9 juillet 2020

Une marche en apesanteur

Le bisse du Tsittoret, au-dessus d’Aminona (VS), semble avoir été dessiné pour une balade au ralenti, entre randonnée et méditation. Initiation avec le yogi des cimes, Émilien Badoux.

Ancien champion du monde de freeride, Émilien Badoux propose des cours de marche et yoga, en pleine nature.

Il est déjà là, attablé au relais du hameau de Colombire. Une buvette panoramique qui escorte cinq mayens entièrement restaurés dont un écomusée. Émilien Badoux, champion du monde de snowboard freeride en 2014, est aujourd’hui curieux d’autres versants. Une aventurine de l’infini autour du cou, il attend, pas stressé, alors qu’il a déjà tourné des scènes de paddle board sur le Rhône le matin même. Il rayonne, une belle présence calme, des yeux clairs.

Avant, le snowboard était le centre de sa vie. Rider l’Obergabelhorn, les pentes crémeuses de l’Alaska, sentir l’adrénaline, sortir ses tripes, trouver la ligne au bord de l’abîme. Mais la mort de son amie Estelle Balet en 2016 lui a coupé les ailes. Il a tourné le dos à la compétition, a viré yoga et est parti suivre une formation en Inde. «Il faut savoir s’arrêter au bon moment. Je suis revenu avec l’envie de transmettre», dit-il simplement. 

C’est donc là, sur les hauteurs d’Aminona, qu’il donne ses cours de marche et yoga, pendant l’été. «À cette saison, on cherche à ouvrir le corps, à s’aérer. Ici, on peut revenir aux sources, à la nature. Et quand il y a une vue comme ça, 50% du cours est déjà réussi!» C’est vrai que le coup d’œil sur la couronne impériale des 4000 est inspirant. Et donne envie de se mettre en marche. Une marche ponctuée de pauses et de postures, comme des parenthèses dans une phrase. Ou mieux, comme des fenêtres que l’on ouvre à l’intérieur de soi.

La position de l'arbre.

En quelques pas, on rejoint donc le bisse du Tsittoret, qu’il connaît depuis l’enfance. Sa fraîcheur nonchalante invite à l’enchantement. Il s’écoule en gazouillant tandis que l’on remonte le courant sans effort. «La marche permet d’évacuer toxines et tensions, tandis que le yoga accomplit la détente. Les deux se complètent parfaitement», observe Émilien Badoux, déjà en recherche d’un spot. L’emplacement idéal pour une posture méditative? «Un plat, avec de l’herbe, le bruit de l’eau et une belle vue.»

Le voilà qui s’installe sur un imposant rocher qui surplombe le bisse, dans la verticalité d’un épicéa. Il s’assied en position du lotus, mains ouvertes et yeux mi-clos, pour quelques exercices de pranayama. Ceux-là mêmes qu’il pratiquait en compétition de snowboard: «J’ai été initié au yoga par ma mère, à 16 ans. Mes amis en rigolaient, mais j’utilisais ces techniques de respiration pour me recentrer, entrer dans une bulle, remettre l’esprit dans l’instant présent. Le yoga m’enseignait à me relaxer, surtout les veilles de compétition.»

La marche se poursuit à pieds nus (facultatif!), toujours aussi pittoresque le long du bisse, ouvrage du XVe siècle, qui prend sa source dans la Tièche. Soudain un tronc coupé inspire le yogi des cimes. Émilien Badoux se hisse sur la souche et prend la posture de l’arbre, bras ouverts, à l’aplomb du bisse apaisé. Aligné, parfaitement immobile, en équilibre sur une seule jambe, le regard posé au loin sur un point précis. «Il ne faut penser à rien, comme au départ d’une course. Je vois qu’avec les années de pratique, mon corps se développe, s’assouplit. J’ai plus d’intuition.»

Position de la main au gros orteil.

Après le lieu dit Les Larges, le chemin rejoint un fond de vallée, avec son pâturage en contrebas, les vaches, un chien qui s’affaire à orchestrer les sonnailles. On laisse la buvette du Scex (et ses roestis-salade et son sérac d’alpage) pour plus tard, l’heure est à l’ascension: le bisse prend soudain un air rageur et se jette en une bouillonnante cascade que l’on remonte par un escalier. Un petit effort qui permet de déboucher dans une vallée sauvage, intacte, libre de tous pylônes: le vallon de la Tièche. Changement de décor, on tourne le dos à la plaine pour affronter Mont-Bonvin et Faverges et surtout embrasser une fabuleuse prairie. Tapisserie de folles fleurs au point de croix, comme une broderie d’ombelles, de silènes, de raiponces, dont les couleurs se frôlent. Émilien Badoux pointe alors d’incroyables miniatures au rose vif: «Ce sont des orchidées. Paysagiste, c’est mon métier de base. Mais je veux le garder comme plaisir pour le printemps et l’automne. Enseigner le yoga en été et coacher les jeunes snowboarders en hiver.»

Il file à travers champs pour rejoindre une butte, le temps de tenir une posture au nom imprononçable, que l’on peut traduire pas «main au gros orteil»: en équilibre sur une jambe, l’autre tendue sur le côté, le regard droit survolant les thyms serpolets. Bien sûr, Émilien Badoux adapte les asanas à la souplesse des participants. «Le yoga n’a rien à voir avec la performance. À chacun de trouver sa zone de confort.» Assis dans l’herbe, le corps se déploie aussi, la pensée s’évase, le souffle de la montagne semble traverser les poumons.

À peine plus haut se trouve la cabane de la Tièche, accessible en un tour de mollet. L’envie est grande de continuer plus loin, remonter le bisse jusqu’à sa source, juste après une autre cascade dans le goulet des roches. Continuer encore, et encore plus haut, jusqu’au glacier de la Plaine-Morte. Énergisé, on pourrait marcher à l’infini! Mais un front de nuages noirs nous force à rebrousser chemin. «Gratitude et abondance, c’est lié. L’une amène l’autre dans un cercle vertueux. Il faut quitter le manque, le besoin, la peur, qui n’attirent que du négatif. Et être soi-même», philosophe Émilien Badoux. Qui, à 37 ans, a réussi à trouver son équilibre et continue à tracer sa ligne.

Retour sous un ciel sombre.

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