15 novembre 2014

La famille recomposée, tout un art

Depuis les années 60, la famille se décline en plusieurs modèles. Entre beaux-parents et demi-frères et sœurs, l’harmonie est à réinventer.

Dans la maison de Karine Margairaz et Salvatore Mercuri à Cheseaux, tous les garçons ont leur petit espace, quel que soit le temps qu’ils y passent.
Dans la maison de Karine Margairaz et Salvatore Mercuri à Cheseaux, tous les garçons ont leur petit espace, quel que soit le temps qu’ils y passent.

Depuis une quarantaine d’années, le modèle traditionnel de la famille a volé en éclats. Puisqu’un mariage sur deux se solde par un divorce, la famille recomposée a glissé d’exception à nouvelle réalité, forme de vie de plus en plus courante et déclinable à l’infini. Une augmentation qui reste malgré tout difficile à estimer précisément, puisque beaucoup de couples échaudés vivent en concubinage ou font appartements séparés. Indice intéressant toutefois: on sait qu’un mariage sur trois est un remariage pour l’un des conjoints au moins et que 58 000 familles, couples mariés ou non, sont recomposées, soit environ 5% des ménages domiciliés en Suisse (chiffres de l’OFS pour 2012). Une évaluation sans doute largement en dessous de la réalité. D’ailleurs, une étude genevoise menée en 2012 par le sociologue Eric Widmer estimait le taux de familles recomposées à 12,7%.

«On ne sait pas grand-chose de ce phénomène qui touche pourtant beaucoup de monde. Les clichés et les préjugés persistent autour des familles recomposées, comme si elles n’étaient pas normales. D’où la réticence, encore aujourd’hui, à endosser cette étiquette», analyse Gloria Repond, doctorante en psychologie à l’UNIL, qui réalise une thèse sur ce sujet.

Ainsi, parents, beaux-parents, enfants en commun, demi-frères et sœurs cohabitent parfois sous le même toit ou vont et viennent dans une organisation complexe. En toute harmonie? Parfois. En toute fragilité? Souvent. «Oui, c’est plus compliqué, parce que les choses anormales ressortent plus facilement. Contrairement à une famille traditionnelle, la place de chacun n’est jamais acquise», affirme Ombeline Becker, coach pour parents divorcés. Elle en sait quelque chose, puisqu’elle-même a grandi dans l’esprit de recomposition: père et mère remariés, plusieurs demi-frères et sœurs. Elle a épousé un homme, déjà père de deux fillettes… «Il y a des moments où je me suis sentie rejetée. Ce sont des filles, le complexe d’Œdipe était encore plus fort vu que la mère n’était plus là. Mais aujourd’hui, on s’en sort bien.»

Une cohabitation pas facile du tout

Une fragilité que confirme le taux d’échec important de ce modèle familial: 70% des familles recomposées se sépareraient au cours des deux premières années de cohabitation. «Oui, ce sont des modèles plus vulnérables de par leur structure spécifique. Le beau-parent arrive comme une pièce rapportée, qui modifie tout le puzzle. Il va devoir trouver sa place dans une histoire qui a déjà un passé. Et faire le deuil de la famille telle qu’il l’avait imaginée», confirme Gloria Repond. Principaux écueils, on s’en doute: l’aspect financier, quand il s’agit d’équilibrer les pensions alimentaires et le budget de la nouvelle famille, la relation parfois difficile avec l’ex-conjoint et la relation avec les enfants de son nouveau partenaire.

C’est justement pour démêler tous ces aspects épineux qu’un groupe de discussion autogéré «Beaux-parents» vient d’être créé à Lausanne. «Etant moi-même en couple avec un homme qui a déjà des enfants, je me suis rendu compte à quel point le rôle de belle-mère était complexe. J’ai eu envie d’échanger mes expériences avec des gens dans la même situation que moi, offrir un espace aux beaux-parents pour partager leur vécu ou tout simplement vider leur sac et se sentir écouté et compris», explique Anne- Julie Choffat.

Pas toujours facile de prendre place dans une cellule qui a déjà son fonctionnement, ses règles, ses petites habitudes. Faut-il par exemple se mêler d’éducation quand il s’agit de l’enfant de l’autre, au risque de se faire rétorquer un cinglant «Tu n’es pas ma mère!» ou «C’était mieux avant, avec mon père!» Les spécialistes s’accordent pour dire que la relation coparentale du nouveau couple est déterminante. «Le beau-parent qui vit dans la maison est l’adulte du foyer, au même titre que l’autre. Il peut faire respecter les règles et se positionner en soutien du parent biologique», affirme Gloria Repond.

Finalement, si la structure est différente, les ingrédients de la réussite sont probablement les mêmes, quelle que soit la famille. Même s’il n’y a pas de formule magique, savoir se remettre en question sans arrêt, être authentique, privilégier les espaces de communication semblent être des clés indispensables pour durer ensemble. Et surtout, comme dit Ombeline Becker, les beaux-parents sont des créateurs, qui doivent inventer leur rôle: «Il faut préserver le couple, qui reste le pilier de la famille, exercer une autorité bienveillante qui donne un cadre aux enfants pour qu’ils soient à leur juste place. Et accepter que l’amour entre ceux qui ne se sont pas choisis ne soit pas une obligation.»

Avec ses propres mécanismes, son équilibre réinventé, la famille reconstituée a finalement aussi ses atouts et ses ressources spécifiques. Parce que les individus qui la composent ont fait l’effort de tout recommencer, qu’ils ont réfléchi sur eux-mêmes. Quant aux enfants, ils ne sont pas forcément les grands perdants de l’affaire. Au contraire, avec plusieurs adultes de référence, les voilà bien entourés! «S’il n’y a pas de dénigrements de part et d’autre, la multitude de liens peut être un enrichissement pour l’enfant, pas forcément une perte de repères», affirme Gloria Repond.

Bon à savoir, une étude a montré qu’il fallait souvent cinq à sept ans pour recréer un esprit de famille, retrouver une stabilité. Et qu’après ce temps-là, on ne voyait plus aucune différence avec une famille de première union…

«Avec cinq garçons, on est un peu un mini-clan»

Dans la maison de Karine Margairaz et Salvatore Mercuri à Cheseaux, tous les garçons ont leur petit espace, quel que soit le temps qu’ils y passent.
Dans la maison de Karine Margairaz et Salvatore Mercuri à Cheseaux, tous les garçons ont leur petit espace, quel que soit le temps qu’ils y passent.

Dans la famille de Karine Margairaz, les garçons sont à l’honneur. Un fils d’un premier mariage, auquel sont venus s’ajouter les deux garçons de son nouveau mari et les deux fils qu’ils ont eus ensemble. «Ça aurait pu tourner au cauchemar! Mais on a eu de la chance, les garçons, encore petits, se sont tout de suite bien entendus.» Quand ils se sont installés ensemble il y a neuf ans, son fils, alors âgé de 3 ans, a vu le déménagement d’un bon œil: «Il a dû partager sa maman, ses jouets, mais il était plutôt content de trouver des copains de jeu!»

Les difficultés du quotidien? La gestion de la relation avec les enfants de l’autre. «Mon mari est parfois plus cool avec ses garçons, qu’il voit moins souvent, qu’avec mon fils. De même, avec son aîné, je fais attention à la façon dont je formule les choses, parce que toute remarque de ma part est perçue plus durement.»

Pour créer un esprit de famille, son mari architecte a fait construire une maison sur mesure à Cheseaux pour que chaque enfant ait son espace: «Ce sont de petites chambres, mais on voulait que chacun habite vraiment là, même s’il passe du temps ailleurs. Ils ont toutes leurs affaires ici et n’ont pas besoin d’arriver avec leur sac de voyage.» Pour la première fois, cet été, ils ont même fait des vacances à sept!

«On est bien maintenant, mais ça a pris des années. On est un peu un mini-clan et les garçons (Luca, Tibor, Hugo, Matteo et Louis), aujourd’hui plus grands, sont assez fiers de ça aussi.» Tout le monde met la main à la pâte et les aînés s’occupent des petits. «C’est une richesse. Dans la société actuelle, c’est un avantage d’apprendre à ne pas être le roi du monde.» Une famille de rêve? «Disons un projet qui me motive!»

«J’aime bien ce rôle de belle-mère où je n’ai pas à me soucier de faire juste ou faux»

Un étage pour tous, un autre pour le couple et un troisième avec des espaces pour chaque famille. Ainsi se compose la maison de Guy Vorlet et Clarisse Michod et leurs enfants à Mézery.
Un étage pour tous, un autre pour le couple et un troisième avec des espaces pour chaque famille. Ainsi se compose la maison de Guy Vorlet et Clarisse Michod et leurs enfants à Mézery.

Si une maison devait symboliser la notion de famille recomposée, ce serait bien celle de Clarisse Michod, Guy Vorlet et de leurs cinq enfants issus d’un premier mariage (trois pour elle, deux pour lui)! Voilà huit ans que la tribu vit dans cette bâtisse de Mézery (VD) rénovée et façonnée sur mesure. «Nous avons un étage commun comprenant une grande cuisine où l’on prend ensemble les repas, ainsi qu’une salle de bain et un petit salon, détaille Clarisse. Deux escaliers séparés mènent au premier étage où les familles ont chacune leur espace. Le deuxième étage est réservé au couple, et Guy y a également son bureau.»

Pourquoi une telle disposition? «Les filles de Guy n’étant pas là à plein temps, nous voulions être sûrs qu’elles puissent s’approprier leur espace lors de leurs visites, qu’elles n’aient pas l’impression de simplement débarquer dans la nouvelle famille de leur papa, et qu’elles aient aussi la possibilité de passer des moments seules avec lui, rien que tous les trois. Il était aussi important que Guy puisse se sentir libre de rester de son côté lorsque ses filles ne sont pas là.» Et de souligner également les différences de mode d’éducation et la volonté de les faire coexister.

Après presque dix ans de vie commune, «l’expérience est positive! Mais nous nous sommes rendu compte avec le temps que Guy et moi tenions beaucoup plus à ces espaces séparés que les enfants, alors qu’au départ, nous pensions agir avant tout dans leur intérêt. Ils s’invitent souvent à dormir les uns chez les autres, et sur leur demande, nous allons partir en vacances tous ensemble pour la première fois l’été prochain. Nous le redoutons d’ailleurs un peu!»

Quant aux rôles de beaux-parents, Clarisse et Guy les abordent chacun de leur façon: «Pour moi qui vis à plein temps avec mes propres enfants Augustine, Théophile et Justin, c’est un vrai bonheur, explique Clarisse. J’aime bien ce rôle de belle-mère où je n’ai pas à me soucier de faire juste ou faux dans mon éducation. La situation est plus difficile pour Guy: comme il voit moins ses filles, il se sent coupable de passer plus de temps avec une autre famille. Mais la situation est plus facile à gérer maintenant que les enfants grandissent: Lara et Inès parlent souvent à leur père au téléphone ou sur Skype.»

www.afmr.ch

www.ombelinebecker.com

© Migros Magazine – Tania Araman et Patricia Brambilla

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