31 juillet 2019

«Le chemin de l’école peut être un moment crucial de sociabilité»

Professeure à la Haute École pédagogique du Valais et collaboratrice scientifique à l’Université de Genève, Zoé Moody participe à un projet du Fonds national de la recherche scientifique (FNS). Son but? Comprendre comment les enfants vivent le trajet qui sépare les deux sphères éducatives que sont la famille et la classe.

Zoé Moody tenant des dessins d'enfants de leurs chemin d'école
L’étude a couvert trois cantons (les Grisons, le Tessin ainsi que le Valais), en comparant les zones urbaines et les zones rurales (photo: Loan Nguyen)

Tout est parti d’un constat lors d’une recherche sur les violences entre élèves: le chemin de l’école est un lieu où l’on voit effectivement émerger certaines formes de harcèlement, mais aussi des situations nettement plus ­positives. Il peut par exemple être l’endroit où se résolvent certains problèmes entre élèves, parce que justement, ils arrivent à y trouver un terrain d’entente, ce qui n’est pas toujours possible à l’école ou à la maison.

Que cherchiez-vous à savoir ?

Nous nous sommes demandé ce que cela ­voulait dire pour des enfants de passer d’une sphère éducative à l’autre. Si ce passage, cet espace-temps, avait une fonction particulière pour l’enfant qui lui permettait, en quittant la maison, de revêtir progressivement ses habits d’écolier et d’entrer dans son métier d’élève et, à l’inverse, au retour de­ redevenir progressivement l’enfant dans la famille. Et si, au-delà de cette fonction de transition, il y avait véritablement des choses qui se passaient, qui se créaient sur le chemin de l’école.

Et qu’avez-vous trouvé ?

Que dans ce tiers-lieu qu’est le chemin l’école, à l’interface entre deux sphères très constitutives de l’individu et des identités – l’école et la maison – il pouvait y avoir un espace où les identités se redéfinissent de manière différente. Dans le sens où les élèves ne côtoient plus nécessairement uniquement les enfants de la même classe, mais aussi d’autres classes, d’âge différent, de sexe différent, de culture différente, avec davantage de mixité. Bref, en côtoyant d’autres individus de la communauté.

Avec quelles conséquences?

Marcher dans leur village ou leur ville permet aux enfants de s’inscrire dans la communauté, dont ils acquièrent une compréhension plus large, qui va au-delà de l’école ou de la sphère familiale. Avec aussi un processus d’autonomisation. Ils apprennent également à se confronter à des personnes qu’ils connaissent moins bien. Mais aussi à gérer le risque, à prendre la décision de transgresser certaines règles. La gestion du risque peut d’ailleurs être de ne pas respecter le règlement ou de ne pas appliquer ce qui est nécessairement attendu d’eux. Surtout quand il n’y a pas de grande menace de sanction.

Par exemple ?

Il y a à la fois cette idée qu’ils ne sont pas surveillés, et qu’ils peuvent donc se permettre de transgresser sans risque de se faire attraper, mais aussi une remise en question de la pertinence de la règle. Un enfant nous a dit: «On ne doit pas manger dans le bus, mais en fait, c’est pour qu’on ne mette pas les papiers par terre. Alors moi, je mange dans le bus, mais je mets toujours les papiers à la poubelle ensuite.»

Cet apprentissage de la règle et de sa pertinence pour un contexte donné, qui permet de se découvrir une marge de manœuvre individuelle, on le voit émerger quand les enfants se déplacent seuls.

Zoé Moody

Prenez le fait de traverser au rouge ou non. Avec certains feux, les enfants ne prendraient jamais le risque parce qu’ils se rendent bien compte que c’est trop dangereux, mais avec d’autres, ils n’hésitent pas. Ou bien ils ne passent pas sur un passage piéton parce qu’il n’est pas au bon endroit. Cela ouvre toute la question de l’aménagement de l’espace qui prend rarement en considération l’avis des enfants.

L’espace public, dites-vous à cet égard, est un espace pensé par des adultes pour des adultes.

Lorsque qu’on leur demande de réfléchir aux recommandations qu’on pourrait proposer aux autorités, les enfants dénoncent très rapidement l’absence de trottoir ou des trottoirs uniquement marqués de lignes jaunes, qui sont pour eux des sources d’inquiétude et d’inconfort. Ils réclament aussi que les limitations de vitesse soient respectées. Ils évoquent enfin le manque de nature. Là où il n’y a que du bitume, ce n’est pas très intéressant, disent-ils, et ils essaient alors de passer leur chemin le plus vite possible.

Les enfants jouent-ils beaucoup sur le chemin de l’école?

Nos données montrent qu’à l’heure actuelle ils ont peu de temps et d’espace pour y instaurer des pratiques ludiques. Plutôt que de véritables jeux, ce sont des échanges et des dialogues qui se mettent en place. Les enfants parlent de ce qui se passe à l’école, mais pas seulement.

Être accompagné ou pas sur le chemin de l’école, cela fait-il vraiment une différence?

Ce que la recherche montre, c’est que les enfants qui se déplacent accompagnés d’un adulte ont moins de marge de manœuvre pour acquérir les compétences déjà évoquées, telles que l’autonomisation, la gestion du risque, etc. Les enfants qui prennent le bus, ou un transport scolaire organisé, sont davantage contraints par des règles, des comportements qui sont attendus d’eux. Par exemple leur capacité de prendre des décisions est clairement limitée par le fait qu’ils soient dans un mode de transport organisé, avec un chauffeur, un règlement.

Pour Zoé Moody, le chemin de l’école est aussi l’occasion pour les enfants de s’approprier un espace qui leur est propre (photo: Loan Nguyen).

L’idéal serait-il donc que l’enfant puisse aller à l’école seul et à pied?

Plusieurs contraintes doivent être prises en considération. Si un enfant n’est pas encore capable d’évaluer la vitesse d’un véhicule et de s’arrêter au bord de la route avant de traverser, il ne sera évidemment pas idéal qu’il se déplace seul. Certains chemins sont plus dangereux que d’autres, par exemple une route cantonale avec des passages piétons placés dans les virages. Mais il est vrai que s’ils peuvent se déplacer avec leurs amis, s’ils n’ont pas une heure trop stricte de rentrée, avec la possibilité d’aller voir quelque chose qui les intéresse, des coins plus secrets, cela présente l’avantage d’offrir aux enfants un espace qui leur est propre..

Le trajet moyen n’a pas changé ces dernières décennies, dites-vous aussi, mais ce qui a changé, c’est sa perception…

Plusieurs recherches internationales ont établi que la durée moyenne du trajet entre la maison et l’école restait assez similaire. Mais avec davantage de véhicules et une meilleure connaissance des violences entre élèves. En Suisse, ce qui ressort du questionnaire adressé aux parents, c’est que cette question de la violence entre enfants, pas plus que celle des enlèvements d’enfants, n’est la crainte principale. Le souci majeur reste la sécurité routière. Crainte qui peut être maîtrisée avec, par exemple, la présence d’un patrouilleur au carrefour.

Finalement, ce trajet, comment les enfants le voient-ils?

Ce qui ressort dans nos premiers résultats, c’est que, s’ils considèrent le chemin de l’école d’abord comme un simple déplacement, il leur apparaît vite comme un moment crucial de sociabilité, qui leur procure du plaisir et où il peut se passer des choses. On sait qu’il existe en Suisse une forme de surenchère quant à l’occupation des enfants, avec énormément d’activités extrascolaires. Ils ont donc peu de temps à eux et semblent logiquement apprécier ce moment du trajet vers l’école.

De quelle manière?

Certains d’entre eux disent qu’ils ont du plaisir à réfléchir, à regarder le paysage, à prendre ce moment pour eux, à lâcher prise par rapport à l’école, à bouger et à pouvoir crier un peu. Surtout que le chemin de l’école ne se passe pas systématiquement de la même manière.C’est à la fois une constante, puisqu’ils le font jusqu’à quatre fois par jour, et un parcours semé d’imprévus et d’improvisations, de liberté en somme.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Un atelier pour apprivoiser ses émotions

Familles en crise

Avocat, poivrons, tomates: tout est disponible en vrac

Sept jours sans plastique

(Mal)heureux événement