20 juin 2019

«Je veux combattre la mort»

Patrick Burgermeister est cryogénicien. Son leitmotiv? Ce chercheur de 49 ans milite pour que les individus puissent se faire congeler au moment de leur décès dans l’espoir que de futures avancées technologiques puissent les ramener à la vie.

Patrick Burgermeister
Patrick Burgermeister est cryogénicien, du mot grec «kryos» qui veut dire «froid».
Temps de lecture 6 minutes

Patrick Burgermeister, vous présidez CryoSuisse, la société suisse de cryogénie. On pourrait aussi dire que la mort est votre hobby. Qu’est-ce qui vous fascine autant dans ce thème?

Je suis biologiste moléculaire et, en tant que chercheur, j’ai constaté que nous sommes en mesure de traiter, voire de guérir un nombre croissant de maladies. Avec un peu, ou peut-être beaucoup d’imagination, j’en suis venu à la conclusion que la médecine sera un jour capable de soigner toutes les pathologies. Ce jour-là, il serait vraiment dommage que je me sois contenté de l’espérance de vie que j’ai aujourd’hui et qui paraîtra alors ridiculement courte. Ce cheminement m’a inéluctablement conduit à la cryogénie, une sorte de machine à voyager dans le temps qui, grâce à la congélation, pourrait m’emmener dans un futur où la maladie qui m’a coûté la vie serait curable.

Recherchez-vous donc la vie éternelle?

Dans le principe, oui, même si je préfère parler d’une «vie illimitée».

Vous ne voulez donc pas accepter la mort?

Je veux la combattre.

Mais la mort fait partie de la vie, de notre nature humaine. Vous vous mêlez de ce qui n’est pas de votre ressort...

«La mort fait partie de la vie», «la mort a un sens», «il faut faire de la place à la nouveauté»... pour moi, ces formules ne sont qu’une forme de rationalisation trouvée par l’être humain confronté à sa finitude. Le fait que nous devions mourir est l’une des pensées les plus brutales qui soient. Savoir qu’un jour tout sera irrémédiablement terminé pousse les uns à se tourner vers la religion, les autres à refouler cette réalité. En tant que scientifique, je ne me satisfais d’aucune de ces deux «solutions», et encore moins d’une phrase comme «On ne peut rien y faire». 

En affrontant la mort, vous vous êtes choisi un formidable adversaire. Qu’est-ce qui vous fait croire que vous poursuivez un but réaliste et non un pur fantasme?

Un exemple concret: il y a plus de dix ans, la Suédoise Anna Bagenholm a eu un accident de ski au cours duquel elle a été prise au piège sous une plaque de glace. Elle est morte pendant plus de 90 minutes: son cœur ne battait plus, son cerveau n’était plus irrigué. Et malgré cela, elle a pu être réanimée. Sa température corporelle était de 13,7 degrés Celsius, la plus basse jamais enregistrée chez un être humain. Son cas montre l’intérêt que peut avoir l’hypothermie, autrement dit l’utilisation thérapeutique de températures très basses. Depuis, la technologie de réfrigération est une méthode reconnue, utilisée notamment lors d’opérations du cœur, mais aussi chez les personnes accidentées et gravement blessées. Le froid endigue en effet les hémorragies et ralentit tous les autres processus biologiques. On gagne du temps. La cryogénisation exploite elle aussi cette particularité.

C’est également sur ce principe que se base le «social freezing»: des jeunes femmes font congeler leurs ovocytes afin de reporter une éventuelle maternité.

Justement, cette comparaison souligne bien la principale difficulté de la cryogénisation: les dimensions du corps humain. S’il est relativement facile de congeler des ovocytes, des spermatozoïdes ou des cellules sanguines pour les décongeler un jour, ces deux processus sont très difficiles lorsque l’on parle d’un être humain. La décongélation, surtout, est problématique: comment est-elle possible sans causer aux organes vitaux des dommages irréversibles? Sur ce point, nous savons encore très peu de choses.

Il y aurait déjà deux ou trois Suisses congelés et entreposés aux États-Unis. Quelles formalités ont-ils dû remplir pour en arriver là?

Les personnes intéressées signent un contrat avec un organisme de cryogénisation – ­actuellement, il y a surtout deux grands prestataires américains dans ce domaine. Puis elles s’acquittent d’une modeste cotisation et contractent une assurance-vie, par exemple auprès de Swiss Life, qui couvrira les frais du processus de cryogénisation, ces derniers pouvant atteindre 200 000 francs.

Que se passe-t-il en cas de décès?

À l’approche de la mort, une équipe de garde prend le relais. Dans l’idéal, celle-ci commence le processus de cryogénisation dès que le dernier souffle a été rendu. Toutefois, avant qu’elle puisse commencer, un médecin doit impérativement établir un certificat de décès. Le sang est progressivement remplacé par une solution à base de glycérine destinée à protéger le corps du gel. L’organisme est peu à peu refroidi, d’abord avec de la glace, à zéro degré, puis avec de l’azote liquide, à moins 196 degrés. Il est ensuite placé dans un cercueil et acheminé par avion vers les États-Unis, pour être gardé dans un réservoir situé dans un entrepôt d’environ 250 places.

Comment réagissent les gens lorsqu’ils apprennent que vous êtes cryogénicien?

De manière très suisse: on n’en parle pas beaucoup. Les gens changent assez vite de sujet, soit parce que cela ne les intéresse pas, soit parce qu’ils se sentent mal à l’aise. De parler de la mort? Le sujet plombe l’ambiance. En outre, on a tendance à considérer son propre décès comme relevant du domaine strictement privé.

Vous a-t-on déjà dit que vous étiez fou?

Personne ne me l’a encore dit ouvertement de manière aussi directe.

Votre statut d’universitaire vous protège peut-être. Avec cette carte de visite, votre interlocuteur a moins tendance à se dire que vous êtes...

… complètement givré (Rires). J’aime dire aux plus sceptiques, non sans une certaine arrogance, que plus on s’intéresse à un sujet, plus on devient crédible. Après tout, les profanes se font aussi une idée très imprécise de tout ce que la médecine peut faire aujourd’hui. J’ai actuellement sur mon bureau le plan commercial d’une entreprise britannique qui prétend disposer d’une technologie capable de combattre toutes les formes de cancer. Et le plus beau, c’est que les démonstrations paraissent raisonnables.

Quelle est actuellement la plus grande préoccupation de CryoSuisse?

Nous avons découvert que du point de vue de la loi, la cryogénisation est possible en Suisse. Il faut des directives anticipées du patient ainsi qu’un testament. Mais si le mourant souhaite être congelé, c’est sa volonté qui prime. Cela établi, notre objectif numéro un concerne l’ouverture sur le sol suisse d’un entrepôt pour les corps congelés. Nous avons déjà visité quelques sites potentiels, notamment des bâtiments militaires désaffectés. Dès que nous aurons trouvé notre bonheur, je signerai moi-même mon contrat personnel afin de préparer l’avenir.

N’êtes-vous pas effrayé à l’idée de vous réveiller dans, disons, cent ans dans un réservoir réfrigérant, propulser dans un monde complètement inconnu?

Bien sûr, je n’ai aucun mal à m’imaginer des scénarios catastrophes sur l’état du monde dans le futur. Mais je ne sais rien précisément. Si j’adopte un point de vue optimiste, je peux aussi imaginer qu’un monde qui décongèle des êtres humains est bienveillant, pour ne pas dire plein de sollicitude. Pour moi, l’idée de rester mort pour toujours est bien plus effrayante que toutes les autres visions d’horreur. Il y a d’ailleurs cette boutade des cryogéniciens: la cryogénie est la deuxième chose la plus terrible qui puisse arriver à quelqu’un.

À combien estimez-vous les chances de la cryogénie de fonctionner un jour?

À plus que zéro. Qui dit zéro se base sur une estimation scientifiquement incorrecte d’un événement situé dans le futur et ne permettant donc aucune affirmation définitive. Je suis parfaitement conscient du fait que la probabilité est mince mais même ainsi, cela me semble une option préférable à la crémation ou à l’inhumation qui ramènent inéluctablement les chances à zéro.

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