11 septembre 2018

«La prochaine frontière à franchir est la prévention de la maladie d’Alzheimer»

La Journée mondiale d’Alzheimer aura lieu le 21 septembre prochain. À cette occasion, Giovanni Frisoni, directeur du centre de la mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), expose les enjeux sociaux et les perspectives scientifiques d’une maladie restée longtemps taboue.

Giovanni Frisoni
Vrai problème de santé publique, on estime à environ 148 000 le nombre de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer en Suisse. Avec le vieillissement de la population, ce chiffre devrait doubler d’ici à 2040. Giovanni Frisoni, directeur du centre de la mémoire des HUG, fait le point sur la maladie et les progrès scientifiques qui permettront peut-être, un jour, de la prévenir. (Photos: Guillaume Megevand)

Giovanni Frisoni, imaginons que j’aie oublié notre rendez-vous ou que je sois là mais que je ne sache plus qui vous êtes ni le propos de cette rencontre… Ce serait grave docteur?

Vous avez une trentaine d’années, donc, à votre âge, non. Les oublis font partie de la vie du cerveau, ils sont même nécessaires puisque le cerveau ne peut pas tout retenir. Au cours de chaque période de l’existence, les oublis ont une cause différente. Plus tard, ils sont malheureusement souvent le signe de quelque chose d’irréparable. Irréparable puisqu’on ne guérit pas de la maladie d’Alzheimer aujourd’hui.

Vous disiez qu’à mon âge ce n’était pas grave… Cela veut-il dire que l’on ne peut pas développer Alzheimer quand on est jeune?

Ça peut arriver, mais c’est extrêmement rare. Les patientes les plus jeunes que j’ai suivies avaient l’une 32 ans et l’autre 33 ans. En vingt-sept ans de carrière, je n’ai donc vu que deux personnes en dessous de 40 ans. Les cas précoces correspondent à des héritages familiaux avec une histoire importante parce que plusieurs membres de la famille sont atteints. La cause? Une mutation de l’ADN liée au métabolisme de certaines protéines.

En quelques mots, la maladie d’ Alzheimer c’est quoi?

C’est la perte progressive de synapses et de neurones due au dépôt de protéines toxiques dans le cerveau. Celles-ci entraînent une perte progressive des fonctions cognitives et de l’autonomie… Et la mort dans les dix à douze ans.

Meurt-on vraiment de la maladie?

Non, on meurt avec la maladie. Le cœur ne s’arrête pas de battre ou le poumon de fonctionner à cause d’elle. C’est la perte de la mobilité qui est suivie par toute une série de conséquences qui mènent à la mort. Une fois qu’un organisme ne bouge plus, il devient le terrain de la croissance de bactéries.

On estime que 148 000 personnes sont atteintes d’Alzheimer en Suisse. Un chiffre qui devrait doubler d’ici à 2040. Il s’agit donc d’un vrai problème de santé publique…

Un problème énorme. Parce que les coûts sociaux sont de la même taille sinon supérieurs à ceux du cancer, mais l’investissement dans la recherche est entre dix et douze fois moins important. Nous avons donc un problème puisque la démence liée à Alzheimer a un impact immense au niveau social, mais la société n’investit pas assez.

Pourquoi?

Parce que nous venons d’une culture d’un côté stigmatisante et de l’autre, nihiliste. En fait, avouer avoir une démence, c’est comme avouer être fou, on ne le dit pas. Il y a une honte, un tabou autour de la maladie. Ces sentiments s’expliquent aussi parce qu’il y a trente ans la forme sénile de la maladie d’Alzheimer n’était pas différente du vieillissement. On pensait que ça en faisait partie. Puis, au courant de ces trente dernières années, on a compris que les mêmes protéines toxiques qui étaient impliquées dans les formes familiales des jeunes étaient aussi amplifiées dans les formes sporadiques à l’âge avancé; de manière différente, mais l’effet final est le même. Maintenant on sait qu’il s’agit d’une maladie à part entière, reconnue ainsi, mais ça a pris du temps.

Si tout va bien, dans dix ans, nous n’allons plus seulement traiter les patients une fois qu’ils auront les symptômes, mais les personnes sans troubles cognitifs de 55, 60, 65 ans qui ont un profil à haut risque

Pr. Giovanni Frisoni

La preuve, c’est que le centre de la mémoire que vous dirigez aux Hôpitaux universitaires de Genève n’a ouvert ses portes qu’en début d’année.

Oui, il a fallu attendre 2018 pour que Genève inaugure un espace dédié à la maladie. Depuis son ouverture en février, nous avons accueilli 350 personnes.

Aujourd’hui, quelles sont les missions de ce centre?

Le premier axe, c’est le diagnostic si possible précoce, avec les moyens technologiques les plus avancés. En médecine, tout est déterminé par cela: pas de diagnostic signifie pas de pronostic, donc pas de traitement ni de réhabilitation. Le deuxième axe, c’est le traitement issu aussi de la dernière technologie, soit des traitements expérimentaux qui sont dans la phase de test. Le troisième aspect, c’est la diffusion des connaissances et la sensibilisation du public vis-à-vis de la maladie. Le but est notamment de la déstigmatiser, en donnant des messages forts pour faire comprendre qu’il n’y a rien d’indigne à être touché par la maladie d’Alzheimer. Et le dernier axe, qui est le plus avancé, c’est la prévention.

C’est-à-dire?

Il faut savoir qu’il y a seulement cinq ans, la prévention pharmacologique n’était même pas envisageable puisqu’on ne pensait même pas à traiter les causes avant que les symptômes ne soient présents. Bien sûr, pour le moment, nous en sommes à un stade expérimental. Mais si tout va bien, dans dix ans, nous n’allons plus seulement traiter les patients une fois qu’ils auront les symptômes, mais les personnes sans troubles cognitifs de 55, 60, 65 ans qui ont un profil à haut risque.

Justement, quels sont les principaux facteurs de risque de la maladie?

La génétique est l’un d’entre eux. Nous avons la connaissance du gène appelé apolipoprotéine E qui est l’un des facteurs les plus forts pour la maladie d’Alzheimer. C’est aussi l’un des facteurs de risque pour l'amyloïdose cérébrale qui se caractérise par le dépôt de protéines toxiques détruisant les neurones. Et quand celle-ci est associée à l’accumulation anormale de protéines tau, nous sommes face aux causes primaires de la démence d’Alzheimer qui entraînent presque toujours une perte neuronale, donc l’oubli et donc la démence. Il existe également d’autres facteurs de risques de type environnementaux. Parmi eux l’éducation, c’est-à-dire le niveau scolaire, le diabète, la tension, la perte d’ouïe, la dépression… Mais leur importance reste très faible.

Quelles sont les premières choses que l’on oublie?

Il faut d’abord distinguer les trois types de mémoire que nous avons. Il y a la mémoire procédurale, c’est-à-dire celle de l’apprentissage qui nous permet de nous souvenir comment faire du vélo, puis la mémoire sémantique, la plus ancienne, soit la connaissance de notre monde, et enfin la mémoire épisodique qui correspond aux événements qui se sont passés dans les minutes, jours qui précèdent. C’est cette dernière qui est touchée en premier.

Est-ce que quelqu’un qui est touché par Alzheimer sait qu’il est malade?

Oui et non, car souvent le patient n’arrive pas à avouer qu’il est malade. Il y a une forme de déni dans près de 90% des cas. Ce sont d’ailleurs souvent les proches qui amènent le patient ou c’est à leur initiative que le patient vient. Et dans l’idéal, il faut consulter le plus tôt possible. Parce que, même si les armes que nous avons sont limitées, le plus tôt nous les utilisons, meilleur sera le résultat.

Des armes limitées et des traitements controversés…

C’est une «fake news» quand on dit que les médicaments d’Alzheimer ne font rien puisque plusieurs essais cliniques ont démontré que les quatre médicaments disponibles aujourd’hui sont efficaces et bien supportés. Le débat ne se situe donc pas autour de la présence ou non d’un effet, mais sur la taille de celui-ci. Avec les médicaments, on décale la progression de la maladie entre six et dix-huit mois. Et puisqu’il s’agit de médicaments symptomatiques, si on les enlève, on constate une réelle chute de l’état du patient.

Y a-t-il d’autres moyens de ralentir la progression de la maladie?

Le style de vie a un impact. Par exemple l’activité physique est extrêmement importante: bouger les jambes fait bouger le cerveau. Les activités sociales sont elles aussi déterminantes, même si elles font davantage de sens au tout début. À la fin de la maladie, elles deviennent même contre-indiquées parce que le patient est alors davantage confus, agité. Il faut donc adapter les interventions selon les phases de la maladie.

Le problème de cette maladie c’est que les lésions ne sont pas visibles et le visage reste inchangé

Pr. Giovanni Frisoni

Où en est la recherche et quelles perspectives offre-t-elle?

La prochaine frontière à franchir, c’est la prévention. Celle que nous menons actuellement est une prévention secondaire, c’est-à-dire que le programme est de cibler les personnes qui ont déjà la pathologie d’Alzheimer, soit l’amyloïde et la protéine tau. Ces deux protéines sont normalement produites par le cerveau, mais chez certaines personnes et à un certain moment de leur vie, elles ne sont plus éliminées, s’accumulent et deviennent toxiques pour le cerveau. Pendant quinze ans, les symptômes ne sont pas encore là, mais il y a déjà la neuropathologie, c’est-à-dire les protéines toxiques. La frontière ultérieure, c’est la prévention primaire, c’est-à-dire intervenir chez les personnes qui n’ont pas encore d’amyloïde ni de protéine tau et donc empêcher qu’elles développent la maladie. Ce qui veut dire traiter les causes, en amont, mais pour l’heure nous n’avons que des pistes hypothétiques.

Aidez-vous les proches des personnes malade au centre?

Oui, nous avons notamment un programme consacré aux proches et encadré par des psychologues. C’est très important car les troubles du comportement comme l’irritabilité, l’agressivité ne sont, la plupart du temps, pas liés à la maladie mais à la rencontre entre le malade et le proche. Il arrive que ce dernier se fâche avec la personne qui oublie, alors que le malade ne fait pas exprès et qu’il est sans doute déjà déprimé et anxieux, et cela crée des situations explosives. D’un autre côté, pour le proche c’est difficile de devoir répéter les mêmes choses dix fois, vingt fois, trente fois par jours.

Quels premiers conseils donneriez-vous aux proches des personnes malades?

Il faut d’abord qu’ils voient les lésions cérébrales. Si vous voyez le cerveau endommagé, vous vous rendez compte que le malade ne le fait pas exprès. Le problème de cette maladie c’est que les lésions ne sont pas visibles et le visage reste inchangé. Personnellement quand je rencontre les proches, je leur montre les lésions, l’atrophie, avec des couleurs frappantes. Mais cela ne suffit pas, il faut ensuite un suivi.

Qu’est-ce qui vous rend le plus heureux dans le travail que vous menez ici?

C’est la progression des connaissances scientifiques. Nous ne sommes pas des chirurgiens, nous ne sauvons pas de vies. Au quotidien, j’ai les petites joies de répondre aux doutes angoissants des patients et des proches, d’améliorer un peu la qualité de vie de mes patients et de leur donner un peu de soulagement. Mais c’est la partie recherche qui donne la motivation et la perspective. J’observe une dynamique positive depuis vingt-sept ans, une amélioration telle des connaissances que ça me rend très optimiste. Grâce à nos recherches et celles de mes collègues dans le monde entier, mes patients aujourd’hui de Genève sont traités beaucoup mieux que mes patients de Brescia d’il y a vingt-sept ans. Je pense que nous sommes sur la bonne voie et que, dans quelques années, nous aurons des médicaments efficaces pour ralentir, voire prévenir cette affreuse maladie.

Le professeur Giovanni Frisoni estime qu’il y a un tabou autour de la maladie d’Alzheimer. «Avouer avoir une démence, c’est comme avouer être fou», dit-il. (Photo: Guillaume Megevand))

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