13 février 2020

«Le couple ne se construit pas sur des actes exceptionnels»

Amour et parentalité ne font pas toujours bon ménage. Pour Stephan Eliez, professeur de pédopsychiatrie à l’Université de Genève, les conjoints – s’ils veulent préserver le lien – doivent soigner la qualité de leur relation, s’accorder du temps pour dialoguer et se fixer des rendez-vous intimes.

Stephan Eliez, professeur de pédopsychiatrie à l’Université de Genève (Photos: Niels Ackermann/Lundi13)

Stephan Eliez, vous êtes père de cinq enfants et… toujours amoureux?

Oui, et ça fait trente-deux ans que ça dure.

Comment êtes-vous parvenu à conserver la flamme?

J’ai déjà eu beaucoup de chance au départ, en faisant certainement un bon choix. Ensuite, j’ai beaucoup construit ma relation, et notre couple a coévolué. Nous avons été très attentifs à essayer de converger, d’investir des intérêts, des activités, des valeurs qui nous rapprochaient. Pour vous donner un exemple, quand ma femme, qui est très sportive, a commencé à faire de la natation, je m’y suis mis aussi et j’ai appris à nager.

Votre ouvrage* s’adresse principalement aux parents. Pour quelle raison? Parce que l’arrivée d’un bambin peut nuire gravement au couple?

Non. En tant que pédopsychiatre, je me suis rendu compte que la bonne relation du couple et de la famille, le fait d’être deux parents ensemble pour élever un enfant constituait un facteur pronostic vraiment déterminant sur l’évolution de ce dernier.

Les parents doivent donc rester unis pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare?

Ce n’est pas ce que je veux dire! On se rencontre, on se sépare, ça fait partie de la vie, il n’y a pas de mal à ça. Je trouve juste qu’il est important d’intervenir quand il y a un enjeu, comme c’est le cas pour les couples de parents.

On dit souvent que pour faire durer son couple, il faut beaucoup communiquer. Un avis que vous ne semblez pourtant pas partager…

La plupart des couples qui viennent consulter ont effectivement le sentiment de ne pas communiquer assez. Mais avant de pouvoir échanger, il faut déjà soigner la forme des interactions dans le couple afin d’éviter ces dialogues – où dominent une tension, une anxiété et parfois même une colère – qui finissent en disputes. Le travail sur la qua­lité, la forme que prennent les interactions doivent permettre de mettre fin aux atta­ques, dénigrements et sarcasmes qui nuisent à la relation.

Dans votre livre, vous proposez aux couples d’user des techniques de mentalisation qui ont fait leurs preuves en thérapie. De quoi s’agit-il?

Ces thérapies ciblaient à l’origine des patients présentant de graves troubles de la personnalité, qui avaient tellement tendance à réagir vite et à monter dans ­l’excitation interne qu’ils n’arrivaient même plus à penser dans le cadre de la relation. Par le biais de la mentalisation, on propose aux couples des outils pour qu’ils appren­nent à décrypter correctement les désirs et intentions de l’autre, pour qu’ils puissent se remettre dans un mode d’échanges plus constructif. L’idée est de pouvoir demeurer dans une forme de régulation, d’être capable de rester focalisé sur ses propres états ­mentaux et ceux d’autrui. Dans les échanges, on va toujours rassurer, être empathique et dans l’écoute, clarifier les émotions que l’on ressent, éviter d’attribuer à l’autre des sentiments et garder un esprit de curiosité et d’ouverture.

Pouvez-vous donner un exemple?

En balançant des phrases à l’emporte-pièce du genre «Tu as toujours raison!» ou «Ce que je fais ne t’intéresse pas!», on dit à l’autre ce qu’il est et comment il fonctionne. Et l’autre va monter en symétrie quand il entend ça. Du coup, la relation est perdue. En mentalisant, ça change tout. Dire à quelqu’un «Tu ne m’écoutes pas!» ou «J’ai l’impression que tu ne m’écoutes pas», ce n’est pas du tout pareil. En exprimant son ressenti, on donne de l’espace, on laisse une ouverture qui permet au conjoint d’exprimer sa perspective et on fait donc évoluer la situation d’une façon tout à fait différente.

N’y a-t-il pas quelque chose d’artificiel à communiquer de la sorte?

C’est comme dans toute chose, il ne faut pas en abuser. L’important, c’est que ce soit authentique, que ça réponde à une véritable volonté d’améliorer le fonctionnement de la relation avec la personne que vous aimez. Et puis, dans la mentalisation, il y a une part de jeu. L’humour est d’ailleurs un élément absolument essentiel pour améliorer ou développer la relation.

Vous recommandez aussi à vos lecteurs d’accorder du temps à leur couple. Mais ce n’est pas toujours facile de caser un moment d’intimité entre les couches, les courses, le travail et le ménage!

Les gens consacrent beaucoup moins de temps à faire les courses, la cuisine, le ménage ou la lessive qu’autrefois. Ce sont plutôt les activités de loisirs qui ont pris ­davantage de place.

Et les écrans…

C’est vrai. Les gens passent aujourd’hui en moyenne trois heures et demie derrière les écrans rien que pour leurs loisirs. D’où la nécessité de réagir, de se donner du temps pour se parler. Ça peut être à 21 h 30 quand les enfants sont couchés. On passe une demi-heure sans écrans, sans téléphone et on se raconte nos journées, on débriefe. Des études ont montré que de dialoguer ­seulement vingt minutes par jour augmentait le lien et la cohésion du couple et réduisait l’anxiété des conjoints.

Votre dernier chapitre est consacré à la sexualité, qui est souvent mise en berne pendant la grossesse et aussi après l’arrivée du bébé…

Absolument. Et c’est davantage problématique pour les hommes, qui considèrent la sexualité comme un marqueur du bon fonctionnement du couple. Les femmes ne donnent pas la même importance à ce sujet. Pour elles, l’amour n’est pas forcément en lien avec la quantité ou la qualité de leurs relations physiques. Après, s’il n’y a pas convergence en la matière, ça va être une source de difficultés. Si l’un des membres du couple estime que sa sexualité est insatisfaisante ou pas suffisamment variée et se sent frustré, il risque d’y avoir des divergences, des tensions, voire des infidélités.

Comment rebooster notre libido? Comment remettre du piment dans notre intimité?

Dans mon livre, je cite une sexologue, Betty Dodson, qui met la masturbation très au centre de la capacité d’avoir une relation sexuelle satisfaisante. C’est particulièrement vrai pour les femmes, qui se masturbent encore moins que les hommes. Enfin, c’est en train de changer avec la jeune génération… Il est essentiel aussi de parler relation intime au sein du couple, de vaincre certains a priori, de s’accorder en la matière et de trouver des modes qui conduisent à une satisfaction sexuelle. Et si vous voulez avoir des rapports amoureux réguliers, il faut les programmer, réserver des plages où cela va se passer. C’est comme si vous allez manger au restaurant avec un ami, vous allez fixer un lieu, un jour et une heure. L’épanouissement de la sexualité n’est pas un processus spontané, il est le résultat d’un investissement conjoint et d’une attention partagée.

D’autres conseils à donner aux couples qui souhaitent vivre une relation amoureuse au long cours?

Souvent, les couples essaient de faire quel­que chose de spécial, du style un week-end aux chandelles à Verbier, à New York ou au Ritz à Paris. Mais le couple ne se construit pas sur des actes exceptionnels, même s’ils sont beaux, témoignent de l’amour et de l’attachement… En réalité, la relation au long cours est le fruit d’une construction au quotidien, d’une recherche de l’équilibre et de la parité, d’une convergence sur des valeurs et d’une vision commune et évolutive du couple.

Bio express

1967 Naît à Zurich et passe son enfance à Genève.

1993 Obtient son diplôme fédéral de médecine à l’Université de Genève.

1997 Se spécialise en neurosciences et enseigne à l’Université de Stanford
en Californie.

2001 Revient en Suisse et est nommé professeur de pédopsychiatrie
à l’Université de Genève.

2005 Devient directeur général du Service médico-pédagogique genevois qui sera transformé en Office en 2010.

2013 Crée la Fondation Pôle autisme à Genève.

2015 Préside l’Association européenne de pédopsychiatrie et publie J’élève un enfant pas comme les autres* aux Éditions Odile Jacob.

2018 Quitte la direction de l’Office médico-pédagogique pour se consacrer au développement de la Fondation Pôle autisme qui se mue alors en Centre cantonal autisme.

2020 Publie Être parents et s’aimer comme avant* aux Éditions Odile Jacob.

* Disponibles sur www.exlibris.ch

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