2 mai 2018

Tu fais ça comment?

Par Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

La paternité est une loterie. Si on peut choisir les sièges en cuir de sa Bentley ou le tour de taille de sa financée (au début), il paraît en revanche téméraire de revendiquer (sans rictus) l’intelligence, la culture, la sociabilité ou la tolérance de sa marmaille. L’ADN n’est pas un panier à compétences. Je n’écoute pas de jazz, j’enfourne des surgelés, mon lavabo héberge des poils et je ne suis pas Elon Musk. Mes défauts ont malgré tout accouché d’une horde de qualités, planquées sous un perfecto taille mioche. (Oui, je suis le père, malotru.) J’ai de la chance. Comme une main creuse sur l’épaule d’un bandit manchot un après-midi de novembre. Comme on tombe sur une chouette fille, deux larmes seulement après une rupture. Un jackpot irrationnel. Non, vraiment, chaque minute est un ravissement et l’éducation un hobby. Amen. Alléluia. Gloire à la vie. (Non, je ne suis pas ivre.)

Pendant que vous tentez de désincarcérer vos innommables rejetons du pot de Nutella à coups de devoirs, Progéniture revisite quasiment le Tannhäuser de Wagner sur un clavier Reine des neiges en se curant le nez. Il m’arrive parfois d’observer le fruit de mes entrailles comme un colis qu’on aurait déposé par erreur sur le palier. «Ouais, j’ai de la chance.» Une phrase qui danse sur mes lèvres à chaque fois que des compliments atterrissent sur mon œuvre moulée dans des Stan Smith. Il suffit qu’elle sache se divertir chichement sous une table arrosée d’adultes, sans ruiner le parquet d’une bruyante impatience, pour qu’on me félicite comme un restaurant sur TripAdvisor. Couvrir de louanges un enfant qui semble jouir de toutes ses fonctionnalités d’usine confirme l’idée saugrenue que donner la vie se rapprocherait d’un acte artistique. C’est embarrassant.

J’ai manifestement réussi un gamin comme on rate la photo de sa cousine Chantal.

Fred Valet

J’ai manifestement réussi un gamin comme on rate la photo de sa cousine Chantal. Bien sûr, une fois passée l’avalanche de dithyrambes, il faudrait pouvoir justifier son talent de géniteur. Légitimer son coup de génie. Replacer le miracle dans son contexte. Injustice! Les parents shootés au Tranxilium veulent comprendre pourquoi ma descendance est capable d’empathie sautillante devant un mauvais concert de rock, alors que Kevin ou Bastian se contentent d’uriner dans les géraniums de la voisine en hurlant comme des porcelets.

«Elle est vraiment super.» Ouais, j’ai de la chance. Parce que je n’y suis pour rien. Éloigner un cran d’arrêt des mains de ses enfants ou les saucissonner dans le costume d’une école privée ne fait pas d’eux des disques d’or. Je connais d’ailleurs des gens de bonne famille qui portent volontairement du Desigual. 

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