4 avril 2019

«Observer le monde en silence, c’est terminé»

Le directeur du Comité international de la Croix-Rouge, Yves Daccord, le martèle: face à un monde qui change, le CICR doit s’adapter. Innovations technologiques ou encore nouveaux partenariats marquent un tournant dans l’aide humanitaire.

Yves Daccord est à la tête du Comité international de la Croix-Rouge depuis neuf ans.

Yves Daccord, il est 11 heures, qu’avez-vous fait jusqu’à présent?

Je me suis levé tôt, à 5 heures 45. J’aime prendre mon temps le matin. J’ai notamment lu le quotidien L’Équipe… Je ne me suis pas encore remis de la défaite du PSG face à Manchester United. Je suis ensuite arrivé tôt au bureau pour une série de rendez-vous avec mes équipes. J’ai aussi eu une urgence liée à la sécurité de mes collègues. En neuf ans que je suis directeur général, je n’ai passé que quatre mois sans otage.

Vous avez annoncé sur Twitter que votre mandat arrivera à son terme en 2020. Vous cherchez donc un successeur qui pourrait venir du secteur privé... Qu’est-ce que cela signifie?

J’aimerais beaucoup que ce soit une femme! Cela signifie qu’elle ou il n’a pas forcément fait sa carrière au CICR ou dans le domaine humanitaire. Ce qui est nouveau est que, jusque-là, on privilégiait les carrières internes. Ce sera à l’Assemblée de décider, mais je pense qu’elle choisira quand même quelqu’un qui possède une expérience avec les dilemmes internationaux et humanitaires.

La personne qui vous succédera devra opérer un travail d’adaptation en profondeur de l’action humanitaire. Quels en sont les principaux axes?

Le premier concerne les besoins de gens qui sont clairement en train de changer. Bien qu’il y ait toujours des besoins très classiques relatifs à la nourriture ou encore à l’eau, de nouveaux apparaissent. Ils sont liés à une population dont le niveau d’éducation est assez élevé. Elle attend des réponses plus élaborées sur des questions d’éducation ou encore de santé, mais pour lesquelles nous ne sommes pas du tout équipés. Nous devons donc trouver les bons partenariats afin de satisfaire leurs besoins. Le deuxième axe porte sur la numérisation de nos opérations et la protection des données. Déjà en 1917, les personnes confiaient leurs données personnelles – leur histoire, liens familiaux – au CICR. Aujourd’hui c’est pareil, sauf que les gens veulent qu’on leur garantisse que ces informations, qui sont désormais numérisées, ne finiront pas dans n’importe quelles mains.

On instrumentaliste plus que jamais l'aide humanitaire.

Comment la géopolitique internationale marquée par la montée des populismes et l’essoufflement de la diplomatie détermine votre mission sur le terrain?

Les États n’arrivent plus à créer du consensus et le Conseil de sécurité des Nations unies est en panne sur les questions clés. Ce qui, par exemple, impacte très concrètement la population syrienne. Elle n’aurait jamais subi le conflit que nous connaissons aujourd’hui si le Conseil de sécurité avait pu travailler correctement. L’autre aspect concerne des outils clés pour nous: le droit international humanitaire. C’est lui qui régule, avec les États, les questions liées par exemple à l’intelligence artificielle et aux armes autonomes. Sauf que c’est aujourd’hui beaucoup plus difficile d’avancer et d’obtenir des accords des États puisqu’ils sont en tension permanente. Enfin, on instrumentalise plus que jamais l’aide humanitaire. Par exemple, en Ukraine ou au Venezuela, elle est souvent utilisée comme arme politique. Ce qui est impressionnant, c’est que les États le font avec une facilité déconcertante.

Sommes-nous d’une certaine façon en guerre?

Pas une Troisième Guerre mondiale telle qu’on l’aurait imaginée, mais nous sommes dans une période où les États sont obsédés par la sécurité et où la force est de nouveau perçue comme un élément clé de la relation internationale. La grande question que je me pose – et pour laquelle je n’ai pas encore de réponse – est la suivante: est-ce qu’on n’a pas simplement vécu une parenthèse heureuse depuis les années 1990 qui est en train de se refermer?

Face à ce monde qui change, le CICR ne cache pas ses ambitions, entre innovations technologiques et nouveaux outils financiers... Une course à la modernisation est-elle en cours?

Non, si je regarde le passé de mon organisation, je constate qu’elle a fait des changements inouïs, beaucoup plus importants que ceux qu’on est en train d’entreprendre aujourd’hui. Ce qui est vrai en revanche, c’est qu’on doit rester hyper-clair sur les éléments traditionnels qu’on veut maintenir comme les principes de neutralité, impartialité et indépendance.

Est-ce qu’on n’a pas simplement vécu une parenthèse heureuse depuis les années 1990 qui est en train de se refermer?

La culture de la maison a-t-elle néanmoins changé?

Oui, moi par exemple, j’ai commencé ici à une époque où les gens me ressemblaient beaucoup: un groupe d’hommes blancs qui venait de Suisse et qui était soutenu par un petit staff local. Aujourd’hui, notre staff local est devenu central puisque moi, avec ma nationalité et ma couleur de peau, je ne peux pas facilement opérer dans certaines régions du monde comme le Sahel. On a donc dû repenser à qui est la déléguée ou le délégué du CICR en incluant aussi un meilleur équilibre entre hommes et femmes. C’est essentiel notamment dans le monde musulman où l’accès aux femmes, quand on est un homme, est beaucoup plus compliqué. On a également opté pour une approche «globalisée» en engageant davantage de nationalités. C’est clair que tout cela a un impact sur une organisation qui avait une culture finalement très homogène.

Le CICR développe ses réseaux sociaux, libère la parole, ce qui contraste nettement avec la politique du silence qui l’a longtemps marqué…

La réalité c’est qu’on s’adapte et qu’on fait confiance à notre staff. Je souhaite que mes collaborateurs utilisent encore davantage les médias sociaux. Dans différentes régions, des groupes armés échangent avec nous via Twitter. Donc si vous n’êtes pas capable de répondre à cela, c’est problématique.

Aujourd’hui la numérisation transforme tout. Comment cela affecte-t-il votre travail?

D’abord, dans l’interaction avec les personnes affectées par les conflits. Ce sont désormais elles qui viennent vers nous et demandent notre aide, alors qu’avant c’était nous qui allions directement vers les grands blessés ou encore les prisonniers. Le grand tournant est là. Un autre changement concerne les besoins en connexion internet des gens: par exemple en Syrie, l’une des demandes qu’on nous fait systématiquement c’est l’accès à un réseau wifi. Enfin, nous devrons réfléchir à la façon dont notre mission va se traduire dans le numérique. Et là, vous devez faire des paris.

À l'avenir, nous serons peut-être un compétiteur de Google.

C’est-à-dire…

Par exemple, je suis assez convaincu que, dans les années à venir, la question de nos données privées sera majeure. Aujourd’hui, on est tous un peu gênés par rapport à cela, mais on ne s’inquiète pas trop. Demain, il s’agira d’une question de vie ou de mort. Par conséquent, le CICR ne pourra pas simplement observer, mais devra proposer des solutions fortes comme peut-être devenir l’organisation qui aura réussi à trouver un modèle qui permette aux gens de donner leurs données sans qu’elles soient volées ou piratées. À l’avenir, nous serons donc peut-être un compétiteur de Google.

Autre changement, la double casquette du président du CICR, Peter Maurer, devenu également membre du conseil de fondation du Word Economic Forum (WEF). Certains y voient une menace pour l’indépendance et la neutralité du CICR…

Je pense que la période où le CICR observait le monde en silence est terminée. Il faut que l’on s’adapte au nouveau monde. Je n’ai pas du tout le sentiment que nous sommes en train de perdre notre âme ou que nous soyons dans une situation difficile sur ces questions-là. Cela dit, je pense bien sûr qu’il faut accepter la critique et le débat.

Quelles opportunités voyez-vous à faire partie du comité du WEF?

Le grand avantage est que le WEF est aujourd’hui une plateforme qui intègre beaucoup d’acteurs différents. Et elle produit aujourd’hui un agenda qui prend en compte la question des conflits et leurs conséquences humanitaires de façon beaucoup plus claire alors qu’avant elle n’en parlait pas et n’était que dans une logique économique. Le deuxième élément est que le WEF nous permet d’avoir des discussions beaucoup plus approfondies avec des pays comme la Chine, l’Iran, en même temps que les États-Unis et l’Angleterre. Le risque que l’on prend est d’aller au-delà de l’observation pour discuter avec ces gens directement, et ce risque est limité par rapport aux bénéfices que nous en retirons.

Pendant longtemps, l’institution était perçue comme la «Rolls-Royce» de l’humanitaire, on s’y engageait comme un missionnaire. Aujourd’hui, quel message souhaitez-vous faire passer à la jeune génération?

J’aimerais que mes 18 000 collègues qui travaillent au CICR aient l’impression que leurs contributions soient vraiment mises en valeur et que tous soient très au clair sur nos principes humanitaires et qu’ils les vivent au quotidien. Je souhaite aussi qu’ils participent à l’action du CICR avec leur expertise professionnelle et avec leur humanité propre. J’aimerais qu’ils pensent à cela comme un élément clé de leur engagement, mais pas comme un club, pas comme une secte… Pas comme une Rolls-Royce. 

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