3 avril 2017

Faut-il s’inquiéter du cannabis légal?

Ce nouveau produit, issu de croisements génétiques, connaît un succès foudroyant. Pauvre en THC, ce n’est pas un psychotrope, il échappe donc à la loi sur les stupéfiants. Mais pas toujours aux débats fumeux.

Les producteurs de cannabis légal se multiplient. Mais ils doivent obtenir le feu vert de Berne pour commercialiser leurs produits. (Photo: Keystone)
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C’est la ruée. Le monde en vert et à l’envers: le cannabis légal déferle sur la Suisse depuis l’automne dernier. Un cannabis certes un peu «pour de faux», puisque devant légalement contenir moins de 1% de THC, la substance euphorisante.

Les points de vente se multiplient: kiosques, shops spécialisés, stations d’essence et naturellement le web. Et donc aussi les producteurs, qui doivent obtenir une autorisation de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), après des tests en laboratoire, pour mettre leurs produits sur le marché. La substance dominante du cannabis légal est le cannabidiol (CBD), sans effet psychotrope, mais supposé apporter calme, relaxation et détente, notamment musculaire. Des sportifs de haut niveau y recourent par exemple.

Même si le produit est nouveau et donc encore peu étudié, sa réputation médicale semble déjà bien établie. On parle d’effets anticonvulsifs, antiépileptiques, anti-­inflammatoires, antiémétiques, etc. Ce cannabis peut être fumé, infusé, transformé en comprimés, en liquide pour cigarette électronique, en huile, etc.

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Le CBD a bien sûr ses détracteurs, comme le Groupement romand d’études des addictions (GREA) qui pointe les mêmes dangers que la cigarette en raison de la combustion.

La vente en kiosque fait également débat, certains y voyant une incitation propre à saper le travail de prévention. Même si la vente du produit est interdite aux mineurs et qu’il convient de bien séparer le bon grain CBD de l’ivraie THC.

«Ce produit, c’est un peu comme le Canada Dry»

Olivier Guéniat, criminologue et chef de la police judiciaire de Neuchâtel.

Comment expliquer l’essor soudain du cannabis légal?

Par l’apparition de cultures permettant, grâce à des croisements génétiques, de produire du cannabis avec un taux de THC inférieur à 1% et un taux élevé de cannabidiol (CBD) compris entre 10 et 20%. Disons que ceux qui ont mis la main sur ce marché ont eu du flair, même si l’autorisation d’un tel produit date déjà de 2011. Difficile de savoir pourtant aujourd’hui s’il s’agit d’un marché éphémère ou s’il perdurera.

Ce cannabis légal va-t-il un jour supplanter le cannabis illégal?

Sûrement pas, de la même manière que le jus de raisin ne remplacera pas le vin. Le CBD n’a pas d’effets psycho­tropes, même s’il a plus de «vertus pharmacognosiques» que le jus de raisin, je l’admets. C’est le THC et ses effets qui sont recherchés en premier lieu par les consommateurs de cannabis. Ce nouveau marché ne devrait ainsi pas profiter aux dealers. Les consommateurs qui voudront du cannabis légal iront l’acheter, j’imagine, dans les points de vente légaux.

Pourquoi n’est-il pas possible de distinguer le CBD lors de simples contrôles de police?

Seule une analyse chimique peut identifier cette molécule. L’odeur caractéristique du cannabis est produites par d’autres molécules, les terpènes, présentes dans toutes les plantes de cannabis, quel que soit leur taux de CBD et de THC. Un chien par exemple ne réagit pas au THC, ni au CBD, mais à l’odeur de la plante.

Le coût élevé des analyses – 500 francs – ne rend-il pas le dépistage aléatoire?

Non, car nous sommes capables d’effectuer un pré-test, qui est très bon marché et consiste en une analyse semi-quantitative, un bon pronostic pour quelques francs, vérifiant s’il y a plus ou moins que 1% de THC et entre 10 et 20% de CBD. La précision n’est pas énorme mais suffisante.

Le cannabis sans THC s’apparente-t-il à une simple cigarette?

On ne peut pas comparer. C’est une substance active pharmacologiquement, mais différente de la nicotine, car elle n’induit aucune dépendance. Le point commun cependant reste la fumigation qui nécessite les mêmes mises en garde en matière de santé.

Quelle est la procédure en cas de contrôle d’une personne en possession de CBD?

Nous ne contrôlons que les sachets ouverts. Si la personne admet qu’il ne s’agit pas de CBD, elle peut payer l’amende d’ordre de Fr. 100.-. Elle peut aussi attendre les résultats des analyses. S’il s’agit de CBD, la marchandise est restituée. S’il s’agit de cannabis illégal, la personne sera dénoncée au Ministère public et devra payer, en plus d’une amende, les frais d’analyse et de dossier.

Cela ne complique-t-il pas excessivement le travail de la police? Une légalisation générale ne serait-elle pas plus simple?

Non, parce que pour nous, en réalité, cela ne change pas grand-chose. Les pré-tests sont très simples et ne nécessitent pas énormément de matériel. Des études sont actuellement en cours sur la consommation de ce produit, notamment par rapport aux normes de circulation routière. Nous avons été certes un peu surpris par le phénomène, mais nous sommes en train de rattraper le retard. Pour nous c’est un peu un non-sujet.

Mais qui fait néanmoins beaucoup parler...

Sans doute parce que nous sommes imprégnés par soixante-huit ans d’interdiction. Etre confronté tout à coup à cette appellation de «cannabis légal» vendu en kiosque inspire la méfiance. A tort: ce produit est hors psycho­trope, Swissmedic et l’OFSP ont donné leurs consignes, je ne vois pas où est le souci. Ce cannabis c’est un peu comme le Canada Dry, il a l’odeur, la couleur, mais pas la substance.

Texte: © Migros Magazine - Laurent Nicolet

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