15 août 2017

Femme et médecin légiste

Responsable du service de médecine légale en Valais, Bettina Schrag détaille les contraintes et les satisfactions d’un métier désormais pratiqué majoritairement par des femmes.

Bettina Schrag
En Suisse romande, la médecine légale est majoritairement pratiquée par des femmes.

Pendant les cours d’anatomie, s’il y avait quelqu’un qui tombait dans les pommes, c’était moi.» Bettina Schrag n’a pas toujours voulu être médecin légiste. Cette native des Grisons qui dirige aujourd’hui en Valais le service de médecine légale avait d’abord pensé se spécialiser dans la chirurgie de la main.

Les conseils d’un médecin légiste expérimenté l’aideront pourtant à franchir le pas: «Je regardais la mort comme un échec de la médecine, ce qui n’est pas du tout le cas, puisque la vie aboutit finalement toujours à cette issue.» Et puis la jeune femme comprend bientôt que «l’aspect soignant» ne l’intéresse pas trop: «Ce qui me passionne, ce sont les mécanismes du corps, comprendre ce qui n’a plus fonctionné.»

Elle trouve bientôt un poste en médecine légale pour une année à Lausanne. Depuis, elle n’a plus fait autre chose. Elle explique avoir affaire dans sa profession «davantage à des vivants qu’à des morts». Pour les cas de «bagarres, maltraitances, violences domestiques, abus sexuels, viols», il s’agira en effet de «chercher des blessures, ou l’absence de blessures, de savoir si ça a plutôt été fait avec un couteau à lame dentelée ou lisse, un objet contondant, une ceinture». Dans les cas de maltraitance, la médecin légiste devra établir s’il s’agit «de blessures aiguës ou chroniques, si l’on a affaire à plusieurs épisodes, ou pas».

Au service de la justice et des proches

Pour les morts, il est souvent nécessaire d’aller sur place: «La police a parfois besoin d’une réponse immédiate concernant certaines blessures.» Etablir l’heure du décès doit aussi être fait le plus rapidement possible – «nous n’avons aucun moyen de le faire après». La légiste pourra aussi donner une première piste pour l’identification: «Si ça va être plutôt par la dentition ou une prothèse avec son numéro de série, ou encore par l’ADN.»

Une identification peut être nécessaire même pour des gens retrouvés chez eux: «Si c’est après un certain temps, ils sont souvent méconnaissables.» Cas particulier au Valais: les disparus en montagne. «Avec le réchauffement des glaciers, chaque année, des restes de corps sont retrouvés.»

Un médecin expérimenté pourra réaliser une autopsie en un peu plus d’une heure: «Tout dépend de la situation, il faut parfois faire un IRM, un scan 3D sur certaines blessures, éventuellement une angiographie post mortem.» Pour les cas les plus complexes, «par exemple un homicide, un piéton heurté par un véhicule, cela peut prendre des heures, voire toute une journée, avec parfois la nécessité d’ouvrir aussi les membres, éventuellement le dos.»

Bettina Schrag souligne qu’en dehors d’apporter une «aide indispensable» à la justice, la médecine légale comporte d’autres utilités, notamment de fournir des réponses aux familles:

Qui ne souhaite pas savoir pourquoi son conjoint est décédé, pourquoi son bébé est retrouvé mort dans son lit? Quelle famille ne souhaite pas qu’un disparu soit identifié?

Sans parler des indemnités qui peuvent découler de la conclusion d’une autopsie.

Néanmoins des réticences perdurent: «Même si la société commence à être plus ouverte envers la mort, l’autopsie reste taboue. On voudrait bien savoir ce qui s’est passé, mais imaginer que quelqu’un ouvre votre proche, ce n’est pas facile. Si on leur explique tranquillement, les gens comprennent. Je n’ai jamais vu un procureur demander une autopsie sans raison.»

Cela pourrait surprendre, mais la médecine légale, surtout en Suisse romande, est majoritairement pratiquée par des femmes. Faut-il y voir l’influence des séries télévisées et des polars? Bettina Schrag assure que, pour elle, cela n’a joué «aucun rôle». «Les séries on les regarde avec des collègues et on se dit parfois que ce serait bien si on pouvait travailler comme ça, en tailleur, hauts talons, très bien maquillée. Mais la réalité est tout autre. Lorsqu’on fait notre métier, on est plutôt en baskets, t-shirt, queue de cheval et mal coiffée.»

Les séries télé

Autre divergence: «Dans les séries, c’est une personne qui fait tout, alors qu’en réalité nous travaillons en équipe et en collaboration permanente.» Une manière de faire d’autant plus importante «qu’en médecine légale on préfère voir à quatre yeux plutôt qu’à deux, parce qu’on ne peut pas se permettre de rater quelque chose. Une mauvaise conclusion peut avoir des conséquences catastrophiques.» Les échanges sont ainsi constants avec les collègues de Lausanne et Genève.

Quand on lui demande si les Grisons ne lui manquent pas, Bettina Schrag répond que, pour elle, en médecine légale mieux vaut «ne pas travailler dans le canton où l’on a grandi.

En Valais, je n’ai pas de parents parmi mes clients.

Enfin, à «toutes les jeunes filles qui rêvent de faire ce travail parce qu’elles l’ont vu à la télé», la légiste tient à rappeler qu’il peut s’agir d’une activité «extrêmement physique». «On est régulièrement amenée à manipuler des corps, qui sont rarement dans la position qui nous arrange, et les morts paraissent toujours plus lourds que les vivants.»

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