25 avril 2019

«Pour que la vie soit intéressante, il faut qu’elle soit risquée»

Parfois, notre existence nous semble vaine, inconfortable, voire insupportable. Vient alors le désir de tout chambouler pour se réaliser pleinement. Est-ce la solution? Le professeur Philippe Gabilliet propose des pistes pour changer de vie.

Philippe Gabilliet est un fervent partisan du développement de soi axé sur l’optimisme et l’audace (photo: Julien Benhamou).
Professeur en psychologie sociale, Philippe Gabilliet est un fervent partisan du développement de soi, de l’optimisme et de l’audace (photo: Julien Benhamou).

Philippe Gabilliet, changer de vie est tendance. Vous confirmez?

Jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui est valorisé, c’est plutôt l’enracinement. Il fallait faire avec ce que l’on avait, optimiser son rôle, rester à sa place, ne pas sortir de sa condition sociale… Alors qu’aujourd’hui, effectivement, le changement est valorisé. Nous considérons qu’il est positif d’avoir plusieurs vies en une, de ne pas passer à côté de sa vie.

Si le changement de vie est possible, est-il pour autant toujours souhaitable?

Pour commencer, nous ne changeons pas de vie! Il n’y a pas à tortiller, nous n’en avons qu’une et il va falloir la mener jusqu’au bout. En revanche, nous pouvons parfois être amenés à changer un pan de notre existence et, par une espèce d’effet domino, cela va bouleverser tout le reste. L’erreur assez banale que nous faisons tous, c’est de partir du principe que notre vie de demain résoudra l’ensemble des difficultés ou des contradictions que nous vivons aujourd’hui et que tout ira mieux ensuite. Or, la réalité, c’est que cette vie nouvelle posera d’autres types de problèmes. Ne pas admettre cela, c’est risquer d’aller au-devant de cruelles désillusions.

Par où commencer lorsque l’on songe à reprendre son existence en main?

Je conseille souvent aux gens qui envisagent de changer d’écrire la vie qu’ils voudraient. Puis de laisser reposer un jour ou deux avant de relire ce qu’ils ont écrit. Et c’est à partir de cette trace concrète qu’ils ont laissée que nous pourrons travailler. C’est essentiel qu’ils commencent par mettre leur inconscient dans leur poche, en posant des actes qui annoncent symboliquement cet être nouveau qu’ils seront demain.

Quelles sont les questions à se poser avant d’essayer de mener la vie de nos rêves?

Est-ce que je suis prêt? Est-ce que j’ai les connaissances, les compétences, le niveau de maturité, les ressources nécessaires pour changer? Et est-ce que cela va faire de la peine à quelqu’un que j’aime? Parfois, le changement n’est pas souhaitable par rapport à nos qualifications actuelles, par rapport à la cellule familiale. Cela ne signifie pas qu’il faut y renoncer définitivement, mais qu’il y a en matière de changement de vie un timing, un bon moment pour tenter le coup si l’on ne veut pas laisser un champ de ruines derrière soi.

Il ne s’agit pas d’attendre d’être prêt à 100% pour passer à l’action, sinon il ne se passera rien.

Mais on n’est jamais prêt à 100%…

Il ne s’agit pas d’attendre d’être prêt à 100% pour passer à l’action, sinon il ne se passera rien. Beaucoup de gens sont justement victimes de ce que j’appelle le syndrome de l’horizon, c’est-à-dire qu’ils attendent d’être prêts, qu’ils sont à deux doigts de l’être en permanence, mais qu’il manque toujours une toute petite chose pour qu’ils osent se lancer.

D’autres aussi font du surplace, parce qu’ils se focalisent sur ce qu’ils ne peuvent pas changer…

Voilà symboliquement une excuse de non-changement. Il y a toujours des personnes qui vous disent: «Si j’avais voulu, j’aurais pu faire quelque chose de différent, mais…»Quand le «mais» arrive, vous entendez «la société, mes vieux parents, etc.» Elles focalisent sur un tas de contraintes sur lesquelles elles n’ont aucune prise. Mais nous avons heureusement aussi d’autres facteurs sur lesquels nous pouvons agir. Prenez la relation de couple. Nous ne pouvons pas changer le logiciel de l’autre, modifier ses croyances, ses états d’âme. Mais nous pouvons modifier notre relation, nos projets, nos règles du jeu à tous les deux.

Si beaucoup ne sautent pas le pas, n’est-ce pas simplement par peur de l’échec, par trouille de sortir de leur zone de confort?

Il y a deux peurs: les peurs intérieures («En suis-je capable? Qu’est-ce que ça va m’apporter? Le jeu en vaut-il la chandelle?») et les peurs extérieures («Que vont dire les gens? Mon banquier va-t-il me suivre? Pourrai-je maintenir mon niveau de revenu?»). À mon sens, les peurs extérieures sont plus faciles à réguler que les peurs intérieures qui sont, elles, plus silencieuses et sans doute plus puissantes aussi.

Il y a également la crainte de causer des dégâts collatéraux.

Des dégâts, il y en aura toujours. Impossible de tout prévoir, mais impossible également de nous en désintéresser. Il faudra négocier avec nous-mêmes, avec notre milieu social, pour faire en sorte que cet inconfort que nous avons créé chez les autres ne déborde pas. Il existe des changements de vie passionnants, mais qui sont pour moi irresponsables dans les cas où l’on fait fi de l’autre. ​

Existe-t-il d’autres grands freins au changement?

L’un des freins majeurs, c’est ce que certains auteurs anglo-saxons nomment les engagements concurrents cachés. Si nous changeons de vie, nous allons être obligés de revenir sur des promesses désormais impossibles à tenir, de remettre en question des engagements pris avec des amis, des proches, des parents et même parfois avec des personnes qui ne sont plus là. Remettre en question de tels engagements relationnels s’avère très délicat et très difficile.

De grandes choses ont été réalisées par des gens qui n’avaient pas de plan B.

Comme il y a davantage de candidats au changement de vie que d’élus, faut-il prévoir un plan B, une solution de secours?

Si nous étions des homos economicus tout à fait rationnels, je dirais oui. Mais parfois la personne qui veut changer de vie est tellement portée et mue par une passion que l’idée même d’envisager un plan B est désagréable, inconfortable. Parce que ça laisse sous-entendre que la réussite pourrait ne pas être au rendez-vous. Et dans le fond, le monde a été découvert, de grandes choses ont été réalisées par des gens qui n’avaient pas de plan B.

Changer de vie c’est donc parier sur l’avenir?

Ah, oui! Il est clair qu’un changement de vie n’est jamais une certitude. C’est un pari sur un endroit, une relation, une activité… Quand nous posons des choix, nous faisons un pari. Et faire des paris, c’est aussi accepter de les perdre. Car si nous voulions gagner à coup sûr, nous ne ferions jamais rien, nous ne créerions pas d’entreprise, nous ne démarrerions pas une nouvelle relation amoureuse, nous ne fonderions pas de famille… Pour que la vie soit intéressante, elle doit être un tant soit peu risquée.

Si le candidat au changement de vie se plante, quel est son plus grand risque? Un retour à la case départ?

Eh bien oui, c’est le risque de la frustration, d’une blessure narcissique: «J’ai essayé et je n’y suis pas arrivé(e).» Ensuite, tout dépendra de la façon dont on va interpréter l échec. Dès l’instant où un individu considère que l’échec est une source d’apprentissage et qu’il tentera peut-être autre chose plus tard, c’est formidable. Ce qui est embêtant, c’est quand l’échec est considéré comme une juste punition ou un ratage complet.

Finalement, à quoi mesure-t-on un changement de vie réussi?

C’est quand on se sent mieux, quand notre baromètre intérieur est beaucoup plus souvent au beau fixe qu’il ne l’était avant. Expérience faite, je peux vous affirmer que si on réussit son changement de vie, on a aussi beaucoup plus de gens souriants, positifs et heureux autour de soi.

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