 

Vous évoquiez tout à l’heure le populisme. Quels sont ses liens avec le complotisme? 

On distingue dans l’étude du populisme la dimension verticale – l’opposition entre les élites et le peuple – et la dimension horizontale – l’opposition entre «eux» et «nous». Un Trump par exemple est souvent dans cette optique horizontale , «eux» pouvant être les Mexicains ou les Chinois. Dans les théories du complot on retrouve aussi ces deux dimensions. Horizontale parce qu’il y a des théories du complot qui accusent plutôt les minorités, par exemple juive ou musulmane, ou l’ennemi en temps de guerre. C’est l’importance du bouc émissaire. Quant à la dimension verticale, on la retrouve dans la mise en accusation des élites (politiques, médiatiques, scientifiques) que les complotistes pratiquent volontiers.

Le complotisme a-t-il une couleur politique?

Nos études dégagent des tendances qui montrent qu’il y a davantage de théories du complot à droite qu’à gauche (de façon linéaire) et un peu plus à l’extrême gauche qu’au centre. Sans doute parce que cette dimension politique est liée à une dimension sociale. Beaucoup d’études et de sondages représentatifs dans beaucoup de pays montrent que les gens déclassés dans nos sociétés adhèrent davantage aux diverses théories du complot. On trouve parmi ces derniers plus de gens qui ont un niveau d’éducation inférieur (pour des raisons sociales et économiques), appartenant à des minorités ou à des groupes marginaux. La raison est simple:plus vous êtes bas dans l’échelle sociale, plus le discours complotiste peut apparaître comme une revanche. Plus les gens trouvent le système injuste, discriminant, plus ils s’en méfieront. Pour moi, le remède contre le complotisme ne passe pas seulement par l’éducation et l’enseignement de l’esprit critique, mais aussi par la réduction des inégalités sociales. La distinction entre vraies enquêtes et théories du complot n’empêche pas la critique du «système», comme nous le reprochent parfois certains complotistes: au contraire, accuser seulement quand on a un haut niveau de preuves améliore et renforce la critique sociale.  MM

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