20 février 2020

«Pour Jacques Dubochet, les scientifiques doivent sortir de leur tour d’ivoire»

Avec son documentaire «Citoyen Nobel», le réalisateur Stéphane Goël met en lumière le destin fascinant du scientifique vaudois, de la réception de son prix Nobel de chimie en 2017 à son engagement pour le climat.

Avec son documentaire «Citoyen Nobel», le réalisateur Stéphane Goël met en lumière le destin fascinant du scientifique vaudois, de la réception de son prix Nobel de chimie en 2017 à son engagement pour le climat.
Temps de lecture 8 minutes

Que faire lorsque l’on accède du jour au lendemain à la gloire? Cette question vertigineuse, Jacques Dubochet se l’est posée lorsqu’il a reçu son prix Nobel de chimie, alors qu’il avait 75 ans. Lors de l’annonce de sa récompense, le 4 octobre 2017, sa vie bascule. Le chercheur et universitaire qui coulait depuis dix ans une retraite paisible à Morges est alors sollicité tous azimuts par les médias qui veulent en savoir plus sur ce Vaudois, jusque-là inconnu du grand public.

Sa découverte? La cryo-microscopie électronique, une technique d’imagerie révolutionnaire qui permet de porter un regard nouveau sur la machinerie moléculaire de la vie. Mais quand on demande à Jacques Dubochet de résumer cela, il répond tout simplement: «J’ai découvert l’eau froide.» Aucun doute, le scientifique n’a pas peur de vulgariser, non sans humour, une matière peu intelligible pour le commun des mortels. Avec son franc-parler, son fort accent vaudois et un parcours personnel plutôt original, il attise alors la curiosité du producteur Emmanuel Gétaz et du réalisateur Stéphane Goël qui décident de lui consacrer un documentaire. Le film sera projeté en avant-première le 27 février à Lausanne et à partir du 4 mars dans toutes les salles de Suisse romande.

Stéphane Goël, vous avez suivi pendant deux ans Jacques Dubochet dans ses pérégrinations. Qu’avez-vous appris en fréquentant de si près un homme couronné d’un prix qui suscite tant d’admiration?

Que ce fantasme d’être sous les projecteurs porte en lui la nécessité d’y donner un sens. C’est à cette question que Jacques Dubochet a été confronté. Il est devenu célèbre pour quelque chose que, fondamentalement, les gens ne comprennent pas: la cryo-microscopie électronique. De plus, c’est une découverte qu’il a faite il y a longtemps, en 1982. C’est donc comme si cette espèce de gloire devait être validée par quelque chose d’actuel, de l’ordre du discours. J’ai ainsi appris la difficulté que c’était de créer un récit qui soit vraiment engagé.

Qu’est-ce qui vous a le plus fasciné dans sa personnalité?

Sa sincérité, sa capacité à se livrer sans calculs et à faire confiance aux gens. Ce n’est pas un homme du jugement et de l’amertume. J’ai fait beaucoup de films et j’ai rencontré assez peu de personnes comme ça, sans armures.

Comment est née l’idée de ce film?

C’est d’abord le producteur Emmanuel Gétaz qui a eu l’idée d’un documentaire sur Jacques Dubochet et qui m’en a parlé. C’est quelqu’un qui s’est spécialisé dans le film-portrait, comme ceux de Ziegler, Youssou N’Dour ou Gilberto Gil. Comme tout le monde, on a découvert Jacques Dubochet à travers les premiers articles. Les journalistes se sont rendu compte que, derrière sa découverte très compliquée, il y avait un personnage assez drôle et décalé pour un scientifique. Sur son CV, disponible sur le site de l'Université de Lausanne, il est dit par exemple qu’il est né de parents optimistes, que l’année 1968 a été très importante ou encore qu’il a fait une psychanalyse. Les journalistes le trouvent alors marrant. Et c’est vrai qu’il est décalé avec son allure de vieux hippie, sa bonne bouille et son monstre accent vaudois. Très vite, il va donc être submergé de demandes d’entretiens.

Et le rencontrer en vrai vous a convaincu...

Quand j’ai rencontré Jacques Dubochet, je me suis vite rendu compte que le personnage était vraiment sincère. En revanche, c’est un faux modeste, il cabotine beaucoup. Mais c’est un bon client, il est transparent. Et comme il le disait lui-même, il sentait que ce prix allait vraiment changer sa vie. J’ai compris que nous n’allions donc pas réaliser un portrait sur un moment court, mais plutôt une chronique, pour montrer son évolution.

C’est un documentaire d’immersion, sobre, que vous avez réalisé… C’est comme ça, sans artifices, qu’il fallait montrer Jacques Dubochet?

C’est un film assez simple qui ne se pose pas la question de la radicalité formelle que j’ai pu explorer dans d’autres films. Là, il s’agissait d’être collé au personnage dans une période un peu frénétique. On a énormément tourné de scènes qui ne sont pas au montage, notamment avant que son combat pour le climat ne se dessine. C’est quelqu’un qui est toujours en mouvement et nous devions accompagner cela. Ce principe nous a obligés à faire plutôt de la caméra portée.

Le début du film explique la découverte de Jacques Dubochet, montre le faste de la remise de son prix… Quel regard portez-vous sur l’institution du Nobel?

C’est très particulier… Ce prix représente quelque chose d’un monde ancien, sans l’aspect commercial que peut avoir un Goncourt ou un Oscar. C’est aussi très étrange de choisir comme ça une personne qu’on va mettre sur un piédestal. Ce principe, qui consiste à faire penser que la science repose sur un cerveau, est une vieille idée inadaptée à la recherche actuelle. D’ailleurs, Jacques Dubochet dit à un moment dans le film: «C’est du fake mon prix Nobel.» En fait, il a été, à un moment donné, la bonne personne au bon moment, un peu par hasard: sa découverte, quelqu’un d’autre aurait pu la faire en même temps avec une autre équipe. Même le geste qui a permis d’y arriver, c’est son assistant qui l’a réalisé. Et aujourd’hui, c’est à lui qu’on donne la gloire et qu’on remet un million de couronnes.

Quoi qu’il en soit, ce Nobel lui permet d’accéder à la reconnaissance unanime de la communauté scientifique. Mais ce monde de l’entre-soi ne l’intéresse pas vraiment…

Oui, il a toujours été un peu un outsider. Il préférait enseigner, être en relation avec les autres, plutôt que d’être enfermé dans un laboratoire. À l’Université de Lausanne, il avait créé un cours qui s’appelait «science et société». Il posait des questions éthiques comme celle de la responsabilité des chercheurs. Ces aspects plus philosophiques l’ont donc autant préoccupé que la science pure et dure. Au fond, je pense que le monde du laboratoire était trop limité pour lui. D’ailleurs, quand il a pris sa retraite il y a douze ans, il n’a pas souffert de quitter le monde de la recherche.

Dans votre documentaire, on remarque qu’il n’est pas à l’aise avec cette stature de «héros» qu’on lui prête…

L’une de ses grandes préoccupations est de ne pas être un imposteur. Il se considère avant tout comme quelqu’un de très chanceux. Il le dit lui-même: j’ai eu une femme qui m’a permis de me réaliser dans ma carrière, j’ai eu des jobs, il y a eu cette découverte qui a été faite lorsque j’étais chef d’équipe et maintenant, on me donne un prix Nobel. Plus récemment, il est devenu une icône du mouvement pour le climat, mais il reconnaît qu’il n’a aucune expertise en la matière. Il a donc dû apprendre à devenir un symbole.

Il aurait aussi pu poursuivre sa retraite tranquillement, loin des projecteurs…

Oui, il avait la possibilité de prendre son Nobel, l’argent, rénover sa maison et disparaître, mais non. Jacques Dubochet est dans une perpétuelle quête de sens.

Dans le film, on le voit notamment plaider en faveur d’une science plus responsable. Ce message-là venant de la communauté scientifique est assez récent…

Oui, néanmoins Jacques Dubochet a toujours dit que les scientifiques devaient sortir de leur tour d’ivoire. De plus, il n’a jamais posé aucun brevet sur ses découvertes. Il est pour «l’open source information» et pour que les découvertes faites dans un cadre académique soient publiques et gérées par l’OMS. C’est vraiment son truc: que les connaissances puissent profiter au plus grand nombre. Aujourd’hui, il peut vraiment donner une autre résonance à son discours.

Vous montrez aussi très bien l’itinéraire de l’homme à travers une habile juxtaposition d’images d’archives et du présent. On y découvre qu’il a toujours été très proche de la nature…

Je dirais même que c’est un homme du froid. Il est né dans les montagnes à côté d’un glacier, à l’époque où son père construisait le barrage de Cleuson, dans la région de Nendaz (VS). Ensuite il a travaillé dans le domaine des grands froids: sa découverte – la vitrification de l’eau – ça fonctionne avec de l’éthane liquide, soit avec de très basses températures. Aujourd’hui, il est sensibilisé à la fonte des glaciers et se distingue par son engagement contre le réchauffement climatique. Le rapport aux températures extrêmes est presque un fil rouge de sa vie. Et bien sûr, il aime la nature, c’est quelqu’un qui a fait beaucoup d’alpinisme et de haute montagne. Petit et ado, il avait des problèmes relationnels, la nature a également constitué un refuge pour lui.

À la question: que faire de cette soudaine attention médiatique, la réponse s’est donc imposée naturellement: le climat. 

Oui, c’est une préoccupation qu’il a toujours eue. Ce qu’il lui fallait, c’était le support. Celui-ci est apparu lors de la grève pour le climat. À côté, c’est quelqu’un qui s'est toujours engagé comme scientifique ou comme citoyen en donnant des cours de physique ou de mathématiques aux migrants dans le cadre de l’association Appartenances à Lausanne. Puis, dès 2018, il a réalisé que la cause du climat était la plus évidente pour lui. Ce combat a comblé son besoin de porter un message alors que, pour les jeunes, il représente la caution d’un Nobel à leur cause. C’est donc une situation gagnant-gagnant.

Aujourd’hui, Jacques Dubochet veut mettre à profit sa notoriété notamment pour sensibiliser la population aux causes environnementales.

Avec ce prix Nobel, on m’a offert une deuxième jeunesse!

«Lorsque j’ai vu pour la première fois le documentaire, j’ai trouvé ça émouvant. Je me suis dit, ils sont vraiment très gentils de me montrer ainsi. Ce film me porte. Évidemment, je suis très content que les messages que je voulais faire passer soient fortement relayés dans ce film. Quels sont-ils? Eh bien, c’est la vie qui meurt et le climat qui dérape.

La bonne nouvelle, ce sont les jeunes qui prennent en charge leur futur. Dans le monde entier, il se passe des choses très fortes pour repenser notre civilisation et nos valeurs. Cet engagement est essentiel. Lorsque je vois que les dernières votations n’affichaient que 30% de taux de participation, je me dis que ça ne va pas! Nous avons tous besoin d’être citoyen, tous! Personnellement, j’ai toujours été engagé, même si j’ai eu des difficultés en étant petit, je suis un être profondément social. Et là, avec ce prix Nobel, on m’a offert une deuxième jeunesse!

L’un des moments les plus marquants de ces dernières années, c’était lors de la manifestation pour le climat à Lausanne où l'un de ces jeunes actifs est venu me ramasser proprement dans le cortège pour m’emmener parler face à la foule, sur la place de la Riponne. À ce moment-là, on se rend compte que c’est l’histoire qui se fait, et on me met dedans.»

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