5 novembre 2012

La vie insolite des lieux abandonnés

L’urbex, ou exploration urbaine, consiste à pénétrer dans des bâtiments vides pour les photographier. Madeleine Heinz est l’une des rares femmes à en avoir fait sa passion.

Couloir d'une clinique psychiatrique, Italie
Couloir d'une clinique psychiatrique

Usines désaffectées, sanatoriums en ruine, manoirs vides: les bâtiments abandonnés ont la cote. Au point que de plus en plus de forums et de sites présentant des photos de ces lieux dépassés par la marche du temps fleurissent sur internet.

«Les patients de la clinique de Grabowsee, dans l’ex-Allemagne de l’Est, ont depuis longtemps quitté la salle de musique, raconte Madeleine Heinz. Seul le piano à queue, sombre et solitaire, rappelle les concerts 
d’antan.»
«Les patients de la clinique de Grabowsee, dans l’ex-Allemagne de l’Est, ont depuis longtemps quitté la salle de musique, raconte Madeleine Heinz. Seul le piano à queue, sombre et solitaire, rappelle les concerts d’antan.»

Regroupés sous le terme générique d’Urbex (pour exploration urbaine), les adeptes de ce type de loisirs, qui se développent depuis quelques années parallèlement en Amérique du Nord, en France ou en Belgique, se classent en plusieurs catégories. Ainsi, si certains ont une approche respectueuse des lieux et demandent des autorisations avant de pénétrer dans les propriétés, d’autres n’hésitent pas à forcer la porte et s’amusent à jouer à cache-cache avec les gardiens. Enfin, d’aucuns ont même étendu leurs zones d’exploration aux bâtiments (toits des églises) ou aux infrastructures (tunnel de métro) encore en fonction. Ces infiltrations illégales rendent difficile toute volonté de chiffrer le nombre d’urbexeurs. Même ces derniers ne savent pas combien d’autres individus partagent leur passion.

Dans cette communauté majoritairement masculine, Madeleine Heinz fait un peu figure d’exception. A 45 ans, la Soleuroise est une psychologue bien établie qui n’a rien à voir avec les casse-cou adolescents. Il était donc somme toute relativement logique qu’elle adopte une approche soft de l’urbex.
«Généralement, je demande une autorisation aux propriétaires. Mais si je ne les retrouve pas et que, lorsque je suis sur place, la porte est grande ouverte, je me permets d’entrer», ajoute la quadragénaire.

Les structures laissées en l’état

Il faut ici encore préciser que les adeptes de l’urbex ne sont ni des casseurs ni des voleurs. Au contraire. Ils s’efforcent de laisser les structures en l’état de manière à ce que leur déclin soit le plus naturel possible. «Dès qu’un site est rendu public, le bâtiment est rapidement pillé ou vandalisé. Il perd alors de sa substance.» On comprend du coup pourquoi les bonnes adresses ne s’échangent pas facilement.

Depuis début 2010, Madeleine Heinz a visité une trentaine de bâtiments en Suisse, en Italie ainsi qu’en Allemagne et consacre la plupart de ses vacances et de ses week-ends prolongés à sa nouvelle passion. «Quand j’avais 15 ou 16 ans, j’aimais déjà aller avec mes copains dans les endroits laissés à l’abandon. Ces lieux ont quelque chose de fascinant qu’il est difficile de décrire.». Du coup, lorsque Felix Schönberg, un autre urbexeur de la région, lui propose de l’accompagner lors d’une nouvelle exploration, Madeleine Heinz n’hésite pas une seconde.

Ces lieux ont quelque chose de fascinant.

Depuis, les deux compères organisent ensemble leurs périples, souvent rejoints par une Allemande, Nicole Staniewski. «A deux ou trois, nous minimisons les risques; chacun pouvant venir au secours de l’autre. Il ne faut pas oublier que l’activité peut être dangereuse. Les bâtiments sont souvent dans un état de délabrement avancé, et l’on ne sait jamais si le sol ne va pas s’effondrer, prévient la Soleuroise.»
Lors de ses virées, la psychologue ne recherche d’ailleurs pas la montée d’adrénaline à tout prix. Ses motivations reflètent davantage une quête de sens: «Ces balades stimulent l’imagination. C’est comme si j’entrais dans un monde en soi. J’aime me représenter les différents occupants et imaginer comment ils vivaient.» La quadragénaire tisse en outre une relation particulière avec les différents sites. «J’aime revenir une deuxième ou une troisième fois sur place pour observer comment ils évoluent. Actuellement, l’ancienne fabrique de chaussures Hugi longtemps laissée à l’abandon près d’Olten est en train d’être transformée en loft. J’ai été émue lorsque les grandes cheminées d’aération ont été enlevées.»

«Le vert glacial m’a fait frissonner, se souvient Madeleine Heinz. La salle d’opération d’un hôpital psychiatrique en Italie éveille en moi de sombres sentiments.»
«Le vert glacial m’a fait frissonner, se souvient Madeleine Heinz. La salle d’opération d’un hôpital psychiatrique en Italie éveille en moi de sombres sentiments.»

Madeleine Heinz a également beaucoup été touchée par un asile psychiatrique situé «quelque part en Italie» où seules les années qui passent ont détérioré l’endroit. «Les couloirs sont interminables, et la salle d’opération est encore tout équipée. C’est très fort émotionnellement.» Et puis, il y a ces lieux où le temps semble s’être arrêté subitement il y a à peine quelques minutes. Madeleine Heinz ne cultive toutefois pas un côté morbide. «Je recherche davantage la beauté du caractère éphémère, la mélancolie de l’abandon ou encore le romantisme lorsque la nature reprend possession des lieux.» Autant de sentiments que l’on retrouve dans ses photos. «Ces clichés oscillent entre art et documentaire et j’ai pu remarquer qu’ils touchaient un très grand nombre de personnes – sans doute, car la thématique parle à tout le monde.»

Depuis qu’elle s’est lancée à la recherche des lieux abandonnés, Madeleine Heinz a déjà pu présenter ses œuvres dans trois expositions de la région et vendre plusieurs de ses photos. «Je précise qu’il n’y a aucune mise en scène. Autrement, tout est immortalisé tel quel puis j’effectue des retouches et, parfois, travaille avec des filtres.»

«Ce cliché a été pris ans la chambre d’un sanatorium en Suisse, explique Madeleine Heinz. Entre l’intérieur et l’extérieur, le déclin de l’œuvre de l’homme et une nature bien vivante. Quel contraste!»
«Ce cliché a été pris ans la chambre d’un sanatorium en Suisse, explique Madeleine Heinz. Entre l’intérieur et l’extérieur, le déclin de l’œuvre de l’homme et une nature bien vivante. Quel contraste!»

Avec ses deux autres compères d’urbex, Madeleine Heinz a déjà dressé la liste des prochains sites qu’elle a envie de photographier. Peu sont situés en Suisse. «Dans notre pays, les bâtiments délaissés sont soit rapidement détruits soit rénovés.» Par contre la Belgique et la France, qui ont connu une forte désindustrialisation, ainsi que l’ancienne Allemagne de l’Est, qui compte de nombreux sanatoriums à l’abandon, et l’Italie qui ne sait plus que faire de ses vieux bâtiments, sont des terres riches pour tous les amateurs d’urbex. Mais pas seulement. «Il y a peu, nous étions dans la région de Dresde et discutions avec le patron d’un restaurant situé près d’une clinique en ruine. Il nous a raconté en rigolant qu’entre les photographes, les chasseurs de fantômes ou les fans de magie noire, le lieu connaissait une forte affluence durant les week-ends.» Un comble pour un bâtiment censé être abandonné

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