19 septembre 2018

Fous de plantes

Appartements transformés en jungles, phénomène viral sur les réseaux sociaux, tendance déco en plein essor... Les plantes d’intérieur font désormais fureur auprès d’un public urbain en quête de nature.

Miriam Schmid
Entre soins aux plantes et publications sur les réseaux sociaux, les journées de Miriam Schmid sont bien remplies (photo: Nicolas Schopfer).

La frénésie a déjà gagné les habitants de la plupart des centres urbains occidentaux, tel un virus. Depuis quelques années, les plantes vertes prennent racine dans les intérieurs les plus variés, transformant parfois des appartements en véritable jungle où branches et feuilles parcourent les murs du sol au plafond.

Certains adeptes sont de véritables collectionneurs, incollables quand il s’agit de donner le nom – aussi latin soit-il – d’une plante qu’on leur désigne. D’autres sont de simples amateurs qui n’hésitent pas à cultiver leur passion dans les espaces les plus exigus (lire les témoignages ci-dessous).

Mais comment expliquer ce nouvel engouement? «Je pense que ça vient d’un besoin ancré en nous tous, surtout quand on vit en zone urbaine, souligne Judith de Graff, cofondatrice du site Urban Jungle Bloggers et coauteure d’un ouvrage à succès du même nom. Les gens sont de plus en plus nombreux à habiter en ville, où il y a peu d’espaces verts.

Pour retrouver un peu de verdure, le plus simple reste quand même de décorer son intérieur en y apportant de la nature.

Judith de Graff

On ne compte plus le nombre de blogs qui font la part belle aux plantes vertes, dispensant conseils d’entretien et diffusant des images toujours plus sophistiquées. Quant aux comptes spécialisés sur Instagram, ils n’en finissent pas de gagner de nouveaux abonnés.

«L’impact des réseaux sociaux est assez important, surtout auprès des jeunes entre 20 et 30 ans qui passent beaucoup de temps sur Instagram. Aujourd’hui, on partage beaucoup de photos d’intérieurs où la verdure est très présente: or, on est inspiré par ce qu’on voit et cela renforce la tendance.»

Celle-ci s’oriente d’ailleurs de façon assez nette vers des variétés toujours plus majestueuses. «Les plantes à grandes feuilles, comme le monstera (lire encadré ci-dessous) et le calathea, ont été très médiatisées et la demande a donc sensiblement augmenté», confirme Andreas Geissmann, assistant responsable de l’assortiment plantes à Migros.

Les plantes gagnent partout du terrain

Côté objets de décoration, on remarque là aussi un certain attrait pour le végétal. «On voit maintenant beaucoup de motifs botaniques qui décorent les coussins, les rideaux ou les papiers peints, commente Judith de Graff. D’ailleurs, pour ceux qui n’ont pas forcément la main verte, c’est une façon facile d’apporter un peu de verdure dans leur appartement.»

Malgré l’importante source d’inspiration qu’elles représentent, les plantes vertes ne sont-elles néanmoins pas qu’une tendance appelée à disparaître quand les «like» se feront plus rares sur Instagram et l’industrie de la mode sera à l’affût de nouvelles couleurs? Pour notre blogueuse, en tout cas, rien de tel n’est à prévoir:

On voit maintenant très peu d’appartements où il n’y a pas de plantes du tout. Je pense que c’est vraiment parti pour durer.

Judith de Graff

«C’est une vraie addiction»

Chez Miriam Schmid, 40 ans, à Lucerne, c'est un peu la jungle. (photo: Nicolas Schopfer)

D’après ses derniers calculs, elle recense plus de 250 plantes vertes dans sa maison nichée en périphérie de Lucerne. Pénétrer chez Miriam Schmid – Mee pour les intimes – , 40 ans, de Lucerne, c’est un peu comme s’immerger dans une petite jungle à l’atmosphère tropicale.

Partout, du salon à la chambre à coucher, les plantes trônent, décorent, arpentent les murs du sol au plafond. Un spectacle étonnant que cette spécialiste de la vente de décoration en ligne sait mettre en scène: ici un tronc d’arbre repeint sert de support aux plantes grimpantes, là des pots qu’elle a décorés elle-même et disposés entre un portrait de Frida Kahlo et un canapé douillet.

Il faut dire que la Lucernoise de 40 ans voue une véritable passion à ses plantes. Une passion qu’elle partage quotidiennement sur son compte Instagram qui compte pas moins de 60 000 abonnés.

«Publier des photos, des vidéos et des stories me prend énormément de temps, tout comme répondre aux nombreux messages que je reçois tous les jours. Instagram, c’est comme un Tamagotchi: une sollicitation permanente.»

Mais il n’y a pas que sa communauté virtuelle qui lui demande de l’investissement. «Je surveille mes plantes quotidiennement et je les arrose pendant environ une heure tous les trois jours. Leurs formes, leurs feuilles me fascinent. Je les considère un peu comme mes enfants.

C’est vraiment une addiction, j’ai l’impression de n’avoir que ça dans la tête.

Miriam Schmid

La preuve de cet amour inconditionnel? Une feuille de monstera – sa plante préférée – qu’elle s’est fait tatouer sur le poignet lors d’un récent voyage en Amérique centrale.

Mais Miriam Schmid n’a pas toujours été une passionnée hyper- branchée sur les tréseaux sociaux. «Cela ne fait qu’un an que j’ai créé un compte Instagram et que j’ai commencé à collectionner des plantes. L’envie m’est venue quand mon mari, ma fille et moi avons emménagé dans cette maison à l’écart du centre, il y a deux ans.»

Celle qui a vécu toute sa vie en ville cherche alors à retrouver un peu de nature et un cadre plus calme pour élever son enfant. «Maintenant, dans ce nouvel environnement entouré de verdure, je me sens plus relaxée et éveillée grâce à tout l’oxygène que donnent mes plantes. J’ai aussi une meilleure peau, je sens qu’elle est moins sèche.»

Miriam Schmid aimerait aller encore plus loin et faire rejoindre sa passion et son activité professionnelle. «J’ai le projet de créer ma propre entreprise avec un proche qui est graphiste. On voudrait développer des produits de décoration inspirés par la nature, comme des draps de lit et des coussins.» Avec son talent pour la promotion et son amour des plantes, gageons que ce sera un succès.

«J’ai plus de plantes que de mètres carrés»

Flavia D’Auria travaille au quotidien avec les plantes et cultive sa passion aussi chez elle (photo: Nicolas Schopfer).

Flavia D’Auria, 23 ans, de Lausanne, a beau vivre dans un petit studio de 35 mètres carrés, cela ne l’empêche pas de cumuler les plantes vertes. «J’adore le concept de jungle urbaine, s’enthousiasme-t-elle. C’est une façon d’introduire la nature chez soi: dans un monde de plus en plus régi par la technologie, je trouve cela important.»

Il faut dire que l’Italo-Suisse, qui fait un apprentissage de fleuriste, a de qui tenir: «Ma maman a toujours eu la main verte. Petite, j’adorais l’aider au jardin.» Fan de déco, Flavia a également été influencée par les comptes Instagram affichant des photos d’intérieurs peuplés d’une dense végétation. «Tout a commencé il y a environ six mois. Je suis tombée amoureuse du monstera.

Quand je m’en suis enfin acheté un, j’ai repéré une autre espèce qui m’a plu, et ainsi de suite.

Flavia D’Auria

Aujourd’hui, près de cinquante plantes de tailles variées garnissent ses étagères, ses tables, ses sols et ses rebords de fenêtre. «J’ai une petite station de bouturage où je fais quelques essais. Je suis toute contente quand ça marche!» Elle a même composé un terrarium dans une bouteille, où s’ébattent de minuscules insectes baptisés collemboles et s’est essayée à l’art du kokedama, ces sphères de mousse ­venues du Japon.

«Quand je vais dans un magasin de plantes, je fonctionne au coup de cœur. C’est en revenant à la maison que je décide où placer mon achat en fonction de ses besoins, notamment en lumière. J’ai aussi une liste de souhaits, que j’agrémente au fil de mes visites sur divers comptes Instagram. En ce moment, je m’intéresse au caladium, mais c’est dur de s’en procurer en Suisse. Parfois, je suis aussi limitée par mon budget.»

Ainsi que par l’espace, qui s’avère assez restreint. En attendant d’habiter dans un appartement plus grand, ou même, qui sait, d’avoir un jardin – «Je rêve de cultiver mon propre potager!» – elle avoue se faire parfois engueuler par son copain, avec qui elle vit, quand elle rapporte une nouvelle locataire végétale. «Mais ça lui arrive aussi de m’en offrir! Et il a même son propre plant de piments.»

Chaque semaine, elle ­ consacre une partie de son jour de congé à l’arrosage. «C’est devenu un rituel. Je me réveille, prépare mon café et ensuite je me lance dans l’inspection de mes plantes. Je les considère un peu comme mes enfants: d’ailleurs, je les appelle mie bimbe, c’est-à-dire mes petites. Elles me font sentir quand elles ont besoin de moi, mais aussi quand elles sont heureuses…»

Les musiciens Louise Meynard et Julien Dinkel sont aussi sur la même longueur d’ondes en ce qui concerne l’arrangement végétal de leur colocation (photo: Nicolas Schopfer).

«On se donne des conseils, on s’échange des boutures…»

«C’est chouette d’avoir quelqu’un avec qui partager cet amour des plantes! On se donne des conseils, on s’échange des boutures… Et en cas d’absence, on sait qu’on peut compter l’un sur l’autre pour l’arrosage.»

Tous deux membres du groupe folk Quiet Island, Louise Meynard, 25 ans, et Julien Dinkel, 28 ans, vivent à Genève en colocation depuis un an et chacun cultive, dans sa chambre, son petit jardin d’intérieur. La cuisine, elle, accueille les quelques spécimens qu’ils ont achetés ensemble.

Quant à la salle de bain, ils rêveraient de l’investir également: «Malheureusement, elle n’a pas de fenêtre. Sinon, on y aurait fait pousser des espèces qui prolifèrent avec l’humidité.»

Aucun des deux n’a pourtant grandi dans une famille particulièrement accro au règne végétal. «J’ai toujours pensé que je n’avais pas la main verte, raconte même Louise. C’est en aidant ma maman à aménager son balcon que j’ai eu le déclic. Quand j’ai vu que la chambre que j’allais occuper dans la colocation recevait beaucoup de lumière, je me suis lancée, même s’il ne me reste plus beaucoup de place pour le reste.»

Et Julien a découvert la mode des jungles urbaines quand il étudiait à Bruxelles: «Ça m’avait permis de m’approprier mon logement, j’y avais pris énormément de plaisir. J’ai gardé cette habitude en rentrant à Genève.

J’aime cette idée de faire se côtoyer ville et nature.

Julien

Graphiste, il accorde beaucoup d’attention à la dimension esthétique de ses arrangements. «Lorsque je choisis une nouvelle plante, j’imagine toujours l’espace qu’elle occupera et comment elle entrera en dialogue avec les autres. Je passe aussi beaucoup de temps à les dessiner: pour moi, elles représentent une source d’inspiration inépuisable.» Quant à Louise, elle adore voir le soleil filtrer dans les feuilles à son réveil.

Dans un monde comme le nôtre, je suis heureuse de pouvoir me réjouir d’une chose aussi simple…

Louise

Elle s’adonne avec plaisir à de petites expériences: «Il m’arrive de rapporter des rameaux à bouturer de mes sorties dans la nature.» Ni l’un ni l’autre ne pourrait envisager maintenant de vivre sans plantes. «Même si cela prend du temps de s’en occuper, c’est devenu pour moi un rituel assez méditatif qui me fait du bien», souligne Julien.

Difficile pour eux, donc, de se limiter dans leurs achats: «Je repars rarement les mains vides d’un magasin, reconnaît Louise. Et comme ma chambre est assez petite, j’envisage d’utiliser maintenant la hauteur en installant des crochets et des étagères.» Leur prochain défi commun? Relier leurs balcons respectifs avec du lierre…

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