21 novembre 2019

«Je veux rendre l’armée plus attractive»

Viola Amherd fait souffler un vent de renouveau sur le Département fédéral de la défense. La cheffe de l’armée veut que les compétences apprises dans le cadre militaire soient aussi utiles pour la vie professionnelle, comme une formation en cybersécurité.

La conseillère fédérale Viola Amherd souhaite du renouveau dans son département, notamment au niveau de l’armée.
La conseillère fédérale Viola Amherd souhaite du renouveau dans son département, notamment au niveau de l’armée.

Depuis 1995, le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) était aux mains d’hommes UDC. C’est la première fois qu’il est dirigé par une femme. Y a-t-il eu un léger choc culturel au département?

Je ne crois pas, en tout cas j’ai été très bien accueillie. Au début, certaines personnes étaient peut-être un peu sur leurs gardes, parce qu’elles ne me connaissaient pas et se demandaient si j’allais tout bouleverser. Mais tout le monde s’est montré très ouvert et nous nous sommes vite compris.

Vous ne mettez donc pas tout sens dessus dessous?

Pas tout (rires).

Mais un petit peu quand même?

Nous avons par exemple repensé les plans d’aquisition de la défense aérienne (Air2030). En outre, la franchise et la transparence sont primordiales à mes yeux. Quand un projet ne se passe pas bien, je ne veux pas qu’on le dissimule: un jour ou l’autre, on ­finira de toute façon par s’en rendre compte. Je préfère mettre les choses à plat, pour que l’on puisse trouver une solution ensemble. Il est également essentiel que les collaborateurs fassent part de leurs avis, critiques et idées de façon ouverte.

Vos prédécesseurs avaient une vision plus tournée vers la hiérarchie?

Je ne peux pas en juger, car je n’ai pas travaillé avec eux. Pour moi, l’important est d’échanger. Évidemment, c’est moi qui prends la décision finale. Mais avant cela, je veux entendre le plus d’opinions possible, et pourquoi pas de personnes extérieures, comme dans le cas d’Air2030 avec la participation de l’astronaute et ancien pilote de chasse Claude Nicollier. Au début, certains collaborateurs n’étaient pas convaincus, mais quand j’ai expliqué qu’ils ne s’agissait pas d’un vote de ­défiance, mais d’une nouvelle perspective externe, la démarche a rencontré un franc succès. Si je veux convaincre le peuple d’accepter un objet en votation populaire, je dois être persuadée de son bien-fondé. La proposition de choisir Claude Nicollier ne venait d’ailleurs pas de moi, mais de mon équipe.

Ces dernières années, la situation internationale s’est dégradée: la probabilité d’un conflit violent a-t-elle augmenté?

Il y a en effet plus de conflits et les grandes puissances essaient d’imposer leurs intérêts par une politique d’hégémonie avec une force croissante. De fait, le sujet de la sécurité a gagné en importance.

Les cybermenaces et le terrorisme ont gagné en importance. Et les conflits sont devenus plus complexes.

Viola Amherd

Quels scénarios de menace sont évalués par vos spécialistes de la sécurité?

Outre les risques traditionnels, les cybermenaces et le terrorisme ont gagné en importance. Et les conflits sont devenus plus complexes. Il est difficile de dire qui est l’agresseur et quelles sont les meilleures méthodes de défense. S’agit-il d’acteurs étatiques? Des pressions ont-elles été exercées? Par le biais de qui?

Existe-t-il des menaces plus probables que d’autres?

Les cybermenaces, notamment, nous occupent beaucoup. Mes prédécesseurs avaient déjà commencé à agir à ce sujet. Il reste toutefois encore beaucoup à faire. Le terrorisme nous préoccupe également. Presque tous nos pays voisins ont été touchés par des attaques terroristes. Cela n’est heureusement pas le cas chez nous, mais c’est un risque que l’on ne peut pas exclure.

Une guerre classique, faisant appel à des forces armées terrestres et aériennes, est donc plutôt peu vraisemblable?

Je n’attends effectivement pas d’invasion de la Suisse à moyen terme. Toutefois, personne ne sait comment se développera la situation politique et sécuritaire dans les 20 à 30 prochaines ­années.

Cela entraîne-t-il des ajustements au sein du département?

Tout à fait, cela joue un rôle important concernant l’évolution de l’armée, en particulier pour les troupes au sol. L’objectif est de se diriger vers des forces plus légères pouvant intervenir de manière plus modulable. Cela signifie par exemple que nous ne devrons pas remplacer chaque char par un modèle similaire, mais aussi par des véhicules ou des instruments plus rapides et manœuvrables.

Et dans le domaine numérique?

Nous sommes déjà actifs, notamment au niveau du renseignement, de l’armée et d’autres services du DDPS. Et nous renforçons nos capacités. Début novembre, après l’EFPL à Lausanne, nous avons inauguré un campus de cyberdéfense à l’EPF de Zurich, où nous collaborons avec des chercheurs et des entreprises du secteur. Nous avons aussi mis sur pied une formation en cybersécurité destinée aux militaires en service long. À la fin, ils ont la possibilité de passer un examen et de recevoir un certificat professionnel d’expert de ce ­domaine. En cas de besoin, nous pouvons faire appel à eux.

Cela pourrait renforcer l’intérêt pour l’armée.

Tout à fait. Les jeunes peuvent servir leur pays, tout en se formant pour la vie civile. Nous recevons de nombreux retours positifs, certains participants sont même tentés par une ­carrière de militaire.

Viola Amherd dirige le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) depuis le 1er janvier 2019.

Comment se défend-on concrètement dans le domaine numérique?

L’objectif principal est de protéger nos systèmes, mais également de soutenir les infrastructures primordiales comme l’approvisionnement en électricité et en eau, les transports et les hôpitaux. Notre département de cyberdéfense est opérationnel depuis longtemps et nous sommes attaqués tous les jours, tout comme les banques et d’autres entreprises. Nous jouons constamment au chat et à la souris: nous nous améliorons, mais les pirates aussi. La cyberdéfense est une tâche à long terme.

Le plus gros chantier du DDPS est certainement les nouveaux avions de chasse. La dernière tentative visant à les remplacer a échoué en 2014. Comment allez-vous convaincre les citoyens de voter «oui»?

La situation est différente aujourd’hui: le contexte politique et sécuritaire a beaucoup changé et en 2014 il ne s’agissait que de remplacer une partie de notre flotte aérienne. Cette fois, nous parlons de la totalité de l’armée de l’air. En 2030, les avions F/A-18 arriveront au terme de leur durée d’utilisation: si nous n’en avons pas de nouveaux d’ici là, nous n’aurons plus de défense aérienne. L’armée ne pourrait plus remplir sa mission, qui est de protéger le peuple suisse. En outre, les six milliards de francs nécessaires proviennent du ­budget ­ordinaire de l’armée et ne pèsent donc pas sur d’autres secteurs.

Pourrions-nous passer un marché avec un pays voisin pour que ce dernier défende notre petite nation avec ses avions de chasse?

Cela ne conviendrait pas à notre conception de la neutralité et ne serait pas gratuit. Aujourd’hui, il existe de nombreuses coopérations dans le domaine de la formation, mais dès qu’une situation de conflit apparaît, nous devons nous retirer, pour maintenir notre neutralité. De plus, nos voisins attendent que nous prenions en charge et financions nous-mêmes notre défense. D’autant plus que notre économie se porte bien. Je pense que nous ne devrions pas jouer les profiteurs en laissant d’autres pays nous protéger. Ce ne serait pas correct.

Que répondez-vous aux gens qui remettent en question l’armée? Les troupes suisses auraient bien du mal à arrêter une armée qui aurait vaincu les forces de l’OTAN et de l’UE...

Encore une fois, on retrouve cette idée que nous devrions laisser les autres nous protéger. Un pays doit pouvoir protéger ses citoyens, sinon il est faible. L’armée joue aussi un rôle primordial dans la protection contre les catastrophes naturelles, qui seront sans doute plus fréquentes à l’avenir. Pour tout vous dire, j’avais un point de vue plutôt critique vis-à-vis de l’armée dans ma jeunesse. Mais, en 1993, je siégeais au Conseil municipal de Brigue quand une grosse tempête a entraîné la mort de deux personnes. Si l’armée n’avait pas apporté son aide, le bilan aurait été bien plus lourd. Cela m’a fait changer d’avis. 

Une autre de mes équipes élabore des propositions en vue d’augmenter le nombre de femmes à l’armée,

Viola Amherd

En même temps, l’armée manque de nouvelles recrues, beaucoup préfèrent faire un service civil, notamment parce qu’ils ont l’impression que ça a plus de sens. Ne faudrait-il pas trouver une meilleure idée que de rendre plus difficile l’accès au service civil, comme prévu?

Je ne souhaite pas affaiblir le service civil. Je veux rendre l’armée plus attractive. Cela n’est ­possible que si le service militaire apporte un plus sur le plan personnel. C’est le cas avec la formation en cybersécurité. Un groupe de travail du DDPS est actuellement chargé d’élaborer d’autres idées de ce type. Nous devrions faire en sorte que les compétences acquises pendant le service militaire comptent comme une formation. Je suis convaincue que cela peut fonctionner. En effet, quand je parle aux jeunes, ils me disent toujours qu’ils sont prêts à agir pour la communauté, si cela a du sens. Nous avons le potentiel de nous améliorer sur ce point.

Vous donnez l’impression que vous ne souhaitez pas rendre l’accès au service civil plus ­difficile, est-ce bien cela?

Je soutiens évidemment les modifications décidées par le Conseil fédéral. Je précise que le service civil est rattaché à un autre département.

Quelles sont les échéances de votre groupe de travail?

Nous devrions disposer de résultats à la fin de l’année prochaine. Une autre de mes équipes élabore des propositions en vue d’augmenter le nombre de femmes à l’armée, qui est aujourd’hui de 0,8%. Aucune femme, à ce jour, n’a par exemple suivi la formation de cyberdéfense. Je le déplore. J’attends là des propositions jusqu’à mi-2020. Enfin, un troisième groupe de travail, au DDPS, s’intéresse aux militaires de carrière. Nous devons là aussi garantir nos effectifs.

Vous voulez augmenter le nombre de femmes dans le DDPS. Où en est-on?

Les commissions extraparlementaires sont désormais composées de 30% de femmes, jusqu’à 50% pour certaines d’entre elles. Dans le cadre de la dissociation des activités de Ruag, nous avons augmenté fortement la part de femmes dans les conseils d’administration. Celui de la ­société mère est désormais composé en majorité de femmes. Ce sont de petites évolutions, mais un bon début.

Avec Karin Keller-Sutter, vous avez renforcé la mixité au sein du Conseil fédéral: existe-t-il des sujets pour lesquels les femmes se retrouvent, malgré les différences politiques, et tiennent tête aux quatre hommes?

Il est reconnu que les équipes mixtes sont utiles: nous, les femmes, nous entendons bien, mais aussi le Conseil fédéral dans son ensemble. Je trouve que la collaboration est très agréable et respectueuse. Nous débattons réellement, quels que soient les partis politiques.

Des voix s’élèvent actuellement pour que la majorité de centre-gauche au Conseil national et au Conseil des États s’impose au Conseil fédéral, au détriment du PLR. Qu’en pensez-vous?

Je ne me mêle pas de ce sujet, la décision revient au Parlement.

J’appréciais tout particulièrement l’engagement précoce de Migros pour les produits locaux et régionaux.

Viola Amherd

Votre parti, le PDC, s’en est tiré à bon compte aux élections, ce qui a surpris plusieurs personnes. Comment est-ce arrivé?

À vrai dire, je m’attendais à ces résultats. La polarisation n’apporte pas grand-chose. À l’inverse, le PDC joue un rôle de bâtisseur de ponts et s’efforce de trouver des solutions de consensus, et je pense que cela a été salué. Les citoyens veulent que nous trouvions des solutions.

Du fait de la diversité de ses positions, le PDC reste difficile à classer...

Certes, il est plus simple du point de vue de la communication de représenter clairement une seule position. Mais dans les faits, la diversité est une chance, parce que de nombreux débats ont déjà lieu en interne et que cela peut déboucher sur des solutions de compromis. Pour moi, c’est un vrai avantage.

Vous siégiez auparavant au conseil d’administration de la coopérative Migros Valais. Quel regard portez-vous sur cette époque?

Je garde d’excellents souvenirs de cette période à Migros Valais. J’appréciais tout particulièrement l’engagement précoce de Migros pour les produits locaux et régionaux. Aujourd’hui c’est devenu la mode. J’étais également convaincue par son engagement social en tant qu’employeur et le Pour-cent culturel.

Votre vie a dû changer depuis votre entrée au Conseil fédéral. Avez-vous encore du temps pour votre vie privée et vos passions?

Tout a changé. Le rythme est plus soutenu, mon emploi du temps est beaucoup plus rempli et souvent hors de mon contrôle. Ce n’est pas facile d’inclure du temps libre. Quand un rendez-vous est annulé, je dois bloquer le créneau, sinon il est rempli en quelques minutes. J’essaie de garder mes week-ends les plus libres possible, pour me reposer.

Comment vous reposez-vous?

Je dors beaucoup et je passe du temps à l’air libre: je fais de la randonnée, du vélo et, dès qu’il y a de la neige, je vais skier.

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