20 juin 2016

Eugène Chaplin, le fils tranquille

Les feux de la rampe ne l’ont jamais attiré. Le fils de Charlie a préféré mener sa carrière dans l’ombre, au gré des rencontres. L’ouverture du musée dédié à son père à Corsier-sur-Vevey (VD) est l'occasion de braquer les projecteurs sur lui.

Eugène est le premier enfant de Charlie Chaplin à être né en Suisse, au manoir de Ban.
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Dans la famille Chaplin, on demande Eugène, le fils. Ou, pour être plus précis (étant donné l’étendue de la dynastie), le premier enfant de Charlie à être né en terre helvétique. Agé aujourd’hui de 62 ans, il se sent plus suisse que britannique.

J’ai vécu toute ma vie ici.»

Son enfance, il l’a passée au manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey (VD), entouré de son célébrissime papa, de sa maman Oona, ainsi que de ses sept frères et sœurs. Avec qui il jouait, petit, à l’endroit même où Chaplin’s World accueille aujourd’hui des visiteurs du monde entier, venus payer leur tribut au monstre sacré.

Pas trop difficile de voir son ancienne demeure transformée ainsi en musée? «Je n’aime pas vraiment ce mot: je dirais que l’endroit se prête surtout à de jolies sorties en famille. L’important, c’est que l’esprit de mon père y soit bien représenté. C’est formidable de se dire que, près de quarante ans après sa mort, il jouit encore d’une telle notoriété.» Jeune, il assure ne pas avoir souffert de cette renommée. «Je n’en étais pas vraiment conscient, se souvient-il. A part lors de nos voyages à l’étranger, durant lesquels nous n’avions jamais besoin de faire la queue!

Mais grâce à la discrétion des Suisses, j’ai longtemps vécu dans une bulle. J’étais comme les autres enfants, j’allais à l’école à Corsier.»

Sa passion à lui, c’est le cirque. Plutôt côté coulisses: il n’a jamais été attiré par les feux de la rampe. Alors que ses frères et sœurs ont tous tâté un jour ou l’autre le métier de comédien, lui n’a pas eu envie de sauter le pas.

J’ai vite compris que je n’avais pas le talent nécessaire»,

explique-t-il avec humilité. Mais s’il n’a pas hérité de son paternel le gène du comédien, il lui doit bel et bien son inclination pour le chapiteau. «Il adorait ce monde! Nous assistions régulièrement à des spectacles. Quant à moi, le cirque réunit mon amour pour la musique et mon goût pour le visuel. C’est un art universel et familial que tout le monde, quelle que soit sa langue, peut comprendre.»

Un long consensus en famille

De la Chine au Canada, en passant par la Russie, Eugène Chaplin officie donc en tant que membre du jury de plusieurs festivals internationaux. De 2003 à 2009, il a également arpenté les routes suisses, comme régisseur – sa formation initiale, entreprise à la Royal Academy of Dramatic Arts de Londres – et co-directeur artistique du cirque Nock. Un rôle qu’il a endossé un peu par hasard, au gré d’une rencontre.

C’est comme ça que je fonctionne: je me laisse guider par les opportunités.

J’ai ainsi exercé plusieurs métiers, dont celui de brocanteur. J’ai même tenu un magasin de vidéos!»

De belles rencontres, il en a aussi collectionné lorsqu’il travaillait au studio d’enregistrement du Casino de Montreux, comme ingénieur du son, dans les années 1970. Ses premiers clients? Les Rolling Stones! «Ils étaient restés cinq mois. C’était la belle époque: l’argent ne manquait pas… J’ai également côtoyé de nombreux artistes de jazz. Etant aujourd’hui un grand amateur de cette musique, je regrette de ne pas leur avoir davantage parlé. A l’époque, j’étais plutôt branché rock.»

A son actif aussi, la réalisation, en 2002, d’un documentaire dédié à son père. Son moteur pour se lancer dans ce projet? Rétablir la balance. «On a souvent décrit Charlie comme quelqu’un de difficile. Or, je conservais tellement de souvenirs d’un tout autre homme...» Alors, aussi drôle dans la vraie vie que dans ses films, le créateur de Charlot?

Il ne passait pas non plus ses journées à faire le clown. Sauf s’il était en présence d’une caméra…

Et il lui arrivait d’avoir des coups de gueule. Pour moi, c’était un père comme les autres.»

Lui-même papa de sept enfants, dont la comédienne et mannequin Kiera Chaplin, et la peintre Laura Chaplin, Eugène s’occupe encore aujourd’hui de ses jumelles de bientôt 9 ans. Quant à ses frères et sœurs, il les voit régulièrement. «Mais nous sommes nombreux, c’est parfois difficile de réunir tout le monde.» Pas toujours évident non plus de prendre des décisions à huit. Ainsi, la création du musée est le fruit d’un long consensus. «Même si nous avons les mêmes parents, nous en avons tous une vision différente…»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Photographe: Mathieu Rod

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