28 novembre 2018

Prochain arrêt: le divertissement

La chronique de Fred Valet, journaliste et auteur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste et auteur.

Fendre le trafic à vive allure dans un shuttle aux couleurs d’un palace et réajuster son sarouel dans un bus pour Paléo, ça ne dit pas la même chose. Le mois dernier, nous avons dû emprunter une navette. L’histoire pourrait s’arrêter là. Dès qu’une activité force des anonymes à s’entasser dans un véhicule à objectif commun, il faudrait pouvoir fuir à grands pas de touristes. Une navette, c’est le signe d’un danger imminent. Entre sa décoration singulière et ses odeurs plurielles, dans la longue liste des catastrophes sociétales, la navette vient se classer sans peine entre un nouvel album de Jenifer et un smoothie à la patate douce.
 

Nous sommes trois enfants et deux adultes suçant goulûment leurs privilèges à l’idée de déflorer New York pour l’équivalent de cinq SMIC. Mais soudain, à Paris: le drame. Correspondance retardée, distribution d’excuses, de bons-repas et de trousses de toilette. «Des chambres à Disneyland, c’est tout ce qu’il nous reste.» Les gorges se serrent aussi vite que les cuisses dans l’estafette en route pour Marne-la-Vallée. Dans le convoi, une personne majeure en grande discussion avec son doudou princesse, une famille plus bruyante que nombreuse et un WIFI claudiquant. Voyager en navette, c’est le niveau expert du coming-out. C’est afficher son itinéraire, dévoiler son manque d’autonomie, exposer ses passions et renseigner sur sa classe sociale. Destination: le divertissement. Celui qui s’imagine en rêve d’enfant et se construit en zone industrielle.

Les rires semblent médicamentés et l’amusement aveuglé par les néons

Fred Valet

Sur place, faux ranch, faux bois, fausse essence de séquoia, vraie tristesse. Pour oublier les oreilles de souris qui labellisent la plupart des crânes d’adultes, je gribouille une statue de la Liberté sur le t-shirt de Progéniture et commande des coupes de champagne. Des bulles comme une capote sur l’amour-propre. Non loin, l’immense buffet à volonté gave des touristes endettés qui en manquent cruellement. Les rires semblent médicamentés et l’amusement aveuglé par les néons. Plus tard, ivre et depuis le bar, j’autorise par SMS les gamins à démonter les chambres de joie. Quand le divertissement est simulé, le désordre devient nourricier. Dehors, la navette dort paisiblement. Et je me dis soudain que si la pauvreté est foutrement lucrative, la lucidité a peut-être un peu le mal des transports.

➜ Lire aussi: La mère à boire

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