22 février 2018

Permis de détruire

La chronique de Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

[On boit quoi? Gin tonic?] Certains ont des voitures, des conjoints, des chalets, des dettes, des bitcoins, des fantasmes, des promotions, des albums de Michel Sardou, des vues sur la voisine ou sur Youtube, des grandes vacances, des petites victoires, des chaussures, des horaires ou une dépression. D’autres ont même une famille ou des dents en or. On peut aussi cumuler. (C’est vivement conseillé pour briller chez son thérapeute.) Ouvrir grands les bras en singeant la pelle à neige. Tout ramasser pour fabriquer un gros tas de vie. Compulsif.

[T’en reprends un?]Ils ont construit, eux. En bons ouvriers de l’absurde. Construit leurs jouets, construit leur personnalité, construit leur avenir, construit leur sexualité, construit leurs meubles, construit leur argumentaire, construit leur carrière, construit leur réputation, construit leur couple, construit leur véranda. Bien sûr, il est possible de secouer discrètement le sac de temps en temps pour que la voiture se retrouve sur Youtube, les dettes chez le conjoint et les fantasmes chez la voisine. Ils raffolent tous de ces rocades sans gloire. D’autant que l’époque peut se montrer assez souple du moment qu’on accepte de sucer goulûment les verbes qu’elle a elle-même popularisés. Avoir. Posséder. Acquérir. Engranger. Fructifier. Amasser. Empiler. Entasser. Collectionner. Les greniers ont été inventés parce que les angoisses prennent toute la place dans les cœurs. Même les sentiments deviennent des souvenirs qu’on étouffe dans des cartons. Des vies échafaudées comme des armoires encastrées dont ils avalent la clé avant de dormir, de peur de les ouvrir en pleine nuit. [C’est beau ce que tu dis. T’en es où avec Isabelle? C’est pas Isabelle? Et tes jobs, tu tournes?]

[Je crois que je vais passer au Coca Zéro.]Et puis, un matin, comme des doigts d’enfant autour d’un Kinder Surprise, ils réduisent en miettes. Ils défoncent, l’écume aux lèvres et sans coup de semonce, toute une vie qui soudain s’évapore dans un hurlement de victoire. Michel Sardou vole par la fenêtre. Ils consomment la voisine. Ouvrent un food-truck. Vendent le conjoint et quittent la voiture (ou l’inverse). Une libération tolérée, attendue et jubilatoire.

Au fond, la crise de la quarantaine, c’est un cadeau. [Moi aussi je veux un plaid, un chalet à Nendaz et une copine qui sent le pamplemousse.] Pour autant qu’on ait quelque chose à détruire. [Tais-toi et reprends un gin.]

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