19 septembre 2019

«Je tiens à la vie, j’ai toujours un plan B»

Le regard bleu magnétique, Yves Rossy n’a pas fini de convoiter le ciel. De retour en Suisse, l'homme volant poursuit le rêve d’Icare avec une aile améliorée.

Ancien pilote, Yves Rossy est l'inventeur du concept Jetman, une aile équipée de réacteurs d’une puissance de 1000 chevaux.

Yves Rossy, comment doit-on vous appeler, Jetman, Rocketman, Fusionman?
Yves Rossy, tout simplement. Officiellement, je suis et je reste le premier Jetman. Mais aujourd’hui, je préfère utiliser mon nom.


Pourquoi ne faites-vous pas du parapente comme tout le monde?
C’est magnifique, le parapente, mais depuis que j’ai goûté à l’aile rigide, qui est tellement plus libre, je suis devenu un addict... Le parapente, c’est une voile qui vole et que l’on pilote. Moi, je suis l’engin volant, avec un réservoir aérodynamique,qui me tient en l’air et peut se larguer…    


Quand vous étiez enfant, l’envie de voler était-elle déjà une idée fixe?
Non, c’est venu à 13 ans, lors d’un meeting aérien à Gruyères. J’ai complètement flashé sur la patrouille suisse. J’étais scotché par les jets, tellement impressionnants. Mais j’étais un gamin de la campagne, je conduisais le tracteur. Je me voyais devenir paysan comme mon oncle. Tarzan et Thierry la Fronde étaient mes super-héros et moi, je jouais avec les lianes au-dessus de la Venoge à Penthalaz… Mais j’adorais déjà être en altitude. Je grimpais dans les arbres, au point qu’une fois les pompiers ont dû venir me rechercher! Je n’osais plus descendre…


Vous avez été pilote plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a fait sortir de la cabine?
Avec un avion de ligne ou de chasse, on a la liberté tridimensionnelle, mais on est enfermé à l’intérieur d’une boîte volante. Quand j’ai découvert la chute libre, à 30 ans, je me suis rendu compte ce que c’était que de voler vraiment. Mais, lâché d’un avion à 4000 m d’altitude, on est un caillou, on ne peut que tomber. D’où mon idée de revenir à l’oiseau, qui plane avec son corps. Ne plus piloter une machine, mais être le truc qui vole, rester en l’air. J’ai commencé par faire du skysurfing, mais ce n’était pas logique d’être debout sur une planche pour voler. J’ai alors développé un harnais largable sur lequel j’ai mis des petites ailes, puis des plus grandes et ensuite j’ai ajouté des réacteurs, optimisé l’aéro­dynamique… Se rapprocher de l’oiseau est un des plus vieux rêves de l’humanité.

Avant un saut, tous les doutes doivent être levés.


Présentez-nous votre aile…
Elle s’appelle Bella, deux mètres d’envergure, un profil aérodynamique en forme d’aile delta. Aucune commande, juste un harnais où on accroche le fuselage, qui est mon corps. Les deux winglets permettent de stabiliser l’aile, comme sur les avions. Quand je saute de l’hélico, je tombe d’abord comme une pierre. Puis l’air à haute vitesse tout autour crée de la portance, la force se crée et je me stabilise. J’embarque vingt-huit litres de kérosène avec un mélange d’huile, qui alimentent quatre réacteurs high-tech pour une puissance égale à 1000 chevaux. C’est comme si j’avais une Bugatti Veyron aux fesses! La vitesse maximum est de 350 km/h. Je pourrais aller plus vite, mais après cela devient douloureux. Et j’ai environ huit minutes d’autonomie. Ce n’est pas fait pour traverser l’Atlantique…


Aucune manette ni volant?
Je dirige avec mon corps, c’est très intuitif. Pour descendre, je me penche en avant, pour tourner, je bouge l’épaule. C’est du ski tridimensionnel, en fait. Je peux aussi faire un virage en looping. La troisième dimension, c’est tellement beau… C’est comme la plongée dans le grand bleu. Je suis un peu le scaphandre autonome Cousteau, qui descend à quarante mètres, complètement libre. La beauté de voler en altitude, autour des nuages et des rochers, avec son petit corps, c’est génial. Un monde en soi.


Jamais l’ombre d’une inquiétude?
Potentiellement, certaines erreurs peuvent être fatales. Si j’ai un réacteur qui cale, je risque de partir en vrille… À mes débuts, j’ai dû larguer l’aile une quinzaine de fois, parce que je faisais des tonneaux involontaires. Quand cela arrive, je me sépare de ­l’aile, qui se désactive automatiquement et atterrit avec son parachute. Tandis que moi, je pars en chute libre, avant d’ouvrir mon propre parachute. En fait, j’en ai deux sur le dos. Je tiens à la vie, j’ai toujours un plan B! C’est pour ça que je suis encore là aujourd’hui, alors que la plupart des parachutistes hommes volants des années 50 se sont tués.


Vous n’êtes pas du tout une tête brûlée, en fait…
Non, je suis plutôt un gars peureux. Il faut que je n’aie plus aucune appréhension pour me lancer. Autour de moi, j’ai toute une équipe de spécialistes dans le parachutisme, l’électronique, le guidage, l’aérodynamique, le bio-mimétisme. On discute beaucoup ensemble, on améliore, on réfléchit, on lève les doutes.

Julien Lecœur, Didier Pistat et Klaus Schillumeit forment une équipe indispensable autour d’Yves Rossy.

Vous êtes parti à Dubaï en 2016, racontez-nous votre expérience…
C’est une aventure négative... J’ai fait l’erreur de faire confiance à mes commanditaires. Je leur ai vendu tout le projet Jetman, avec l’idée de former là-bas des élèves, d’ouvrir une école, de faire une escadrille en 2020. J’y ai vécu trois ans, mais ils n’avaient aucune culture aéronautique. Ils ont voulu gérer le projet d’une certaine manière et que celui-ci devienne tout de suite rentable. J’avais la tête prise par des soucis de gestion, je n’étais pas à mon affaire… et j’ai failli me tuer l'année passée. Ça m’a ouvert les yeux. J’ai donné mon sac et je suis rentré.


Finalement, la Suisse est-elle plus favorable aux inventeurs?
Oui, beaucoup plus. La valeur de ce pays, c’est la connaissance, la précision, la créativité. On a peu de ressources naturelles, mais on a de la verdure, un climat favorable. Je suis très content d’être rentré, de retrouver l’équipe. Notre philosophie est de mettre les personnes au centre du projet, et non l’argent.

À 350 km/heure, c’est comme si j’avais une Bugatti Veyron aux fesses


Mais tous ces vols en solo… n’est-ce pas une démarche un peu égoïste?
Au départ oui, complètement, c’était un ego trip. Je pense qu’avant d’être bien avec les autres, il faut être bien avec soi-même. C’est une recherche d’identité et de reconnaissance, propre à l’esprit torturé de l’être humain. Après, avec le temps, on se rend compte que le principal n’est pas le but, mais le chemin. Et qu’il est plus gratifiant d’aller dans le partage. J’espère d’ailleurs pouvoir vivre un jour ce plaisir de voler avec d’autres.


Vous utilisez du kérosène comme carburant. Pas franchement écolo…
Je suis politiquement incorrect et je l’assume. Actuellement, il n’y a que ça qui fonctionne. J’ai essayé avec du bio-fuel, mais ça dessèche tous les joints et ça coule partout. Il faut mettre 50 kilos de batterie pour voler deux minutes. Si je veux un moteur électrique, je dois mettre une hélice et je n’ai plus de place pour mes jambes... Peut-être qu’à l’avenir, on trouvera d’autres solutions. Mais, en gros égoïste, je vais utiliser encore quelques litres de kérosène en attendant une technologie propre. Ou alors donnez-moi l’armure d’Ironman! (Rires)

L’exploit de Franky Zapata, ça vous énerve?
Non, c’est magnifique qu’il ait réussi à traverser la Manche sur son Flyboard! Je ne suis pas jaloux, c’est un bon pote. Cet homme est un créatif aussi, pas un frimeur. Victor Hugo a écrit: «Rien n’est plus fort qu’une idée dont le temps est venu.» L’idée de voler individuellement est là, elle est en train d’arriver.


À quoi pense-t-on quand on vole?
Au décollage et à l’atterrissage, les deux phases délicates, on pense vraiment à ce qu’on fait, on est très concentré. Et sinon, il m’arrive de prendre le temps de me pincer. C’est mieux qu’un rêve! Je suis dans la contemplation et je pousse des gueulées dans mon casque tellement c’est beau. Prendre 500 mètres dans un loop, raser les nuages, monter à la verticale, traverser des couches… Je le faisais déjà dans un Mirage, mais maintenant je suis à poil avec une aile sur le dos. C’est extraordinaire!


Quand est prévu le prochain exploit?
Pour le moment, je continue de développer une aile avec un nouveau design de tuyères orientables, un système électronique de stabilisation et des réacteurs plus puissants. Le but est de trouver une aile qui décolle et atterrit de manière autonome, à la verticale. Si tout va bien, l’année prochaine peut-être. On verra quand je serai prêt. Et sinon, je rêve de voler un jour autour du Cervin…

La nouvelle aile en préparation pour effectuer un décollage vertical.

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