24 mai 2018

Éric-Emmanuel Schmitt: sa quête de spiritualité à travers Chopin

Chacun de ses livres devient un best-seller depuis vingt ans. Dans son dernier ouvrage, «Madame Pylinska et le secret de Chopin», Éric-Emmanuel Schmitt, l'écrivain prolifique, sonde les mystères de la musique.

Éric-Emmanuel Schmitt
Romancier, philosophe, homme de théâtre, mais aussi réalisateur, Éric-Emmanuel Schmitt est un touche-à-tout heureux et foisonnant. Qui poursuit sa quête de la spiritualité à travers Chopin. (Photos: Nicolas Righetti)

Éric-Emmanuel Schmitt, vous inscrivez votre dernier roman dans le «Cycle de l’invisible». La musique est-elle une religion comme une autre?

En tout cas, la musique participe à la vie spirituelle, profondément. Elle est capable de nous apaiser, de nous redonner de l’allant, de l’allégresse, de la force. Elle est capable de nous abstraire de nous-mêmes, de nous élever. La musique peut aussi nous donner ­ accès à des émotions que nous refoulons. Il m’est arrivé pendant un deuil que j’avais du mal à faire, de pouvoir enfin pleurer grâce à la musique qui, tout à coup, m’enlevait des inhibitions. Oui, dans les grands fournisseurs de spiritualité, il y a les religions, la philosophie et la musique.

On sent votre immense amour pour Chopin, le piano. Presque une nostalgie. Regrettez-vous de ne pas avoir mené une carrière de pianiste?

J’aurais voulu être compositeur, mais on n’est pas ce qu’on veut, on est ce qu’on est (rires). J’ai été diagnostiqué écrivain par tous mes proches, mes professeurs. Mais l’activité d’écrire m’était tellement naturelle que j’y portais assez peu de considération. J’avais beaucoup plus d’estime pour une chose qui m’était plus étrangère et qu’il fallait apprendre, la musique. Parfois on a le tort, dans la vie, d’être amoureux de ses efforts. La musique par son exigence m’obligeait à travailler. Or, j’aime travailler, apprendre. D’ailleurs, ce livre est un hymne à l’apprentissage: quoi qu’on apprenne, on apprend bien davantage que ce qu’on apprend. On s’apprend soi, ses limites, ses défauts, à se dépasser. Oui, je m’étais rêvé compositeur et je compose toujours un peu pour moi. Mais quand je compare cette pauvre imagination musicale, qui est souvent «à la manière de», avec mon imagination littéraire, qui est sans fond… Je mourrai en n’ayant pas écrit tous les livres que j’ai dans la tête!

À quel moment avez-vous su que vous seriez écrivain?

Depuis tout petit. Mes professeurs étaient éblouis par le maniement de la langue dont j’étais capable. J’ai cette facilité de pouvoir imiter n’importe quel style… À 17 ans, j’étais reçu à l’Élysée par le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, comme le meilleur élève de France en composition française, parce que j’avais gagné le concours général. J’ai vécu des choses incroyables, mais je trouvais ça naturel, parce que ça ne me coûtait rien. Je méprisais ce qui était ­facile et j’aimais mes efforts. Très mauvaise leçon que je suis en train de donner…

Quel enfant étiez-vous? Déjà confiant, pétri de cette joyeuse légèreté qui vous caractérise aujourd’hui?

Mon optimisme et ma joie de vivre sont de nature, puis de volonté. J’ai toujours été heureux d’être là. Quand je vois des photos de moi enfant, je suis souriant, content, très méditatif aussi. Après, la vie s’est chargée de me donner des coups, à partir de l’adolescence. La vie vous fait perdre des êtres, vous fait rencontrer la maladie, la souffrance, l’injustice. J’aurais pu perdre cet optimisme. Il a été violemment secoué. Mais de naturel, il est devenu construit. Mes études de philosophie, autour de la vingtaine, m’ont permis de donner un squelette rationnel à mon optimisme. Aujourd’hui, je peux m’y ressourcer, quand je reçois un choc et que la vie me fait douter. À 28 ans, un autre aliment est venu nourrir cet optimisme: la foi qui m’est tombée dessus dans le désert et que je raconte dans La nuit de feu . J’ai eu la grâce de croire.

La musique par son exigence m’obligeait à travailler. Or, j’aime travailler, apprendre

Éric-Emmanuel Schmitt

Dieu traverse presque toute votre œuvre, pourtant vous vous définissez comme agnostique croyant…

Il traverse tout, pas seulement mon œuvre... (Il sourit.) Il faut différencier savoir et croire. Agnostique veut dire, en grec, ne pas savoir. Si vous me demandez: est-ce que Dieu existe? Je vous réponds que je ne sais pas. Et j’ajoute: mais je crois que oui. Il est un autre domaine que celui du savoir, c’est l’appréhension par le cœur de l’existence et du monde. Il y a trois types d’êtres humains honnêtes: l’agnostique athée, l’agnostique croyant et l’agnostique indifférent. Pour moi, l’imposture commence quand quelqu’un dit qu’il sait. La confusion entre croire et savoir est la racine de tous les intégrismes et de la violence. Dans le champ de la raison, Dieu ne se prouve pas, mais il s’éprouve lors d’une expérience mystique comme celle que j’ai pu vivre dans le désert. Avant j’étais un agnostique athée, aujourd’hui je me positionne en philosophe croyant. Mais ce qui n’a pas changé, c’est l’ignorant! (Il rit.)

Vous dites que Mozart vous a sauvé la vie. Chopin vous aide-t-il à écrire?

Oui, je découvre avec le temps que Chopin est le musicien de l’intimité et je me rends compte que c’est ce que je recherche dans ma vie d’écrivain. Je ne cherche pas le spectaculaire dans mon rapport au lecteur, je ne veux pas impressionner. Au contraire, j’y vais très doucement, très humblement pour le toucher au plus profond. Je résume son art poétique en disant: ne parle qu’à toi, qu’à lui, qu’à elle, demeure dans l’intime. Les plus beaux textes ne sont pas les plus puissants, mais les plus doux. J’aime que l’art cache l’art, que le travail dissimule le travail, que ça n’ait l’air de rien. C’est mozartien aussi… Mais chez Mozart, il y a une profusion, il pratique tous les genres, alors que chez Chopin il y a une espèce de réduction à l’essentiel autour du piano. Je me rends compte qu’il a accompagné toute ma vie. Quand je me mets au piano le matin, je sais que Chopin va arriver.

Justement, comment écrivez-vous? D’un seul jet, en musique?

Ah non, surtout pas! S’il y a une musique dans la pièce, c’est une présence spirituelle, esthétique, et donc je ne peux pas écrire. J’écoute. Quand j’écris, c’est dans le silence. Je suis un écrivain du premier jet et de mille remords. (Il rit.) Je suis à la fois artiste et artisan. Artiste, parce qu’il y a un geste créateur, et artisan comme mon grand-père, qui était joaillier sertisseur. Je passe des heures à limer, affiner, concentrer, réduire. J’aime beaucoup le moment artiste où on s’oublie totalement et où l’on est pénétré par les personnages et l’histoire, mais j’aime beaucoup aussi le moment critique, artisanal, avec ses mille gestes. Parce qu’il y a une attention prêtée à l’objet et à l’autre pour que l’objet lui arrive bien fini, qu’il n’y ait plus de traces de mon travail. Que ça ait l’air rond comme un galet.

Vous êtes à la fois romancier, conteur, dramaturge, comédien, scénariste… D’où vient cette boulimie de jouer, écrire, raconter?

Je n’aime pas le mot boulimie, parce qu’il est un peu clinique, pathologique. Or je pense que c’est simplement du désir et de la curiosité. Quand on est écrivain, on est comme ­Figaro, on ne veut pas une vie, mais mille.

N’est-ce pas une incapacité à choisir, à vous contenter d’un seul genre?

En fait, ce sont les histoires qui me choisissent et m’imposent leur forme. Quand une histoire me vient, elle me dit: je suis une pièce, un conte, un roman, une nouvelle et moi, j’obéis. Je suis très soumis aux nécessités de l’imaginaire. J’ai commencé par le théâtre, mais après j’ai dû chercher en moi s’il y avait un romancier, parce que les sujets qui me venaient me demandaient d’écrire de façon romanesque. Et puis les nouvelles, synthèse du roman et du théâtre, sont la forme que je préfère. J’obéis, je pars à la découverte de l’artiste qui m’est demandé par mon imaginaire.

Comment faites-vous pour être aussi inspiré, productif, hyperactif?

C’est la vie! Je regarde les gens. Quand j’étais jeune, je pensais que l’origine des livres était dans les livres. Je pensais que j’allais écrire dans les marges des livres. Et tant que j’ai pensé ça, je n’ai pas pu écrire. Tant que j’ai cru que la culture générait de la culture, je n’ai pas pu écrire. Mais quand je me suis ouvert au monde, que j’ai commencé à décrire ce qui me préoccupait et ce qui agitait les autres, je suis devenu écrivain. Il fallait faire ce saut.

Mais quel est le plus grand stimulant de l’existence?

La beauté. La beauté du monde, des êtres, que ce soient les humains ou les animaux, la beauté d’un comportement, d’un geste, d’un amour, des œuvres d’art... C’est ça qui nous sauve du désespoir, du cynisme, de l’absurdisme. Ce n’est pas tout de vivre, il faut avoir des raisons de vivre.

Vous n’avez pas répondu la foi…

Non, parce que la foi, c’est une façon de vivre le mystère. Même sans avoir la foi, on peut être capable de s’émerveiller. Or, ce qui manque, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller, ce sont les émerveillés. Les hommes oublient de s’étonner d’être et de ce qui les entoure.

Les hommes oublient de s’étonner d’être et de ce qui les entoure

Éric-Emmanuel Schmitt

On écrit toujours pour quelqu’un. Pour qui écrivez-vous?

J’ai plusieurs visages devant moi. Ils ont la forme concrète de gens que j’aime ou que j’ai aimés. Ma parole est toujours une parole adressée à plusieurs personnes. Certains écrivains disent écrire pour eux-mêmes... Non, moi je n’écris pas comme je vomis. Je me fais beau, je me fais propre, j’essaie d’être intéressant, d’emmener l’autre, de lui faire plaisir, de le surprendre, de le choquer pour l’amener quelque part. C’est un mensonge de dire que l’on écrit pour soi! C’est une pose que j’ai du mal à comprendre. Quand Racine ou Corneille disaient que le théâtre est l’art de plaire, ce n’est pas une obscénité. C’est la fonction noble de plaire qui consiste à intéresser l’autre et non à lui imposer ses obsessions. Un peu de décence, quoi!

Vous êtes un serial-seller, l’écrivain le plus traduit, le contemporain le plus  joué, récompensé plusieurs fois. Comment vivez-vous ce succès?

Ça donne des ailes! Bien sûr, on a parfois peur de décevoir. Mais c’est une peur assez féconde. La peur a été inventée pour mobiliser l’énergie, pour fuir ou se battre, moi c’est pour écrire. J’ai assez vite réfléchi au succès pour que ce ne soit ni une prison ni une cage dorée. Je ne veux jamais reproduire les règles du succès précédent. Je reviens une fois avec un roman, une autre avec une pièce ou un film. Je suis au rendez-vous, mais on ne sait jamais comment je vais arriver. J’ai besoin de ce renouvellement constant, de mobiliser mon énergie pour surprendre et entretenir une relation vivante.

Séduire et surprendre. C’est ça la clé du succès?

Et satisfaire, si vous voulez les trois «s». Le succès de Schmitt: séduire, surprendre, satisfaire. (Il rit.) Oui, il y a un engagement, un contrat entre l’auteur et le lecteur, dès les premières pages. Je vais essayer de l’intéresser, de l’emmener quelque part, je vais lui faire attendre quelque chose, mais je vais le surprendre, et j’espère qu’il sera satisfait, nourri par les émotions et les réflexions transmises au cours du périple. Je n’écris pas pour dire ce que je pense, mais pour découvrir ce que je pense. À chaque fois, le livre est une aventure pour penser et formuler. Et essayer, en m’éclairant moi, d’éclairer l’autre.

Est-ce que ça vous énerve d’être malgré tout considéré comme un écrivain populaire?

C’est une récompense extraordinaire! Je n’aime pas la façon dont certains prononcent le mot. Pour moi, être populaire, c’est un aboutissement, une consécration. C’est un terme extrêmement noble. Pour d’autres, c’est une insulte, comme si j’avais trouvé une sorte de formule pour avoir du succès. Entre les théories du complot et les théories du succès, on est confronté à de rudes conneries! (Rires)

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter?

Pourvu que ça dure, comme disait la mère de Napoléon! J’essaie de faire chaque chose en me disant que c’est la première et la dernière fois, pour avoir la fraîcheur du début et le goût de l’essentiel de la fin. Là, je suis sur un écrit plus intime, sur le deuil... Les livres sont là, j’ai tellement d’idées dans la tête! J’ai vraiment l’impression que mon cerveau est un verger, avec des arbres qui produisent des fruits différents et moi je suis juste le jardinier, qui va cueillir les fruits mûrs. 

*À lire: «Madame Pylinska et le secret de Chopin» , Éd. Albin Michel, 2018. Disponible sur www.exlibris.ch

Éric-Emmanuel Schmitt aurait voulu être compositeur, mais a été diagnostiqué écrivain par tous ses proches!

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