19 mars 2020

«Il faut de la discipline et créer soi-même un cadre»

Difficile de se retrouver en cohabitation forcée, parents et enfants. Pour éviter de perdre ses nerfs, Yves-Alexandre Thalmann, psychologue et enseignant à Fribourg, propose des pistes pour traverser la crise avec sérénité.

Pour le psychologue Yves-Alexandre Thalmann, fixer un cadre et bien planifier sa journée permet de trouver de la motivation, notamment pour les élèves.

Yves-Alexandre Thalmann, on vient d’entrer dans l’état d’urgence. Comment informer intelligemment les enfants?

Gare à l’infovirus! À l’heure actuelle, on a deux épidémies: une qui est réelle et sanitaire, le coronavirus, et l’autre qui est totalement artificielle, l’épidémie d’infos. Certaines personnes se rendent malades à force de s’abreuver de ce flot de news! Il faudrait décréter une quarantaine de l’information et ne garder que le canal officiel, comme RTS infos ou le site de la Confédération, par exemple, pour rester au courant. À quoi cela sert-il de savoir qu’ici ou là
les hôpitaux croulent sous les malades? Culpabiliser ou faire peur aux gens pour les faire changer ne marche pas. Aux parents d’être cohérents et de ne pas laisser les chaînes d’infos en continu, qui ne servent qu’à alimenter l’émotionnel. 


Dans ce nouveau quotidien de cohabitation forcée entre parents et enfants, comment s’organiser au mieux?

De façon générale, on sait que la promiscuité n’aide pas. Y compris pour les couples… Puisqu’on est confiné, il faut s’arranger pour diminuer la promiscuité. À certains moments, on partage des espaces communs, pour les repas par exemple, mais ce n’est pas parce que l’école se fait à domicile que les frontières sont abolies. Une chambre d’enfant a une porte, une chambre de parents aussi… Il faut recréer un planning avec des espaces et des temps cloisonnés. Créer des plages de disponibilité et d’indisponibilité. Le cerveau a besoin de moments sans être dérangé pour pouvoir se concentrer, au risque d’aller vers une surcharge mentale.
Le maître mot, c’est rythme. Recréer un rythme, fixer des horaires: on se lève à une heure fixe et on se donne des tâches. Laisser chacun vaquer comme bon lui semble, surtout avec une console de jeux et des copains qui viennent sonner à la porte, c’est aller à la catastrophe.

Mais comment les motiver à travailler pour une école qui ressemble à des vacances?

Les enseignants doivent s’organiser, ça prend un peu de temps... Je suis justement en train d’enregistrer des capsules pour mes élèves. Après, il faut de la discipline. Quand le cadre extérieur est plus lâche, il faut créer soi-même un cadre. Je conseille à mes étudiants de planifier leur journée, avec des pauses, sans oublier de bouger, de faire des activités sportives à l’extérieur, tant qu’on peut encore sortir…


Faut-il rester parents ou prendre le rôle d’enseignant?

On reste parents. Pour autant que ceux-ci jouent vraiment leur rôle… Et c’est peut-être une des leçons de la crise que nous traversons là: essayer d’être vraiment parents et pas juste des parents fatigués qui restent collés à leur smartphone. Il ne s’agit pas de prendre le rôle de l’enseignant, mais de vérifier que le rythme de vie est respecté. On peut dire à l’enfant de lire un livre, par exemple, et lui demander un résumé ou en parler avec lui. Mais pas lui inventer une dictée ou lui imposer une fiche de maths improvisée. C’est aux enseignants d’assurer le contenu des cours.

Après le terrorisme, la pandémie. La jeune génération sera-t-elle abîmée?

C’est quand même une belle génération. Mes parents, nés en 1935, ont vécu avec les camps de concentration, les billets de rationnement, le pain du lendemain… En 1918, il y a eu la grippe espagnole. Pour l’heure, en Suisse, les magasins sont toujours garnis! Cela montre juste aux enfants que la petite société confortable, où le seul souci est de savoir si l’on pourra se payer la dernière console ou le dernier smartphone, est quand même une illusion. La réalité, c’est qu’il y a des gens malades, des décès, des gens qui perdent leur emploi…

Quand nous sortirons de la crise, faudra-t-il réapprendre à vivre?

Je dirais qu’il faudra apprendre à vivre tout court. Si la première chose que l’on fait, après l’épidémie, c’est de prendre un billet d’avion, c’est que l’on n’aura rien compris. Quand nous serons à l’arrière de la vague, j’espère que nous nous demanderons s’il faut tout sacrifier pour le profit, fermer les bureaux de poste, réduire les budgets hospitaliers… et que nous nous rendrons compte que nous passons souvent à côté de l’essentiel.

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