28 avril 2014

«Exploiter du gaz de schiste en Suisse: difficile mais pas impossible»

Cette nouvelle source d’énergie, supposée booster les économies et permettre une réelle indépendance énergétique, fait fantasmer tout en suscitant les pires craintes. Le point sur les perspectives dans notre pays avec le géologue Jon Mosar.

Forage de gaz de schiste
L’exploitation du gaz de schiste est très critiquée, notamment pour le risque de pollution des sous-sols.
Temps de lecture 6 minutes

Gaz de schiste! Rien que l’énoncé claque déjà comme une menace. Aussitôt surgissent des paysages dévastés, des robinets qui crachent du feu, des nappes phréatiques souillées. En Suisse, si pour l’heure aucun forage ne concerne stricto sensu le gaz de schiste, deux au moins suscitent le débat. L’un pratiqué dans le Léman, à Noville, par la société Pétrosvibri, l’autre dans le Val-de-Travers, par Celtique, encore en quête d’autorisation. Avec de nombreuses interrogations sur les intentions réelles des sociétés exploitantes: se contenteront-elles comme elles l’affirment de chercher du gaz conventionnel ne nécessitant pas le recours à la fracturation hydraulique, technique montrée du doigt comme dévastatrice pour l’environnement? Le point avec Jon Mosar , professeur de géologie à l’Université de Fribourg.

Jon Mosar, géologue à l'Université de Fribourg.

La Suisse deviendra-t-elle un jour un eldorado du gaz de schiste?

Je ne pense pas. D’un point de vue géologique ces couches de schiste dans lesquelles on s’attend à trouver le gaz existent partout dans le Plateau suisse en profondeur. La question est de savoir combien de gaz elles recèlent, ce qui est difficile à évaluer: les études dont nous disposons sont basées essentiellement sur de vieux forages. Pas facile non plus de déterminer la rentabilité d’une éventuelle exploitation qui fluctue avec l’économie.

La fracturation hydraulique nécessaire à l’extraction du gaz de schiste suscite les pires craintes. A juste titre?

C’est une technique qui existe depuis des décennies, et qui n’a en soi rien de bien dangereux, si elle est appliquée dans des régions, comme le Texas, où la géologie est simple, les couches sont horizontales et peu faillées, et surtout où il n’y a pas beaucoup d’habitations. Le problème en Suisse est que la densité de population sur le Plateau est considérable. Or, cette technologie implique de faire beaucoup de forages souterrains, jusqu’à huit dans différentes directions à partir d’un seul trou. Le gaz de schiste s’épuise assez pour un permis d’exploitation, donc il faut reforer ou restimuler les puits déjà forés. C’est une sorte de système continu qui n’est évidemment pas idéal dans une zone très peuplée.

La fracturation est jugée très polluante…

La pollution vient du fait que pour faciliter le forage et le processus de fracturation hydraulique, ou fracking, vous pouvez injecter, comme l’ont fait les Américains, différents types de produits chimiques.»

(Infographie: Keystone, Foto Bohrung)

Est-ce crédible?

Oui, mais cela augmenterait le coût des forages. Dans certains endroits, des essais avec du propane ont été réalisés. C’est un gaz hautement inflammable, ce qui pose d’autres risques. C’est comme toute technologie, le risque zéro n’existe pas. Si on utilise une technique qui est déjà plus propre à la base, en cas d’accident les implications sont moindres.

Qu’en est-il des forages de Noville et du Val-de-Travers?

Dans les deux cas, l’objectif, ce sont les «tight gas» qui sont des gaz pris dans une roche peu poreuse, souvent des grès, mais un peu plus quand même que les gaz de schiste. Dans ce type de réservoir, on espère sortir le gaz sans devoir recourir à la fracturation hydraulique, ou alors en procédant à une stimulation, par exemple en injectant de l’acide pour ouvrir la porosité. Mais si cette porosité est trop faible et non connectée, alors il se peut qu’on doive recourir à l’hydrofracturation pour parvenir à exploiter le réservoir. Lors de l’exploration de ce type de réservoir, il arrive qu’on traverse une couche avec du gaz de schiste. En Suisse ces derniers sont en effet souvent situés moins profondément que les grès avec le «tight gas». Dans ce cas, il semble normal que la société exploitante procède à des analyses afin d’estimer le potentiel de gaz de schiste. Toutefois, je pense que dans une telle situation c’est aux responsables politiques et éventuellement à la population de décider si oui ou non il est judicieux d’exploiter cette autre ressource en plus de celle ciblée dans le projet d’exploration.

Le public se focalise surtout sur la pollution des nappes phréatiques… à raison?

Pas entièrement. Les nappes phréatiques sont très proches de la surface, à 500-600 mètres de profondeur. Or la cible des gaz de schiste est beaucoup plus profonde, à 2000-2500 mètres par endroits. Vous me direz qu’il y a aussi de l’eau dans les grandes profondeurs, mais en général c’est de l’eau plutôt saumâtre qu’on ne va pas utiliser pour boire – ce qui n’est pas une raison néanmoins pour la polluer. Le risque de pollution des nappes phréatiques vient surtout des défauts (fuites) dans les parois du forage.

Cela peut créer, en cas d’incident, une pollution dans une nappe loin de la cible géologique forée. Et il est vrai qu’on ne peut jamais exclure un incident, mais c’est valable pour toutes les technologies.»

Qu’en est-il des risques sismiques?

C’est un argument assez pertinent en Suisse. Nous sommes dans la partie frontale des Alpes qui est encore active même si ce n’est que modérément et subissons de temps en temps des tremblements de terre de faible magnitude. Or quand vous faites de la fracturation hydraulique, vous déclenchez des mini-tremblements de terre, certes très faibles, mais si vous tombez sur une zone sismiquement active, ou sur une zone avec une grande faille préexistante, ce qui est quand même fréquemment le cas sur le Plateau, alors vous risquez de la déstabiliser et de créer un tremblement de terre plus important. Ajouté à la densité de la population, cela me fait dire que l’exploitation du gaz de schiste en Suisse va être difficile, mais pas impossible.

Malgré les risques que vous décrivez?

Il va falloir décider quels risques nous sommes disposés à accepter. Un tremblement de terre de magnitude 3,5 n’est pas très fort. Mais pour savoir s’il n’y a pas un risque de séisme plus grand, il faudrait faire davantage d’études du sous-sol, de suivi de la sismicité naturelle et aussi des reconnaissances par forages. Or cela coûte assez cher et la population est réticente. Dans le contexte actuel on peut se demander quand même ce qui est mieux: acheter l’électricité en Allemagne où elle est produite avec des centrales à charbon polluantes ou plutôt explorer le gaz en Suisse où l’on pourra essayer de maîtriser toute la chaîne d’exploration et d’exploitation, y compris le potentiel de pollution? D’autant que la transition du nucléaire vers l’énergie renouvelable ne va pas se faire aussi facilement qu’on le pense. Il existe probablement une ressource en gaz à propos de laquelle il faut se demander si on ne pourrait pas l’utiliser comme solution transitoire.

Les cantons en tout cas sont très réticents…

Le canton de Fribourg a décidé qu’il ne voulait pas d’exploration d’hydrocarbures, c’est une décision politique, claire et nette. Les cantons comme Berne ou Vaud disent qu’ils ne veulent pas de fracturation hydraulique. J’estime que ce n’est pas judicieux. Si vous excluez la technologie du fracking, vous ne pouvez plus faire de la géothermie profonde, une ressource renouvelable avec un potentiel intéressant, qui permet de produire l’électricité en bande continue contrairement au solaire et à l’éolien. L’extrême serait que l’on interdise toute prospection. Les ressources du sous-sol, on en aura certainement besoin. S’exclure de tout cela serait vraiment dommage.

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

PhotoS: dpa Picture-Alliance

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