21 juin 2014

Et si vous n’aviez plus qu’un jour à vivre?

Vingt-quatre heures chrono, voilà le temps qu’il vous reste à respirer, à aimer, à haïr… Ni plus ni moins. A quoi occuperiez-vous ces derniers instants? Quatre personnalités romandes ont accepté de nous dire ce qu’elles feraient de leur ultime journée sur Terre.

pique-nique au soleil
«Je réunirais ceux que j’aime, nous ferions une grande bouffe dans un endroit vert au soleil.»
Temps de lecture 7 minutes

Tic-tac. Le compte à rebours cruel et définitif est lancé: vous n’avez plus qu’une journée à vivre! Que faire de ce dernier lambeau d’existence, de ces 1440 minutes, de ces 86 400 secondes?... Nous nous sommes tous posé un jour cette question existentielle, mais très peu ont osé pousser la réflexion jusqu’au bout. Par paresse intellectuelle (on y verra plus clair demain), par superstition (évoquer la grande faucheuse, même en pensée, c’est risquer de la voir surgir au coin de la rue, non?) ou encore par crainte de sa propre finitude (parlons d’autre chose, voulez-vous!)

Il était donc excitant de mettre des personnalités romandes (lire témoignages) au pied du mur et de recueillir en quelque sorte leurs dernières volontés. Quatre courageux ont accepté de se prêter à cet exercice, d’imaginer leur fin toute proche, de se confronter à cette mort que d’habitude l’on préfère ignorer. Le résultat? Plus joyeux que triste, plus noble que trivial, plus spirituel que matériel, plus vivant que morbide…

Et vous alors – oui, vous! – que feriez-vous s’il ne vous restait plus qu’un jour, un petit jour à passer ici-bas?

Mélanie Richoz, écrivaine

Mélanie Richoz, écrivaine

Je ferais exactement ce que je fais depuis vingt-quatre heures: je poserais cette même question à ceux que je croise, à ceux que j’aime. Je m’étonnerais de leur embarras. Nous ririons de leurs réponses que je mettrais sur papier, en vrac, comme ça: «L’amour!», «Je regarderais des essais de rugby», «Je réglerais mes contentieux», «Rien», «Je m’promènerais tout nu en ville et m’offrirais aux passants», «J’mangerais des lasagnes», «Je m’envolerais pour l’Islande, boire un coup au sommet d’une montagne où personne ne m’trouverait», «Du parapente et une turbosieste», «J’irais à Tignes voir Sandra, lui dire qu’elle a le plus beau fessier du monde. Je lui proposerais de lui faire l’amour avec une passion volcanique. Si elle dit oui, je la prendrais tendrement, par un torrent de caresses. Si elle dit non, j’irais manger un millefeuille», «Je m’achèterais des habits», «J’irais à la mer», «J’ferais la fête! On danserait! Et tu pourrais peut-être me prêter ton amoureux…», «Je réunirais ceux que j’aime, nous ferions une grande bouffe dans un endroit vert au soleil et passerions nos morceaux préférés», «Je regarderais le ciel, les arbres…». Et je leur dédierais ce texte.

Sarah Marquis, aventurière

Sarah Marquis, aventurière

Moi, je vis l’instant présent et la mort fait partie intégrante de mon quotidien. J’ai cette espèce de fatalité qu’on retrouve chez les gens de ces contrées que j’ai traversées en Asie: la vie décide du sort de chacun. Si on trouve que les peuples qui habitent ces pays pauvres sont heureux, c’est simplement parce qu’ils dégustent l’ici et maintenant, qu’ils ne se projettent pas tout le temps comme nous en Occident.

Dans notre société, ce qui me gêne, c’est qu’on construit du solide, qu’on fait des assurances-vie, qu’on investit pour la retraite et qu’on oublie toujours et encore que ça peut s’arrêter demain. Du coup, le présent perd de son étincelle et de sa clarté. On va tous mourir, ce qui compte c’est ce qu’on fait là à l’instant, c’est d’être entier, vrai et connecté au présent. Sinon, ça ne vaut pas la peine de vivre!

Donc, s’il ne me restait que 24 heures à passer sur cette planète, je pense que je rigolerais encore un petit coup au téléphone avec ma mère, puis j’irais dans la nature pour être en lien avec la terre, je me ferais un bon petit thé et j’attendrais que ça se passe. Je serais dehors, contemplative, les yeux ouverts sur le monde qui m’entoure. Je ne crois pas que ce serait un événement triste, car je vis déjà en étant consciente que chaque seconde qui s’écoule est autant importante que la dernière…

Darius Rochebin, journaliste

Darius Rochebin, journaliste

D’abord, je prendrais la résolution que cette dernière journée soit joyeuse. Il y aurait des larmes, bien sûr, mais aussi beaucoup de rires. Des adieux déchirants, mais aussi des petits bonheurs futiles. Déguster une dernière fois un risotto aux truffes. Siroter cet excellent cognac de 1914 que je conserve pieusement. J’essaierais de savourer les plaisirs les plus simples: une promenade au soleil, la première bouffée d’air frais du matin. Je relirais quelques pages de Chateaubriand et de Saint-Simon. Je me rappellerais quelques lieux où j’ai été très heureux: une prairie en Valais, un banc sur le Palatin à Rome. Je penserais à ma mère et à mon père auxquels je dois tant. J’embrasserais les personnes que j’aime. Enfin je jouerais avec ma fille, en la dévorant des yeux et en essayant d’imaginer la suite de sa vie. C’est d’ailleurs ce que je fais déjà, puisque nous le savons tous: chaque jour est le dernier.

Thierry Meury, humoriste

Thierry Meury, humoriste

Cette question est en soi toute une philosophie, une manière d’être, de vivre. Se demander chaque jour s’il ne vous reste plus qu’un jour à vivre vous fait voir l’existence d’une autre façon et vous incite à profiter pleinement de la vie. C’est un ultimatum contre l’ennui, les calculs, la médiocrité. C’est se dire qu’il faut se dépêcher de prendre du plaisir, de rire, de s’amuser, d’aimer. Se dire aussi qu’il ne faut pas tarder à montrer à ceux qu’on aime qu’on les aime vraiment. C’est oublier ce naufrage qu’est la vieillesse, faire un bras d’honneur à la mort, à la sienne en tout cas. Une façon de lui donner du panache, en préférant mourir sur le «Titanic» en plein océan plutôt que sur un pédalo au large de Saint-Gingolph!

Maintenant, si la question se transformait subitement en certitude, que ferais-je? Il y a fort à parier que ma conception de l’existence, résumée plus haut, en prendrait un méchant coup. Car c’est le paradoxe du bon vivant: prêt à tous les risques – et en particulier celui de partir précocement – pour vivre intensément et en même temps, évidemment, bien plus attaché à la vie que ceux qui n’aiment pas jouer avec elle. Tout ça pour dire que si pareil verdict devait tomber, qu’on me dise, preuve à l’appui, qu’il ne me reste qu’un seul jour à vivre, je pense que je ferais l’impossible pour qu’il y en ait encore deux, trois, une semaine, un mois, une vie…

© Migros Magazine – Alain Portner

Photos: Keystone

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