31 janvier 2019

«Nous avons tous un lien avec le monde aquatique»

Quadruple champion du monde d’apnée, l’athlète français Guillaume Néry cumule projets artistiques et conférences, créant des liens entre exploration des profondeurs et découverte intérieure.

Guillaume Néry en symbiose avec des cachalots aux alentours de l'île Maurice. (Photos Franck Seguin)

Guillaume Néry, votre parcours d’athlète vous a amené à explorer les limites du corps humain, qu’avez-vous appris à ce sujet?
J’ai appris que l’homme, par nature, se crée de nombreuses limites mentales et qu’il peut se raconter beaucoup d’histoires, c’est d’ailleurs même le propre d’Homo sapiens qui se distingue par sa capacité à raconter de grands récits. Mais en fait, chercher à aller au-delà que ce que l’inconscient collectif considère comme impossible, c’est fascinant. Cette démarche permet de remettre en question les idées reçues et de comprendre que le potentiel humain est en réalité énorme. Cette prise de conscience a été l’une des grandes leçons que j’ai tirées de mes expériences d’athlète. On est vraiment capable de tout, il faut simplement se donner les moyens, beaucoup travailler et faire preuve de patience. Ce sont des aspects que j’ai personnellement profondément intégrés et qui me permettent d’avoir une grande confiance en ma capacité à relever les défis, quels qu’ils soient.

Suite à un accident qui a failli vous coûter la vie en 2015, vous avez cessé pour un temps la compétition. Mais l’apnée fait toujours partie de votre quotidien…
Oui, cet accident est survenu lors des Mondiaux à Chypre. L’organisateur s’est trompé de 10 mètres dans la longueur du câble. Ainsi, au lieu de plonger à moins 129 mètres comme prévu, j’ai plongé à moins 139 mètres en poids constant sans le savoir. J’ai fait une syncope à 15-20 mètres de la surface. Après cela, j’ai décidé d’arrêter pour un temps la compétition. J’ai mis du temps, mais aujourd’hui je suis prêt à participer à nouveau aux prochains Mondiaux qui auront lieu cette année chez moi à Nice. Mon état d’esprit est différent. J’y vais moins pour le record que pour l’esprit de groupe et être avec tous mes copains. Sinon, la plongée en apnée fait bien sûr toujours partie intégrante de mon quotidien. En hiver, je plonge environ une fois par semaine. Le rythme ­dépend des saisons. Ce lien avec l’océan est viscéral, nécessaire. D’ailleurs sans même parler de plongée,je vais quasi quotidiennement au bord de la mer. Parfois je vais rapidement me baigner en maillot de bain même si l’eau est très froide parce que c'est ainsi que je récupère toute mon énergie.

Comment est née votre vocation pour l’apnée?
Ma rencontre avec cette discipline s’est produite un peu par hasard à l’adolescence, mais ça ne s’est pas passé dans l’eau. Alors que je prenais le bus avec un copain pour rentrer à la maison, on a fait un petit concours pour faire passer le temps: rester le plus longtemps possible sans respirer. Mon copain qui avait tenu près de deux minutes a gagné. C’est un concours que chaque enfant se lance un jour: on retient sa respiration quelques instants et après on passe à autre chose. Sauf que moi, j’ai eu une sorte de déclic. Puisque j’avais perdu, mon esprit de compétiteur et mon goût du défi m’ont donné envie de m’entraîner pour faire mieux la prochaine fois.

La respiration est le seul mécanisme autonome que l'on peut contrôler.

C’est-à-dire…
J’ai régulièrement essayé de retenir ma respiration le plus longtemps, chez moi, à l’air libre. Je me rappelle que j’étais fasciné à l’idée d’explorer quelque chose de nouveau. Il y avait une sorte d’inconnu et de transgression liée au fait de faire quelque chose de contre-nature. Et jour après jour, je pouvais tenir toujours plus longtemps. Je me rendais compte que le corps était capable de s’adapter et qu’on pouvait avoir des moments assez agréables. Puis un jour, peu après la sortie du film Le grand bleu, je suis tombé sur un reportage à la télé qui parlait d’un grand champion d’apnée italien, Umberto Pelizzari, qui m’a beaucoup inspiré et qui est aujourd’hui un ami. C’est là que j’ai réalisé que ce que je faisais seul dans mon lit avait en fait une autre forme qui pouvait se passer dans l’eau. Et celle-ci pouvait avoir un vrai sens, un vrai but. J’ai alors proposé à mon meilleur ami d’aller dans l’eau et d’essayer. C’est donc à Nice, sur la Promenade des Anglais, que j’ai commencé avec un masque et une petite paire de palmes. Et là j’ai eu un autre coup de foudre de sensations.

En plus d’être un athlète, vous donnez des conférences comme celle qui a eu lieu à Lausanne en janvier. Quel message faites-vous passer dans ce cadre?
Les messages sont nombreux. Le ciment de ces conférences, ce que je tente de transmettre, c’est ce que j’appelle «la performance heureuse». La performance est souvent associée à l’idée de stress, de discipline et de contrainte. C’est bien sûr vrai, mais tout cela peut être fait de façon positive, dans le plaisir et la bienveillance.

Pour se laisser aller à la rencontre avec ce monde onirique, une préparation intense à la maîtrise de soi est indispensable.

Vous expliquez également que l’apnée peut être une façon d’échapper au rythme effréné de notre société…
Oui, c’est un moyen de se débrancher de la frénésie pour se rebrancher à l’essentiel: les éléments bruts tels que l’eau et l’air. C’est un rapport très simple à soi et à ce qui nous entoure. Par exemple, se concentrer sur la respiration puis sur l’arrêt de la respiration, plonge le corps dans un état de privation qui fait qu’on arrête de penser à plein de choses qui ne servent à rien. D’ailleurs cet état, on peut le retrouver aussi dans le jeûne, que j’ai pratiqué. Ce type d’expériences n’est pas synonyme de souffrance mais au contraire amène à nous recentrer. Elles permettent de vivre des choses qui vont bien au-delà de ce que l’on peut éprouver quand on est dans son petit confort quotidien.

Vous dénoncez la frénésie de notre époque mais en même temps, vous avez longtemps été dans une logique de course au record. N’y a-t-il pas là un paradoxe?
Absolument, je me suis d’ailleurs beaucoup questionné sur cela. Aujourd’hui, je ne suis plus dans cette course. Mon approche est davantage une recherche personnelle d’amélioration et de progression. L’envie de battre un record m’a certainement animé jusqu’à mes 20 ans, mais une fois le record battu, cette envie s’est diluée dans une quête beaucoup plus intime, une quête de perfection plutôt que de performance.

Dans vos conférences, vous expliquez aussi l’importance de la respiration…
Oui, se reconnecter à son corps et réapprendre à respirer est essentiel. Une personne qui fait de l’apnée a intérêt à maîtriser ce mécanisme réflexe, mais pas seulement, je pense qu’on aurait tous quelque chose à y gagner. Concrètement, on peut par exemple commencer par observer sa façon de respirer. Ensuite, on peut la changer: ­accélérer, ralentir, faire de petites rétentions, c’est-à-dire de petites apnées. Et contrairement aux autres mécanismes ­réflexes comme la digestion, la respiration est le seul mécanisme autonome que l’on peut contrôler. C’est un moyen intéressant d’apprendre à porter son attention sur son corps, apprendre à l’écouter, le chérir, au lieu de le vivre comme un fardeau.

L’apnée peut néanmoins avoir quelque chose d’angoissant, de contre-nature… Que répondez-vous à ceux qui ont peur d’essayer
Je comprends leur anxiété à laquelle s’ajoute une réticence à l’eau, symbole de l’inconnu, de l’obscurité, de la mort. Mais on aurait tort de ne pas se reconnecter avec l’eau, puisque c’est ce dont une grande partie de notre corps est fait, c’est l’identité de notre planète et le lieu d’origine de la vie sur Terre il y a quelques milliards d’années. Nous avons donc tous un lien indissociable avec le monde aquatique, mais c’est notre culture et l'évolution de nos sociétés qui nous ont menés à fuir la mer, synonyme de danger. Aujourd’hui, on est néanmoins capable de prendre du recul, se mettre en sécurité et tenter de tisser un lien avec cet élément en essayant l’apnée.

Paradoxalement, on ne peut pas lâcher prise si on n'est pas dans la maîtrise totale.

Votre clip «Free Fall», où l’on vous voit plonger dans une cavité sous-marine et sombre, est-il une invitation à visiter ses peurs?
Bien sûr, Free Fall c’est la métaphore de l’inconnu. C’est une invitation à sortir de sa zone de confort. L’inconnu est à la fois ce qui nous fascine et ce qui nous fait peur. Faire ce grand saut signifie qu’il est possible d’aller à la rencontre de cette zone étrangère. On en ressort toujours grandi, mais il ne faut pas le faire n’importe comment.

Pour cela, il faut aussi être capable de lâcher prise…
Oui, le vrai état de grâce en apnée, c’est le lâcher-prise. Mais il n’est possible que s’il existe une vraie préparation en amont. On ne peut pas être dans le lâcher-prise si paradoxalement, on n’est pas dans une maîtrise totale. On ne peut pas s’abandonner complètement au bon vouloir de l'immensité de l’océan si on n’a pas fait avant un travail nous permettant de nous aventurer en toute sérénité.

Avec votre compagne Julie Gautier, vous multipliez les projets artistiques en vous mettant en scène sous l’eau. La plongée, est-ce devenu une forme d’art pour vous?
J’ai toujours considéré l’apnée comme une forme d’art et j’ai toujours été dans une ­recherche d’esthétisme. Performance et ­esthétique ne sont donc pas deux mots qui s’opposent. Et être artiste signifie pour moi, entre autres, sortir des sentiers battus. On peut donc tous les jours, même dans son travail, être artiste, c’est-à-dire essayer des choses nouvelles, être créatif. C’est une logique que j’ai personnellement explorée dans l’apnée: je voulais montrer des images nouvelles de cette discipline et donner à voir autre chose qu’une simple compétition.

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