28 septembre 2015

Garde-frontière, loin du job de tout repos

Luttant activement contre la contrebande, l’immigration illégale et la criminalité transfrontalière, ceux qu’on appelle communément douaniers ne se contentent pas de faire le pied de grue aux postes de contrôle. Désormais, ils mènent des opérations ciblées contre les fraudeurs.

Un suspect est arrêté photo
Les douaniers mènent des opérations ciblées contre les fraudeurs.
Temps de lecture 9 minutes

Dépassée, l’image du douanier pépère faisant signe, durant toute la journée et d’un air distrait, aux automobilistes de passer! Désormais les gardes-frontière – puisque c’est ainsi qu’il faut les appeler – mènent des opérations ciblées, réfléchies, différenciées. Leur objectif? Eviter les automatismes afin de mieux déstabiliser le resquilleur. «Lorsque vous nous voyez, c’est que nous voulons bien nous montrer», souligne Michel Bachar, porte-parole du Corps des gardes-frontière de Genève.

Ce matin, ils sont bel et bien présents à la douane de Moillesulaz. Et concentrent leurs efforts sur la lutte contre l’immigration illégale et la fraude documentairedeux de leurs principaux chevaux de bataille avec la contrebande et la criminalité transfrontalière. «Des faux papiers d’identité, on en voit quasiment tous les jours.»

la douane de Moillesulaz (GE)
La douane de Moillesulaz (GE)
Ce jour-là, les gardes-frontière de la douane de Moillesulaz concentraient leurs efforts sur l’immigration illégale et la fraude documentaire.
Ce jour-là, les gardes-frontière de la douane de Moillesulaz concentraient leurs efforts sur l’immigration illégale et la fraude documentaire.

D’ailleurs, profitant du calme provisoire qui règne au poste, Alex, un jeune garde-frontière nous explique le fonctionnement de l’équipement à leur disposition pour détecter la fraude. «Par des systèmes de loupe et de rayons UV, ces machines nous permettent de déceler les micro-impressions sur les passeports et les cartes d’identité et d’en contrôler les caractéristiques de sécurité. Bien sûr, au fur et à mesure que les technologies évoluent, les faussaires s’y adaptent et parviennent peu à peu à les contourner. Nous devons sans cesse nous adapter.»

Dans la pièce d’à côté, un individu menotté fait son apparition, encadré par les deux agents en civil qui viennent de l’appréhender. Il tentait de passer la frontière en douce en traversant la forêt, à quelques dizaines de mètres de là. Une zone régulièrement fréquentée par des patrouilles qui arpentent en binôme les bords de la rivière du Foron, limite naturelle entre Suisse et France.

Halte aux resquilleurs

Mais revenons à notre resquilleur. S’il ne dispose d’aucun papier, il ne rechigne pas en revanche à décliner son identité. Originaire de Palestine, affirme-t-il. Reste à s’assurer qu’il dit vrai, en consultant les fichiers informatiques et en vérifiant auprès de l’Office fédérale de la police à Berne (fedpol), empreintes digitales à l’appui, s’il n’est pas déjà connu des services.

Une fouille rapide a permis de trouver sur lui 24 grammes de haschisch. Rapidement, l’information tombe: il est bel et bien enregistré, pour séjour illégal et lésions corporelles. En attendant d’être auditionné, puis remis aux autorités de police, il accepte de s’ouvrir un peu. Lui qui quelques minutes auparavant s’emportait contre les gardes-frontière, a retrouvé un semblant de sourire et une bonhomie presque enfantine, et raconte que, en Suisse depuis plusieurs années, il se débrouille tant bien que mal pour s’en sortir. «Il faut bien vivre, tu veux faire comment. Les gens d’ici ne te donnent pas de travail.»

Un suspect est appréhendé.
Un suspect est appréhendé.
Un sachet de24 grammes de haschisch est saisi.
Un sachet de24 grammes de haschisch est saisi.

Un autre homme menotté vient d’être amené au poste, également appréhendé pour séjour illégal dans la même zone que le précédent par un binôme mixte. Laure est d’ailleurs la première femme que nous rencontrons aujourd’hui. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à embrasser la carrière de garde-frontière. «La volée en formation l’an dernier comportait près de 50% de filles», confirme Michel Bachar.

Eternel recommencement

C’est au tour de deux femmes de faire leur entrée au poste. Elles viennent d’être prises littéralement la main dans le sac, celui d’une dame âgée, dans le tram. Car la douane de Moillesulaz a la particularité de se trouver au terminus d’une ligne desservant le centre-ville genevois. Tandis que la victime contrôle qu’il ne lui manque rien, les deux voleuses, des Roumaines, font mine d’ignorer les raisons de leur arrestation, à grands renforts de gestes et de signes de croix. «Pas de cinéma!», les enjoint l’un des gardes-frontière, visiblement agacé.

Pour contrôler l’identité des resquilleurs qu’ils appréhendent, les gardes-frontière prennent leurs empreintes digitales.
Pour contrôler l’identité des resquilleurs qu’ils appréhendent, les gardes-frontière prennent leurs empreintes digitales.

Parmi les affaires des deux femmes l’on retrouve une quantité non négligeable de francs suisses et d’euros, ainsi que divers bijoux. Impossible toutefois de déterminer s’il s’agit des leurs ou du butin d’un vol. Et même si le fichier révèle que l’une des deux Roumaines est bien connue des services, sous 26 alias différents, la victime ne souhaitant pas porter plainte – rien ne lui a été dérobé – les gardes-frontière se voient contraints, un brin désabusés, de les relâcher (lire encadré). «Elles font certainement des allées et venues toute la journée dans le tram. Nous risquons fort de les recroiser.»

Contre la concurrence déloyale

Il est midi passé. L’heure pour nous de quitter Moillesulaz et de nous rendre à Bardonnex pour assister à un autre type de traque: celle de la contrebande. «Nous visons avant tout le trafic à grande échelle, explique Michel Bachar. Les fraudeurs qui s’enrichissent de manière professionnelle en introduisant de l’étranger des marchandises en large quantité et en les revendant à des magasins ou des restaurants. C’est de la concurrence déloyale!»

D’ailleurs, lorsque nous arrivons au poste, les occupants d’un car de tourisme en provenance du Portugal font l’objet d’un contrôle. Si les passagers semblent en règle, le chauffeur, lui, doit justifier la présence dans son coffre de 38 kilos de viande non déclarée, de pain toast et de chips à profusion. Il a beau assurer qu’il livre tout cela à un privé, les gardes-frontière restent sceptiques. «Il a très certainement un accord avec un restaurant.» Amendé et dénoncé au service des enquêtes, notre homme se retrouve à présent devant un choix: soit réexporter sa marchandise, soit payer les frais de douane. Il opte finalement pour la deuxième solution.

Les suspects sont méthodiquement fouillés.
Les suspects sont méthodiquement fouillés.

En ce jeudi de Jeûne genevois, l’accent est également mis sur les automobilistes profitant de leur jour férié pour faire leur shopping en France ou même visiter les caves à vin. Face à un écran, Caroline observe à distance le parking situé devant le poste de douane français. Et repère ceux qui y laissent leur voiture pour demander une détaxe sur les marchandises qu’ils importent en Suisse. «Si le montant de leurs achats dépasse 300 francs, ils doivent le déclarer ici.»

Rien à déclarer?

Voilà quelques minutes que la jeune garde-frontière a les yeux rivés sur une ancienne Porsche décapotable, dont le propriétaire est sorti, visiblement pour se faire rembourser la TVA française, un sac Louis Vuitton au bras. Lorsqu’il récupère sa voiture, Caroline en avise ses collègues qui, une poignée de secondes plus tard, font signe au véhicule de se garer sur le côté. Si le sac Vuitton est usagé, le coffre contient pour près de 10 000 euros de marchandises de luxe! «Apparemment, il n’est qu’en transit en Suisse et s’apprête à prendre l’avion pour rentrer chez lui, au Brésil, nous explique-t-on. Comme nous n’avons aucune preuve à l’appui, il doit quand même déposer une caution correspondant au prix d’un dédouanement, qui lui sera remboursée à l’aéroport s’il est bel et bien sur le départ.»

L’après-midi se poursuit et les automobilistes du jour font apparemment tous preuve d’honnêteté. Les gardes-frontière arrêtent sporadiquement quelques voitures. Comment les choisissent-ils? «C’est un travail d’observation, relève Michel Bachar. Nous ne disposons que de quelques secondes pour nous décider. Il s’agit d’examiner la typologie du groupe dans le véhicule, l’origine des plaques, le langage non-verbal, ainsi que d’autres éléments liés aux comportements.»

Frank procède à la fouille du véhicule avec l’aide de Skip.
Frank procède à la fouille du véhicule avec l’aide de Skip.

Jugée suspecte, l’attitude nerveuse, voire agressive, de ce chauffeur aux plaques bernoises lui vaut d’ailleurs d’être retenu. Tout de suite, il assure ne transporter ni armes ni drogues. Garde-frontière de longue date, Frank procède à la fouille du véhicule avec l’aide de Skip, son labrador de 11 ans, entraîné spécialement pour la recherche de stupéfiants. Rien à signaler dans ce cas précis, l’homme peut reprendre la route. «Bien sûr qu’il nous arrive de nous tromper, reconnaît Michel Bachar. Mais nous sommes là pour contrôler.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Photographe: François Schaer

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