18 avril 2019

«Je suis de belle humeur, ce qui me permet de cracher mon venin»

Trentenaire décomplexé, dandy surdoué, l’écrivain Quentin Mouron surfe sur le succès de son dernier roman «Vesoul, le 7 janvier 2015». Une farce déjantée bientôt traduite en allemand.

Photo: François Wavre
Temps de lecture 7 minutes

Quentin Mouron, six de vos romans sont déjà publiés, dont trois traduits en allemand, un en anglais... Comment expliquez-vous ce succès?

Il y a eu une vraie explosion avec mon dernier roman. Peut-être qu’il y avait un besoin de rire, de trouver un autre ton dans la littérature. Que le public en avait marre de l’éternel polar avec le détective alcoolique, ce misérabilisme des campagnes oubliées, des banlieues saccagées, même si c’est bien écrit. On m’a souvent dit: «Qu’est-ce que j’ai été content de hurler de rire en vous lisant!» 

«Road trip», polar et maintenant roman satirique. Vous avez envie d’essayer tous les genres?

Non, mais je crois que j’ai trouvé une voie que je vais exploiter encore quelque temps. C’est le filon satirique, le fait d’oser rire, de se moquer et de sortir du cadre habituel du roman, qui est devenu un peu trop sage ces dernières années. Je voulais quelque chose qui désarçonne, qui mette à terre. Cette veine satirique, que l’on trouve chez Cervantès, Rabelais et même Diderot, me plaît. Aujourd’hui, on est dans une époque de communication, on entend tous les discours, tous les avis, et cette polyphonie hallucinatoire se prête bien au traitement satirique. Si l’on veut parler de l’époque actuelle, il ne faut pas hésiter à être aussi outrancier qu’elle.

Dans «Vesoul», vous vous moquez de tous les tics contemporains, antispécistes, étudiants marxistes, nains en transe, bien-pensants... Qu’est-ce que vous avez voulu dire au fond?

Je ne veux pas forcément dire que tout le monde est ridicule, mais que chaque fois qu’on s’affuble d’un «isme» quelconque, – véganisme, extrémisme, communisme, droitisme, etc. ­– on prend le risque de tenir des discours ridicules, parce que stéréotypés. Je me méfie de tous les «ismes», même du centrisme! Je voulais de l'humour féroce avec du contenu derrière, parler notamment de l’opposition entre la mobilité, valorisée aujourd’hui, et la sédentarité décriée.

Vous tendez un miroir grossissant, voire déformant de la société. Est-ce que vous aimez le monde dans lequel vous vivez?

Oui, je l’aime parce qu’il me permet encore d’en rire. Tant que j’arrive à trouver le trait d’esprit, que j’arrive à en faire ressortir le comique, la drôlerie, la cocasserie, il me plaît, même s’il m’agace parfois. Nous vivons une époque à la fois riche et fascinante, même si elle est difficile à saisir. On y voit les picaros, Justin Trudeau et autres Macron, ces tenants de la mobilité, citoyens du monde, qui parlent plusieurs langues et se sentent chez eux partout. Et face à eux, ou en dessous, on trouve les sédentaires. Comme le rythme du monde s’accélère, ces derniers sont dépassés, par manque de moyens ou parce qu’ils ont raté le virage informatique. Au XVIe siècle, le picaro était l’homme déclassé. Celui qui était alors valorisé était le sédentaire, celui qui possédait une terre. Ces critères se sont complètement inversés aujourd’hui.

Pour quoi seriez-vous prêt à vous engager?

Je le fais parfois dans certaines chroniques ou récemment en soutenant publiquement la candidate POP Anaïs Timofte, qui porte une autre idée de la gauche. Ce qui ne veut pas dire que je serai un compagnon de route ad aeternam du Parti communiste… Je ne suis pas un homme de parti, même si je suis la politique. Quelques causes peuvent m’intéresser ponctuellement, dès que je peux signer une pétition, je la signe. Je suis sensible au fait que la démocratie doit avoir lieu. On voit que, quand on essaie de faire taire le peuple, il revient en flamme sous des formes plus extrêmes. Je ne dis pas que la décision du peuple est toujours la meilleure qui soit. Mais le fait de mal voter pour quelque chose vaut mieux que de ne pas voter du tout. Cela désamorce les conflits.

Dans «Vesoul», le narrateur quitte la Suisse à cause de l’administration envahissante. Quel rapport entretenez-vous avec ce pays?

Tant que je ne suis pas convoqué à des services de protection civile, je suis de bonne humeur! Cela dit, l’administration suisse est plus efficace que celle des États voisins. Je me plais bien ici, même si ce pays manque peut-être un peu d’enthousiasme pour l’art et la création artistique. Mais la Suisse a l’avantage d’être bien située pour rayonner en Europe. Elle n’est pas si petite, ni si homogène, ni si fermée, quand on la regarde dans son ensemble, dans sa pluralité linguistique. Je ne dis pas que j’y passerai toute ma vie, mais pour le moment je m’y sens bien.

Photo: François Wavre

Vivre de sa plume en Suisse en 2019 est donc possible?

Non, pas entièrement. Je l’ai fait un temps, après Trois gouttes de sang et un nuage de coke, mais ça implique beaucoup de déplacements, de conférences, de festivals. Il faut se positionner pour des prix littéraires, demander des bourses, et je ne suis pas très doué pour ça. Je me suis rendu compte que c’était un rêve qu’on m’avait imposé, mais qui n’était pas le mien. J’en ai eu marre de ces rencontres répétées, qui deviennent des mécanismes. On est en perpétuelle représentation, dans l’obligation d’être chatoyant et bavard... Je suis trop sauvage pour ça et puis, je commençais à écrire moins bien. Aujourd’hui, je me suis diversifié, je fais des chroniques pour Le Matin Dimanche, pour l’émission Question Q sur La Première, et j’enseigne à temps partiel, ce qui me donne une autonomie financière. Je suis beaucoup plus libre et j’ai pris un peu de distance avec le milieu littéraire. Sentimentalement, je suis mieux entouré, je suis bien dans mes bottes. Du coup, je résiste mieux à la tempête. Je suis même de belle humeur, ce qui me permet de cracher mon venin sans craindre le retour du vent!

Le fait de n’avoir jamais reçu de grand prix littéraire, contrairement à Joël Dicker, ça vous agace?

J’ai reçu un prix français de l’Association des écrivains de langue française pour mon premier roman, Au point d’effusion des égouts. Et puis plus rien... Dès le troisième roman qui parle du milieu de l’édition, les nominations sont passées de huit à zéro. Ça me posait problème quand j’avais besoin d’argent, mais aujourd’hui je m’en moque un peu. Ça ne veut pas dire que je roule sur l’or, mais je peux payer mes factures. La reconnaissance du milieu littéraire ne m’importe pas, puisque je ne le reconnais pas non plus. Quand je vois ceux qui donnent les prix, je me rends bien compte que ça ne va pas matcher entre nous, comme on dit sur Tinder.

Vous avez grandi au Canada. Qu’est-ce qui vous reste de cette terre-là?

Un certain amour de la grandeur, de l’immensité, du silence et de la nature au sens fort. C’est pour ça que je déteste la campagne, qui est l’antithèse de la nature, une sorte de jardin botanique pour citadins. J’ai gardé l’attachement de la forêt non balisée, au milieu de rien, sauvage, avec les risques qui vont avec. J’y ai vécu une dizaine d’années, j’y suis retourné, j’y ai gardé des contacts. Aller dans la forêt avec un GPS à la main pour ne pas se perdre, ça me manque un peu. C’est peut-être mon côté romantique qui ressort... En Suisse, même quand on fait un sommet, on croise dix personnes par heure!

Vous avez commencé à écrire pour plaire à une fille. Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui?

À l’époque, ça n’avait pas marché, je ne lui avais pas plu, à cette fille... (Rires) Mais je n’ai pas arrêté d’écrire pour autant! Je crois que j’ai l’envie de comprendre le monde, qui évolue dans une direction étonnante, et d’essayer de restituer la chose. Avant, je pensais qu’il y avait plein d’auteurs pour l’écrire. Finalement, les gens qui font ce sale boulot, qui ont l’ambition de dire le monde dans sa complexité, se comptent sur les doigts d’une main. Je pense à Aurélien Bellanger ou Michel Houellebecq. Je me suis dit que j’allais m’y atteler, j’ai la curiosité, la force de le faire. Ce n’est pas une mission, mais une tâche que je me suis assignée avec les prochains romans. Ils vont rester dans la veine satirique, dans le prolongement de Vesoul, mais en plus fou! 

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