26 mars 2012

Le chirurgien au grand cœur

Gàbor Vàradi, spécialiste en médecine esthétique, répare les imperfections du corps. Mais, surtout, reconstruit les zones mutilées par l’excision. Portrait d’un homme pour qui beauté et éthique ne sont pas forcément antinomiques.

Gàbor Vàradi
Gàbor Vàradi: «Je suis choqué que l’assurance de base ne prenne pas en charge les coûts de reconstruction du clitoris.»
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Dans une vieille bâtisse majestueuse convertie en clinique privée à Genève, Gàbor Vàradi travaille comme chirurgien esthétique. Dans son cabinet défilent nez imparfaits, petites poitrines et culottes de cheval.

Un jour de 2005, une femme africaine prend rendez-vous pour une augmentation mammaire. «Elle m’a dit qu’elle avait été excisée, m’a expliqué le déroulement et les raisons de cette pratique. J’ai toujours souhaité faire de l’humanitaire, à cause de mon parcours: je suis né en 1956 à Budapest, quelques semaines avant le débarquement des troupes russes. Mais dans la chirurgie esthétique, il n’y a pas beaucoup de possibilités de le faire. Si j’avais choisi l’oncologie, ça aurait peut-être été autre chose», remarque Gàbor Vàradi.

L’homme a longtemps hésité entre la psychiatrie, la chirurgie esthétique… et les beaux-arts. «Finalement, la chirurgie plastique est la seule à être créative, et elle a un lien fort avec l’éthique: les gens qui me consultent ont une fragilité. Je les aide à se sentir mieux.»

Il est arrivé de Hongrie en Coccinelle rouge, avec ses parents, en 1971. «Mon père a survécu de justesse aux camps de concentration, il s’est longtemps battu pour un socialisme à visage humain. Déçu de son impuissance, il ne pensait qu’à partir.»

Six mille femmes excisées chaque jour

Au bénéfice d’un visa de touristes, la petite famille arrive en Suisse où elle demande l’asile politique. L’adolescent turbulent arrête l’école un temps, puis se lance dans les cours du soir, et devient chirurgien renommé. Aujourd’hui, il est marié à la chanteuse genevoise Noga, avec qui il a eu deux fils de 16 et 14 ans.

L’excision se pratique surtout en Afrique subsaharienne, comme ici en Ethiopie. (Photo: Laif/Marie Dorigny)
L’excision se pratique surtout en Afrique subsaharienne, comme ici en Ethiopie. (Photo: Laif/Marie Dorigny)

Gàbor Vàradi se penche alors sur le phénomène de l’excision et découvre que la réalité est bien plus importante que ce qu’il imaginait: 150 millions de femmes dans le monde seraient excisées. Et chaque année, deux millions de plus viennent gonfler ce chiffre, soit 6000 par jour! Sans compter les quelque cent mille fillettes qui décèdent tous les ans des suites de l’opération (infection, hémorragie…). L’excision se pratique surtout en Afrique subsaharienne. «J’ai commencé à effectuer des recherches sur ce sujet, j’ai disséqué des cadavres pour mieux connaître l’anatomie de la zone intime.» Et il se lance. Concrètement, l’opération en soi ne se révèle pas compliquée et se réalise en une heure, en chirurgie ambulatoire. Le clitoris mesure entre douze et quinze centimètres. Seule la partie visible est excisée (si l’on coupait plus profondément, le risque d’hémorragie serait trop grand). Il reste donc suffisamment de terminaisons nerveuses pour retrouver les sensations. «Au début, j’étais très enthousiaste et naïf: les femmes revenaient très vite me remercier du résultat. Je me sentais héroïque et j’ai voulu essaimer mes nouvelles connaissances, je pensais que d’autres s’y intéresseraient. Puis je me suis aperçu qu’en Suisse cela n’intéressait que peu de monde. Quand j’ai voulu contacter les assurances pour qu’elles prennent en charge l’opération, je me suis heurté à un mur.»

Et Gàbor Vàradi de citer les motivations de refus: «Ces femmes peuvent vivre normalement.» «Ce n’est pas parce que certains peuples ont des traditions sauvages que c’est à nous de payer les réparations.» «Tant que la patiente peut uriner sans douleur, l’opération n’est pas nécessaire.»

Dix mille femmes seraient concernées en Suisse

Voici deux ans qu’il se bat pour que l’assurance de Desta (n.d.l.r: prénom fictif, voir encadré) prenne en charge les coûts (autour de 4000 francs). Autant de temps à patienter avant le début d’une nouvelle vie. Alors, il en fait une affaire de principes, car 10 000 femmes seraient concernées en Suisse. «Je suis choqué que l’assurance de base ne la prenne pas en charge. Les conséquences poussent beaucoup de gens à entreprendre des années de thérapie psychologique, bien plus onéreuses.»

Pour ne pas rester dans l’impasse, pour informer et sensibiliser, il a créé l’association «Swiss & Love», à qui il reverse ses honoraires de chirurgien quand l’opération est prise en charge. Elle a permis d’inviter trois médecins maliens pour les former à cette technique opératoire. «C’est beaucoup plus efficace que si j’allais moi-même en Afrique opérer durant une semaine. Je serais perçu comme l’homme blanc.» Les mentalités commencent à changer: ainsi, le Burkina Faso a condamné la pratique, qui y aurait diminué de moitié. «Il y a un énorme travail d’information à réaliser, sur plusieurs générations. Peut-être qu’avec les nouvelles technologies, le changement viendra par la jeunesse, mieux informée.»

Sept ans après s’être lancé, il a opéré une soixantaine de femmes, de tous horizons. «C’est beaucoup et peu à la fois, quand on connaît toutes les conséquences de l’excision: angoisse du rapport sexuel, peur d’avoir mal, d’être perçue comme anormale... Surtout, j’ai compris que je n’avais rien compris: le premier organe sexuel est en réalité le cerveau; lorsqu’on a rétabli l’estime de soi et la capacité à désirer. J’ai suivi une formation en sexologie pour mieux comprendre la complexité du problème», raconte Gàbor Vàradi. Il propose la notion du «syndrome du clitoris exclu», pour décrire la complexité de ce syndrome post-traumatique très particulier. «Ce n’est pas une équation opération = guérison. En réalité, lorsque ces femmes me consultent, elles ont déjà fait la moitié du chemin.»

Texte: Mélanie Haab

Photographe: François Schaer/Laif

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