1 juin 2018

Le jeu vidéo, un sujet d'études universitaires

À Lausanne, sous l’impulsion de quatre jeunes chercheurs, l’univers vidéoludique est étudié en tant que domaine culturel à part entière et considéré dans toute sa diversité.

Gamelab
Les membres du Gamelab avec au premier plan (de g. à dr.) David Javet et Isaac Pante, et au fond (de g. à dr.) Selim Krichane et Yannick Rochat. (Photo: Dom Smaz)
Temps de lecture 4 minutes

Le jeu vidéo, c’est (aussi) quelque chose de sérieux. La première industrie de loisirs du monde est devenue «un objet culturel à part entière, un champ de pratiques que nous cherchons à examiner et à cartographier», expliquent à l’Université de Lausanne (UNIL) Selim Krichane, Isaac Pante, David Javet et Yannick Rochat. Ces quatre trentenaires ont fondé en décembre 2016 l’UNIL Gamelab, un groupe d’étude sur le jeu vidéo marquant enfin son entrée au sein de l’académie.

Sur grand et petit écran, sur nos ­téléphones portables et même sur les réseaux sociaux – les ados préférant souvent regarder les chaînes Youtube qui s’y consacrent plutôt que la télévision – le jeu vidéo est partout, sur tous les supports et il s’adresse désormais à une palette d’âges quasiment illimitée. «Passé 30 ou 40 ans, de nombreuses personnes ne se définissent pas spontanément comme des joueurs, alors qu’elles passent un temps considérable sur Candy Crush. Si l’on prend en compte ces joueurs dits invisibles, le phénomène est bien plus global qu’il n’y paraît. Autant dire que la demande d’une ­expertise académique est considérable», explique Isaac Pante.

La Suisse rattrape son retard

Devenu un champ d’étude il y a déjà près de vingt ans dans le monde anglo-saxon et en Europe du Nord, le jeu vidéo est désormais également analysé dans nombre d’universités francophones, comme en témoigne le congrès à Montréal d’où reviennent deux membres du Gamelab lausannois. David Javet et Selim Krichane sont affiliés à la section d’histoire et esthétique du cinéma, ce qui n’est pas un hasard: «Comme pour un film, nous nous intéressons à ce qu’il y a derrière le jeu, aux dispositifs techniques et au codage lui-même.»

Comme pour un film, nous nous intéressons à ce qu’il y a derrière le jeu

David Javet et Selim Krichane

Yannick Rochat et Isaac Pante sont quant à eux rattachés à la section des sciences du langage et de l’information, issue de la fusion des sections de linguistique et d’informatique en Faculté des lettres. «Nous affichons clairement notre interdisciplinarité et veillons à croiser nos expertises pour étudier le jeu vidéo.»

Cérémonie de clôture du colloque «Penser (avec) la culture vidéoludique» qui s’est tenu à l’Université de Lausanne en octobre 2017. (Photo: DR)

Écho positif auprès des étudiants

Évidemment, les membres du Gamelab jouent aux jeux qu’ils étudient. «Comme pour la littérature ou le cinéma, la recherche nécessite d’entrer en contact avec les objets étudiés et d’en faire l’expérience», indiquent-ils. Et les étudiants intéressés par leur offre, séminaires ou cours publics, qui sont-ils? Selim Krichane: «Nous voyons un peu tous les profils. Dans les cours d’introduction, il y a plus de filles que de garçons, ce qui correspond aux effectifs de la Faculté des lettres.» Isaac Pante souligne, pour sa part, que l’étude du jeu vidéo ne s’adresse pas uniquement aux joueurs passionnés, loin de là. «Faire des jeux vidéo un objet d’étude académique nécessite de renouveler le regard que l’on porte sur eux. Les étudiants qui sont peu familiers du domaine se montrent parfois encore plus enthousiastes que les autres.»

Faire des jeux vidéo un objet d’étude académique nécessite de renouveler le regard que l’on porte sur eux

Isaac Pante

À terme, le groupe espère proposer diverses offres de formation dans le domaine et consolider la recherche sur cet objet à Lausanne. À ce titre, la thèse de Selim Krichane ainsi que celle de David Javet – actuellement en cours de rédaction – constituent des jalons pour la recherche sur le jeu vidéo à l’Université de Lausanne.

Les membres du Gamelab en train d’archiver une collection de jeux vidéo des années 1980-1990 dans les locaux du Musée Bolo à Lausanne. (Photo:DR)

Une diversité sous-estimée

Les personnes qui ne connaissent le sujet qu’au travers de sorties vidéo- ludiques dont tout le monde entend parler s’étonnent de voir le jeu vidéo intéresser le monde académique au même titre que d’autres formes artistiques. «Il s’agit naturellement d’une vision très réductrice. Et largement dépassée, au même titre que la polémique sur l’infime minorité des créations ultraviolentes. C’est aussi méconnaître l’importance d’une multitude de productions plus pointues s’adressant à des publics spécifiques et multiples», précise David Javet, qui fait lui-même partie de Tchagata Games, un collectif lausannois réunissant divers développeurs.

Les contextes de création sont désormais largement internationalisés avec des équipes dont les membres proviennent – ou sont parfois éloignés les uns des autres – de plusieurs milliers de kilomètres. Cette multiculturalité débouche sur des récits et des visions du monde plus complexes, voire des esthétiques moins attendues que des superproductions américaines ou japonaises. Le Gamelab se veut aussi collaboratif. Il est impliqué dans l’organisation des deux grands festivals suisses du genre: Ludicious (Zurich) et Numerik Games (Yverdon-les-Bains), où rayonne la Maison d’Ailleurs, un musée de la science-fiction avec lequel les liens sont étroits. Les membres du Gamelab ont d’ailleurs collaboré à la curation de certaines de ses expositions. «À Vevey, la bibliothèque municipale a ouvert un espace consacré au jeu ­vidéo, une première en Suisse!» se réjouit Selim Krichane qui a participé à son élaboration.

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