13 décembre 2017

La pelle en absence

La chronique de Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.
Temps de lecture 2 minutes

Je crois que Progéniture a vu ma langue se frayer un chemin dans la bouche de Svetlana. Sorte de cœur avec les lèvres, dans une franche adulescence programmée. Un smack comme un bâillement émotionnel. Rien de plus. D’autant qu’il y avait foule. Nos paupières rangées sous une amourette de terrasse. «Tu ne devais pas jouer, toi?» Les gosses voient tout. Disent tout. Pensent tout. Nous étions pourtant bien rangés entre une bouchée de poulet fermier et une gorgée de café équitable. C’est con: la sobriété dominicale ne permet pas toujours à la discrétion de résister à l’excitation. C’est sûr, Progéniture a photographié dans son esprit ce geste qu’elle n’a encore jamais tenté: une pelle de grands. Celle qu’on agrippe couramment pour sonder une terre vaguement sentimentale. Et la voilà soudain investie d’une mission divine, telle Dora l’exploratrice infiltrée dans un brunch de créatifs fatigués. Merde.

Évidemment, comme un prix Nobel dévoilerait une évidence scientifique, Progéniture jurera dès que possible (et sur la tête de son doudou) que Papa a embrassé Svetlana sur la bouche. Il faut la comprendre. C’est une découverte aussi fracassante que le retour annoncé de La Reine des neiges dans le budget des familles. «Maman, maman, maman, maman! Papa a une nouvelle amoureuse! J’ai tout vu.» Maman sourit. Papa dément.

Mais si les adultes composent quotidiennement avec la valeur précaire d’une étreinte, les mioches érigent une statue (et un statut) à chaque bisou.

Et le cœur en floraison de Progéniture n’a pas l’âge (ni la tristesse) d’entendre que Svetlana n’est qu’un vague coup d’un soir déballé à l’aube, à la manière d’un jetlag mal anticipé. Alors on se penche discrètement pour déposer le plaidoyer dans le tympan de la mère:

- On n’a même pas baisé, elle divague la petite.

- J’avais compris. Tu vas lui dire quoi?

Peut-être qu’il faut lui dire qu’une amoureuse, c’est comme une poignée de pop-corn dans une paume, un lendemain sans école, un rebord de balcon couvert de neige vierge. Ou une simple profiterole au chocolat qui s’évade d’un présentoir. Périssable. «Donc maman, quand c’était ton amoureuse, c’était 1000 profiteroles?» Comme quoi, la réussite d’une éducation se cache parfois dans l’échec d’un baiser volé.

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