18 mai 2018

Google veut vous aider à déconnecter

Dans sa nouvelle version d’Android, Google a développé une série d’outils pour limiter le temps passé sur vos smartphones. Le géant du web aurait-il pris conscience des méfaits de l’hyperconnexion?

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Les nouveaux outils d’Android permettent aux utilisateurs d'analyser le temps passé sur chaque application. (Photo: iStock)

Longues heures perdues sur les réseaux sociaux, notifications incessantes alors que vous travaillez ou dînez entre amis… Le smartphone peut avoir un caractère intrusif et des effets chronophages. Afin d’éviter la saturation, Google veut vous aider à lâcher votre téléphone. C’est ce qu’il a annoncé début mai, lors de sa traditionnelle conférence d’ouverture de Google I/O. Dans ce but, il a développé des outils de déconnexion numérique désormais disponibles dans sa nouvelle version d’Android. «C’est la preuve que l’hyperconnexion devient un sujet d’attention des utilisateurs et donc potentiellement aussi un sujet de marketing», commente Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne.

Le nouveau système propose ainsi toute une série d’options, comme celle de masquer toute notification visuelle, d’analyser le temps passé sur chaque application et le nombre de notifications envoyées par chacune d’entre elles. «Il y a un intérêt à rendre visible le nombre d’interruptions, parce qu’on n’a pas forcément de vision globale», poursuit le sociologue. Mais alors, quels avantages pour le roi de la connexion? «L’important pour lui, ce n’est pas seulement d’avoir accès à l’utilisateur, mais que ce dernier choisisse ses services plutôt que ceux d’un autre. Pour cela, il doit réaffirmer que l’utilisateur a le choix, qu’on va lui offrir des outils pour qu’il reprenne possession de sa vie non numérique. C’est à la fois des argumentaires publicitaires qui touchent la corde sensible de l’utilisateur et qui permettent de se démarquer des concurrents.»

Des outils pour vous aider à lâcher votre smartphone, trouvez-vous cela utile?

«Ces outils rassurent le public et détournent son attention des questions de surveillance»

Adrien Bangerter , professeur de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel.

Lors de sa conférence annuelle, Google a annoncé qu’il voulait «rendre du temps aux utilisateurs». Est-ce la preuve que l’hyperconnexion a ses limites?

Oui, on se rend compte qu’elle a beaucoup d’effets négatifs sur le bien-être et la productivité. Parallèlement à cela, nous constatons que nous sommes de plus en plus surveillés et que nous ne contrôlons pas l’usage qui est fait de nos données, comme le montre le scandale de Cambridge Analytica. En réponse à cela, des mouvements qui prônent la déconnexion et la digitale detox se développent, avec l’idée que le vrai luxe serait d’être déconnecté.

On parle d’ailleurs du «joy of missing out», c’est-à-dire la joie éprouvée de ne pas être au courant de tout…

Exactement. Cela fait d’ailleurs écho au mouvement né aux États-Unis qui s’appelle «Time well spent», créé par un ancien employé de Google. Son but est d’expliquer au public comment mieux dépenser son temps sur la toile et le sensibiliser aux effets négatifs de la technologie sur la société et sur notre bien-être. Tout cela contribue donc à une prise de conscience des méfaits de l’hyperconnexion.

Justement, ces méfaits, quels sont-ils?

L’interruption d’activité au travail, par exemple. Quand on travaille, on a besoin d’avoir un moment continu pour nous concentrer sur une tâche, mais le milieu professionnel dans lequel beaucoup de personnes évoluent est de plus en plus connecté, c’est-à-dire qu’il produit beaucoup d’interruptions virtuelles, via les courriels par exemple, ou physiques, quand un collègue s’adresse à nous. Le problème avec l’interruption de la tâche, c’est qu’on doit ensuite se replonger dedans et se remémorer ce qu’on était en train de faire. Lors de ce processus, on peut commettre des erreurs, ce qui mène à une baisse de performance et génère du stress.

Limiter les sollicitations de son smartphone peut donc présenter de nombreux avantages…

Oui, l’un d’entre eux est qu’on peut passer plus de temps d’une traite sur une tâche. Limiter le rythme de consultation de sa messagerie est aussi un aspect intéressant. Des études suggèrent que la fréquence optimale à laquelle on devrait la consulter serait toutes les 45 minutes, ou plusieurs fois par jour, mais ne pas l’avoir en permanence ouverte. C’est pareil pour le smartphone.

Les nouveaux outils de déconnexion viennent d’un des géants du web qui a tout intérêt à ce que les utilisateurs restent connectés un maximum. N’est-ce pas paradoxal?

Oui, puisque les applications sont en effet conçues pour être le plus captivantes possible. C’est ce qu’on appelle la «gamification», c’est-à-dire le fait de reprendre des mécanismes motivationnels propres aux jeux pour les calquer sur des applications qui ne sont pas à l’origine des jeux. Par exemple, sur Linkedin, on vous dira que votre profil est complet à 70% mais que si vous le complétez, vous recevrez 10 points. Donc c’est vraiment construit comme un engrenage.

Comment expliquer alors ce changement de stratégie?

Avec ces nouveaux outils, on veut recadrer le message autour de l’idée de bien-être personnel qui inclut le fait de se déconnecter de temps en temps. Après le scandale de Cambridge Analytica, les géants de la technologie sont sur la sellette. Ces outils rassurent le public et détournent son attention des questions de surveillance et d’utilisation des données vers un aspect positif. Dès lors, les gens sautent sur ces applications de déconnexion qui surfent sur des idées à la mode comme le fait de bien manger ou de se recentrer sur soi. Mais il ne faut pas se leurrer, car elles vont à leur tour continuer de collecter des données sur nous quand on les utilise. 

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