16 novembre 2017

A l’école des bédéistes de demain

A Genève, l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration a ouvert ses portes et une première volée de dix-huit élèves entre 20 et 30 ans travaille d’«arrache-main» pour approfondir leur style et apprendre toutes les ficelles d’un art qui est aussi un vrai métier.

Tom Tirabosco
Les étudiants discutent avec leur professeur, Tom Tirabosco, autour de leurs travaux.

Ils s’appellent Maryline, Douglas ou Simon. Ils ont entre 20 et 30 ans et semblent quasiment nés avec un crayon dans les mains. A Genève, ces dix-huit privilégiés constituent la première volée de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration (ESBD). Beaucoup semblaient attendre cette ouverture, puisque dès son annonce, le copieux dossier du concours d’entrée – portfolio personnel et pages BD autour d’un chapitre du roman Frankenstein – est arrivé en soixante exemplaires sur le bureau du doyen Patrick Fuchs. «Lorsque nous avons fondé en 2012 l’Association professionnelle des auteurs de BD, ou SCAA, avec notamment l’auteur Tom Tirabosco à la présidence, c’était dans le but de créer une vraie filière professionnelle et publique en lien avec le domaine de l’illustration et les éditeurs de 9e art. C’est un magnifique moyen d’expression, mais les places sont chères.» Comme la plupart des auteurs doivent développer une activité commerciale en annexe, le cursus comprend des cours de gestion et de communication. «A l’inverse, la visibilité de l’école doit aussi inciter le tissu économique à davantage utiliser les talents locaux, et il existe à Genève une vraie tradition de l’affiche illustrée.»

Evidemment, tout l’enjeu de l’ESBD consiste à professionnaliser ces talents en devenir sans leur enlever leur typicité, leur voix propre. Ainsi, pour Tom Tirabosco, si l’édition du 9e art se porte plutôt bien, «le nombre de titres s’avère tellement important que le seul moyen de percer consiste à se singulariser. Juste savoir bien dessiner ne suffit pas parce qu’ils sont très nombreux à pouvoir le faire.» Loin de formater le graphisme des élèves, de les faire entrer dans des... cases, l’équipe enseignante cherche donc à les aider à développer leur propre personnalité graphique.

Le cursus hebdomadaire se partage donc entre ces aspects liés à la bande dessinée comme les droits d’auteur ou encore la communication, et trois jours et demi consacrés au cœur du métier: illustration, figures/ croquis, écriture et scénario, ainsi naturellement que la bande dessinée elle-même qui occupe trois demi-journées. Tom Tirabosco y partage l’enseignement avec Isabelle Pralong et Nadia Raviscioni, deux autres bédéistes. «La première chose que je cherche à leur inculquer? La cohérence formelle: L’adéquation entre le dessin et l’écriture, en entrant dans un registre graphique qui corresponde à ce que l’on souhaite raconter», explique Nadia Raviscioni. Certains élèves sont ainsi très doués crayon en main, «mais doivent parfois se défaire de stéréotypes pour que le dessin soit véritablement au service de la narration». A l’ESBD, c’est une vision noble du phylactère qui s’enseigne.

Une étudiante dessine quelques croquis.

«Mon but reste de pouvoir en vivre»

Simon Jeandet, 29 ans

«Ici? C’était une évidence pour moi de m’inscrire, une opportunité à ne pas louper parce que créer de la bande dessinée a toujours été mon rêve.» A 29 ans, Simon Jeandet est le plus vieux de la volée. Du coup, son discours apparaît déjà très construit, comme son univers entre ombres et lumière. «J’étais dans la seconde volée du diplôme de design 2D illustration, qui s’appelait autrefois CFC d’illustrateur. Je dessine depuis toujours et mon but reste de pouvoir en vivre.»

Simon Jeandet s’applique à élargir sa palette graphique déjà bien fournie. «Je me sens à l’aise dans beaucoup de styles, ce qui constitue naturellement un de mes atouts.» Le Genevois voit dans son prix du public au prix nouveau talent 2015 du festival lausannois BD Fil un bel encouragement, mais reste lucide devant l’ampleur de la tâche. «Je sais que je me débrouille aussi pas mal dans le découpage et la narration. Je bosse pour améliorer ma mise en couleurs, qui reste un challenge.» Admirateur de l’œuvre du génial Franquin, Simon Jeandet compte profiter à fond de ces deux années à l’ESBD. D’autant que si l’école cherche à ce que chaque élève développe un langage dessiné propre, «c’est en laissant à chacun la possibilité de s’exprimer sans volonté de formatage. C’est ce qui nous permet également de nous motiver entre nous plutôt que de nous sentir en concurrence.»

«Je change tout le temps de style»

Douglas Büblitz, 20 ans

Si Douglas Büblitz a aujourd’hui son CFC de graphiste en poche, il a dû s’y reprendre à deux fois pour en passer l’examen. «Cette année de battement a été l’occasion de lancer quelques projets dont une petite bande dessinée avec un ami. Devenir auteur BD ne constitue pas forcément mon premier objectif, mais j’ai adoré réaliser cet album. Je ne vivrai pas forcément uniquement du 9e art, mais j’aimerais beaucoup publier ne serait-ce qu’un album.»

Papa pro du dessin technique, maman ayant passé par les beaux-arts, la sensibilité familiale au dessin est bien là. Douglas Büblitz se passionne de longue date pour l’illustration et la peinture, ainsi que pour le dessin de presse. «La bande dessinée constitue un goût un peu plus récent. Mais maintenant j’en suis devenu un grand lecteur.» Avec un goût prononcé pour les insondables aplats noirs de Frank Miller ou le dessin très story-boardé de Guillaume Singelin. «Je change tout le temps de style, mais disons que j’ai plus de facilité avec les personnages et les petites histoires qu’avec les décors et les récits plus longs. Mais avec les conseils que l’on reçoit ici, on progresse vite. Je crois fermement que le talent vient avec le travail.»

«J’aimerais bien que mes BD véhiculent un message»

Maryline Couraud, 23 ans

La moitié des dix-huit élèves de cette première volée de l’ESBD sont des filles. Parmi elles, cette graphiste de 23 ans qui, malgré son look néo-punk, se destinerait volontiers à la bande dessinée pour enfants. «Je ne sais pas trop d’où cela me vient. Du fait que j’ai une sœur jumelle, qui veut être artiste peintre et professeur de dessin, peut-être. En tout cas, j’aimerais bien que mes bandes dessinées véhiculent un message.»

Passant de son propre aveu «sa vie à dessiner», Maryline Couraud a attendu de pied ferme l’ouverture de l’école avant de se précipiter pour envoyer son dossier. Si elle était relativement confiante au moment du concours d’entrée, la jeune femme reconnaît que «le niveau est plutôt élevé, ce qui met un peu la pression.» Passant déjà sa vie à dessiner, elle s’y consacre donc davantage encore, dans un style semi-réaliste et un univers plutôt cartoon.

Le travail de la couleur demande concentration et précision.

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