13 juin 2018

Melgar, entre la ville et la mort

La chronique de Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

La ville, c’est la vie (ou l’inverse). Aujourd’hui, sans pics de pollution ni épicerie indienne à moins de trois enjambées de ma tanière, je suffoque, je relis Bukowski et je fume la doublure de mon canapé vintage. La ville, c’est le portrait d’un vieux dégueulasse. La ville, quand on y a goûté, c’est une drogue dure qui s’injecte à fleur de bitume. La ville, on y gratte de grands bouts d’humanité comme des ongles sur une chair qui en a vu d’autres. La foule y est grise, blonde, anonyme, élégante, aisée, pressée, désabusée, fauchée, folle, furieuse, passionnée, droguée, vegan, anorexique, raciste, dépressive, créative, belle à crever, bête comme ses pieds. La ville, c’est de l’injustice emballée dans une déclaration d’amour. La ville, c’est la salle d’attente d’un psychologue plantée entre deux kebabs. J’ai grandi au 11e étage. J’ai joué sur des trottoirs. J’ai galoché à des feux rouges. J’ai pleuré contre des voitures. J’ai pissé sur des murs. J’ai rompu dans des culs-de-sac. J’ai séché les cours dans des bistrots. J’ai sauté dans des poubelles. J’ai promis contre des abribus. Une enfance comme une heure de pointe culturelle.

La ville, c’est de l’injustice emballée dans une déclaration d’amour

Fred Valet

Et puis, une nuit de novembre, au lieu de louer un DVD, j’ai participé activement à la fabrication d’un nourrisson. Au-dessus d’une discothèque. À Lausanne. Dans le quartier de Saint-Roch. Le quartier de Fernand Melgar. Le quartier où des Noirs vendent de la blanche. Le quartier qui suicide nos chérubins. Le quartier qui a dépucelé la carrière politique de droite d’un cinéaste de gauche. Lausanne la dangereuse. Bien sûr, nous aurions pu demander l’asile familial dans un village à nom composé, dans une villa jumelée, dans un silence verdâtre, dans un soupir agrarien.

Plus qu’une poignée de dodos citadins et Progéniture aura huit ans. Huit années d’insouciances acidulées et d’incommensurables dangers potentiels. Dehors, il y a le harceleur, le dealeur, le pédophile, la prostituée, le témoin de Jéhovah, la boulette à 40 balles et Fernand Melgar. Mais pour Progéniture, il y a aussi son vieil ami SDF qui écoute goulûment le récit de sa journée d’écolière en recevant une thune et ces toxicomanes à deux roues de sa trottinette «qui n’ont pas de chance d’être aussi tristes». La vie s’enseigne difficilement sans la ville.

➜ A lire aussi: Tu fais ça comment?

Benutzer-Kommentare