18 juillet 2019

«Si l’on n’arrive pas à justifier rationnellement une intuition, même très forte, il faut être prêt à y renoncer»

La philosophe Christine Clavien est membre de la Commission nationale d’éthique dans le domaine de la médecine humaine. Elle décrypte la façon dont nous développons nos raisonnements moraux.  

Des émotions complexes et subtiles se sont développées et sont aujourd’hui activées dans notre comportement moral.
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Christine Clavien, vous vous réclamez de «l’éthique évolutionniste». C’est-à-dire?

Cela consiste à comprendre comment fonctionnent nos capacités à former des jugements moraux et comment elles se sont ancrées en nous au cours de l’évolution humaine. Nous essayons de comprendre, en remontant le fil de l’évolution, pourquoi, par exemple, nous sommes tellement sensibles à la souffrance d’un enfant.

Et cela donne quoi?

Disons qu’il était «adaptatif» à un moment donné d’avoir ce genre de mécanismes. Si vous n’êtes pas sensible à la souffrance de votre enfant, vous ne vous en occupez pas bien, il va mourir et vous n’allez pas transmettre vos gènes. Être un bon parent est donc efficace du point de vue de l’évolution.

L’évolution, ce n’est donc pas forcément la loi du plus fort…

Darwin n’a jamais dit que c’est le plus fort physiquement et le plus agressif qui est sélectionné. Dans certaines espèces animales, des individus trouvent des stratégies pour se reproduire alors qu’ils ne sont pas les plus forts. Il existe aussi des situations où, sans une coopération extrême, des individus ne peuvent pas survivre. Les manchots par exemple ont trouvé la solution de se coller les uns aux autres avec un mécanisme de ­rotation pour ne pas geler sur la banquise.

Et dans le monde humain?

C’est pareil. Nous sommes une espèce sociale qui vit en grands groupes avec des enfants qui restent longtemps «au nid». Pour survivre et se reproduire, nos ancêtres ont développé des compétences coopératives et une sensibilité particulière au sort de leurs proches parents. Des émotions complexes et subtiles se sont développées et sont aujourd’hui activées dans notre comportement moral.

Avec ces explications, ne finit-on pas par détruire la morale?

Si je vous dis que les fleurs ont des belles couleurs pour attirer les insectes pollinisateurs et du coup se reproduire, est-ce que cela remet en question leur beauté? Pas du tout. Il en va de même pour la noblesse de la morale.

Il est parfois reproché à l’éthique évolutionniste de ne pas suffisamment ­distinguer l’homme de l'animal…

Quand on s’intéresse aux comportements humains, on découvre au contraire que nous sommes des animaux avec des compétences particulières. Notre faculté de penser et d’argumenter en termes de valeurs est unique. Les comportements animaux sont plutôt de l’ordre de l’automatisme, sans intention conceptualisée.

Chez l’homme aussi cette part-là existe…

Oui, nous avons bien sûr beaucoup d’automatismes. Notre cerveau travaille à deux niveaux. Un niveau basique – le système 1 – avec des réponses automatiques à certains inputs. On ne réfléchit pas, on fait juste certaines choses, très rapidement, sans réflexion. Ensuite une couche cognitive plus développée, plus raffinée se rajoute par-dessus. C’est le système 2 qui permet notamment de former nos raisonnements moraux. La pensée humaine a besoin de ces deux niveaux

Quelles conséquences pour l’éthique?

On a tendance à émettre rapidement des jugements moraux qui sont le produit de mécanismes simples du type système 1, impliquant les émotions, l’habituation, les associations d’idées ou les biais d’autorité. Par exemple si, politiquement, vous êtes de gauche et que vous apprenez que le Parti libéral soutient l’initiative sur le consentement présumé pour le don d’organes, vous serez rebuté, même si l’orientation politique n’est pas pertinente pour évaluer cette question. La manière dont nous formons intuitivement nos jugements moraux est moins pure et nette que ce que l’on aime reconstruire, ensuite, de manière rationnelle pour les justifier.

Que faire donc?

Lors de ce travail de justification logique, si l’on n’arrive pas à trouver des vraies bonnes raisons pour justifier une intuition, même très forte, il faut être prêt à y renoncer. De mon point de vue, la noblesse de la morale n’est pas dans le système 1, dans les mécanismes automatiques, mais dans le système 2, dans le processus de pesée objective des enjeux.  

Et en éthique médicale?

Les médecins sont des êtres humains. Ils ont leurs biais psychologiques, leurs raccourcis, leur tendance à catégoriser. Ils sont souvent confrontés à des décisions difficiles: une femme qui demande un avortement, une personne qui demande une assistance au suicide, des hésitations sur le traitement à fournir. Notre travail d’éthicien consiste à les entraîner à prendre des décisions adéquates. En commençant par saisir la complexité des enjeux et identifier tous les éléments pertinents.

Dans l’assistance au suicide, quels sont ces enjeux pertinents?

Les plus importants sont le respect de la ­valeur de la vie et le respect de la volonté des patients. Il y a d’autres facteurs à considérer. La position délicate du médecin: administrer une potion létale, ce n’est pas l’objectif de la médecine et il est difficile pour un médecin d’accepter l’échec médical. Et la famille, comment vit-elle la décision du patient? Tous ces éléments doivent être pris en compte.

Que dit la Commission nationale d’éthique s’agissant du consentement présumé pour le don d’organes?

Une question qui l’a beaucoup occupée est la suivante: quelle valeur donner à un corps décédé quand on ne connaît pas la volonté de la personne qui vivait avant dans ce corps? Une majorité de la commission pense qu’il faut respecter le corps et présumer que la personne n’était pas donneuse.

Le fait qu’on manque de dons d’organes en Suisse ne pèse pas dans la réflexion?

Bien sûr que cela compte! Donner un organe, c’est sauver une vie. Mais il n’est pas certain que passer au consentement présumé sera efficace. Dans les pays qui ont adopté ce système, les médecins continuent de demander l’avis de la famille, qui reste prépondérant. Il me semble que si l’initiative est acceptée les familles auront plus de facilité à dire oui parce que cela irait dans le sens d’une valeur socialement soutenue.

Vous vous occupez aussi de «nudges». Qu’est-ce donc?

Plus vous comprenez comment fonctionnent les mécanismes psychologiques, mieux vous connaissez le rouage de la prise de décision humaine. Et plus vous savez comment faire pour pousser les gens doucement dans une direction en modifiant légèrement leur environnement de décision. On peut essayer de «nudger» (ndlr encourager) des gens pour qu’ils aient des comportements plus écologiques, pour acheter un produit, mais aussi pour qu’ils prennent mieux leurs médicaments ou acceptent plus facilement de signer un formulaire de consentement.

Comment se pratique le «nudging»?

De toutes sortes de manières. À travers la parole, avec des outils technologiques, en mettant certaines options physiquement plus visibles que d’autres, en rendant certains éléments plus fun par exemple.

Avec des risques de dérives, non?

Si vous obstruez complètement l’autonomie de décision des gens, au point d’être sûr qu’ils vont choisir ça plutôt que ça, c’est de la manipulation. Le «nudge» est plus subtil. On laisse toujours l’espace de la décision. Tout se joue dans les zones grises et c’est pour cela qu’une analyse éthique sérieuse s’impose. MM

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