28 novembre 2019

«Le ‹19h30›, c’est un projecteur anti-aérien»

Présentateur du téléjournal du lundi au jeudi depuis août dernier, le Valaisan Philippe Revaz impose peu à peu son style. Il ne craint qu’une chose: non pas qu’une lampe, mais qu’un faux scoop lui tombe sur la tête.

"J'ai beaucoup de peine à dramatiser ec que l'on fait"
«J’ai beaucoup de peine à dramatiser ce que l’on fait».

Philippe Revaz voilà près de cent jours que vous présentez le «19h30». Quelles sont vos satisfactions et vos frustrations?

Je prends beaucoup de plaisir à présenter notre travail aux gens. On est venu me chercher, je n’ai jamais vraiment voulu faire ça, c’est quand même un job spécial.
Je suis encore en phase de découverte de la manière de mener ce paquebot. Je dois apprendre à être plus synthétique dans les interviews, un ­exercice très particulier en télé. À mesurer aussi l’impact extraordinaire d’un tel média. «Forum», c’était un peu une lampe-torche, le «19h30», c’est un projecteur anti-aérien. Il faut donc le manier avec précaution, faire très attention à ce qu’on y met ou pas.

Avez-vous votre mot à dire sur le choix des sujets que vous présentez?

C’est une machine complexe, les sujets ne se font pas en un clic ou en un téléphone. Tout doit se préparer beaucoup plus à l’avance qu’en radio par exemple. Je suis aussi producteur, j’ai mon mot à dire, mais je ne suis pas tout seul, il y a un rédacteur en chef, des chefs de rubrique, un chef d’édition, c’est vraiment un travail d’équipe. Je suis assez content de voir que nous sommes souvent sur la même longueur d’ondes. 

Quels sont les critères pour qu’un sujet passe dans le «19h30»?

Outre l’importance d’un sujet, il faut aussi considérer le rythme et la manière dont cela s’articule dans un récit sur une demi-heure. On ne peut pas avoir cinq invités de deux ­minutes qui se suivent sur le même rythme. On essaie de varier aussi la manière de traiter l’info: un reportage, puis un invité, puis un sujet plus «news», etc.

Et cela se termine avec un sujet sur les hérissons…

Je me souviens aussi avoir ouvert «Forum» avec le lynx Aïsha qui s’était échappé de Juraparc. Il est impressionnant de constater combien les sujets sur les animaux marquent les gens. On pourrait dire un peu cyniquement qu’il faudrait toujours avoir au moins un ­hérisson dans le journal.

Présenter le «19h30», forcément, ça booste une notoriété. Comment le vivez-vous?

J’ai vite découvert que ce rendez-vous est très fédérateur, très regardé, même par les jeunes. C’est un peu le dernier média de masse. Les gens vous reconnaissent dans la rue. Il faut faire avec. Mais ça ne change pas tellement mon existence: nous sommes en Suisse, les personnes qui viennent me parler restent très gentilles, très polies.

Vous avez la nostalgie du terrain?

Je ne parlerais pas de nostalgie. J’ai adoré parcourir les États-Unis, je pourrais le faire encore pendant vingt ans. C’est un pays incroyable à filmer et à raconter. Mais il est tout aussi passionnant et subtil de construire une demi-heure de journal dans un studio. C’est le monde qui vient chez vous, non plus vous qui parcourez le monde, mais à la fin, il s’agit toujours de raconter quelque chose. En tout cas j’ai adoré l’Amérique et je la ­recommande à chacun.

À ce point-là?

Oui, j’ai développé par exemple une passion pour la Virginie-Occidentale, dans les Appalaches, un endroit où personne ne va jamais. On y croise une humanité qui n’a rien de ­mythique, rien de hollywoodien, mais qui se débat dans des problèmes de solitude, de ­pauvreté, de manque d’éducation, tout ça dans une nature qui reste magnifique.

L’année 2020 sera très occupée justement par les élections américaines.
Comment les voyez-vous?

Peu importe finalement qui sera le candidat démocrate: en réalité il n’y aura qu’un candidat et c’est Trump. Il prend tellement toute la lumière, toute l’attention, il fait tellement l’actu, le bruit médiatique. On va donc voter pour ou contre lui. La question est de savoir s’il énervera assez de monde pour se faire renverser. On avait vu par exemple lors des «midterms» que les femmes républicaines de formation supérieure avaient voté contre lui

Après s’être frotté à la politique américaine, est-il encore possible de prendre au sérieux le microcosme politique suisse?

Il est même plus facile à prendre au sérieux parce que plus proche de nous, surtout dans un système subsidiaire – cantons, villes, communes. Et puis j’ai toujours été passionné par la politique suisse, même cantonale. J’ai d’ailleurs l’impression que la Suisse a changé en mon absence. Cette vague verte, c’est assez incroyable. Je suis rentré avec ma Subaru Forester, qui a traversé l’Atlantique dans un container. Et tout à coup, au volant d’un SUV en 2019 en Suisse, j’ai l’impression d’être anachronique. Ça m’a fait réfléchir.

Quand on est passionné de politique, comment arrive-t-on à garder une neutralité ­indispensable?

Cela ne me pose aucun problème. Je suis passionné de politique, mais je ne suis pas politique moi-même. Je suis plutôt bon public. Un socialiste me fait son «speech» et je me dis: «Ah, pas si bête!» Puis j’écoute un radical et je pense: «Oui ça se tient.» En réalité, je vote ­assez rarement et ce n’est peut-être pas si mal. Je me demande même s’il ne faudrait pas ­dispenser les journalistes de voter. On se voit fréquemment reprocher d’être trop à droite ou trop à gauche. Ne pas voter permettrait quelque part d’être plus libre, plus à l’aise.

Tenez-vous compte des critiques des télé­spectateurs qui, pour l’heure, se résument en gros à vous reprocher d’être trop ­sérieux, d’avoir parfois un petit air de pasteur… vaudois?

J’ai l’impression que j’entends un peu moins ce genre de remarques qu’au début, mais je les prends au sérieux. Je ne suis pas là pour tirer la gueule, mais il faut être soi-même, et éviter les faux sourires. L’important, c’est de raconter une histoire comme il faut. On se moque souvent des Américains et leur obsession du «storytelling» et on a tort. Ils sont plus proches de la Grèce antique que nous. Homère, déjà, c’était du récit.

Quelle est votre pire hantise à l’antenne?

En réalité, j’ai beaucoup de peine à dramatiser ce que l’on fait. On n’est quand même pas en train de piloter un 747 avec des gens à bord ni de diriger une centrale nucléaire sur le point d’exploser. Ce n’est qu’un JT et si on se plante, s’il y a une lampe qui tombe, les gens comprennent que c’est de la technique et que ça arrive. Le pire, ce serait sur le fond, dire un truc faux, annoncer un scoop qui n’en serait pas un. 

Darius Rochebin est-il un rival, un modèle, ou un collègue?

C’est vraiment un collègue. Il faudrait lui poser la question, mais je crois savoir qu’il s’épanouit dans ce qu’il est en train de faire, les grands ­entretiens, le week-end, «Pardonnez-moi».

Comment se déroulent vos journées?

Après avoir emmené un enfant à l’école et ­déposé l’autre à la crèche, je lis les journaux à toute vitesse. J’arrive à la télé vers 8 h 40, avant une première séance à 8 h 45. Le matin, c’est un peu «speed». Ça se calme vers midi puis ça repart à fond à partir de 14 heures et cela ne s’arrête plus. Ce sont de longues ­journées, je ressens de la tension, mais pas de ­fatigue. Ou alors seulement quand la semaine se termine.

Le «19h30» existera-t-il toujours dans vingt ans?

Je parierais plutôt que oui. Peut-être que nous serons une exception, parce que c’est un petit pays où, davantage que dans un grand ensemble, on a besoin d’un rendez-vous comme ça. Il n’y a pas beaucoup de choses qui nous rassemblent en Suisse romande.

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