27 octobre 2017

Il était une fois Berne et ses fantômes

Les lieux hantés sont nombreux dans la capitale suisse. Ils forment un parcours troublant où faits historiques et fables ensorceleuses s’entremêlent au cœur de la Vieille-Ville.

Les ruelles sombres de la Vieille Ville de Berne avec la Tour de l'Horloge.
Les ruelles sombres de la Vieille Ville de Berne avec, au centre, la Tour de l'Horloge qui a une histoire bien étrange.
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A la montre de la grande horloge de Berne, les aiguilles affichent 16 h 30. Mais en réalité, il est 18 heures pile. Etrange pour un pays qui a fait de la précision horlogère un point d’honneur. Notre guide, elle, est ponctuelle. Nous la retrouvons justement face à la Tour de l’Horloge, du côté de la Kramgasse. Ursula Arreger travaille pour l’Office du tourisme bernois. C’est elle qui a imaginé cette balade à travers les lieux hantés de la Vieille-Ville. Là, la zone historique a été entièrement préservée. On y découvre un dédale de rues et de venelles pavées et, surtout, de très vieux bâtiments qui renferment quelques secrets. A la nuit tombée, les jeux d’ombre et de lumière nous plongent dans une ambiance aussi mystérieuse que fascinante. Le décor est planté. Notre guide va s’attacher à le faire vivre grâce à un récit inspiré de faits historiques et d’anecdotes piochées ici et là. Celle qui n’a pourtant jamais vu un spectre de sa vie commence tout de suite par semer le doute dans notre esprit:

Les fantômes existent et cette visite va peut-être vous le prouver.

Pour ce, il suffit de lever les yeux haut, plus haut, à la hauteur des aiguilles de cette immense horloge. «N’avez-vous pas remarqué qu’elles n’affichent pas la bonne heure?»

L’horloge hantée

«Au Moyen Age, cette tour était une prison destinée aux prostituées», éclaire notre guide. En tout, sept femmes y ont été enfermées. En 1405, deux d’entre elles sont libérées. Furieuses contre le gouvernement et l’Eglise, elles décident de mettre le feu au nord de la presqu’île de Berne, détruisant ainsi six cents maisons. Depuis, on a mis une horloge sur cette tour. «Une montre au fonctionnement mystérieux puisqu’elle est toujours en retard, poursuit Ursula Arreger. Comme si quelqu’un s’amusait à la dérégler en permanence. On raconte que ce sont peut-être ces sept femmes qui, se mélangeant aux roues dentées, volent le temps.» Sous le soleil couchant de Berne, cette histoire nous laisse perplexe. Est-ce donc vraiment la raison pour laquelle l’horloge n’affiche pas la bonne heure? Nos esprits cartésiens cherchent déjà d’autres explications... Mais peut-être que l’histoire suivante sèmera davantage le doute dans nos esprits.

Des histoires terribles sont racontées autour de la Fontaine de l'Ogre de Berne.

Fontaine de l’Ogre

Nos pas nous emmènent à quelques mètres de la grande horloge, à la Fontaine de l’Ogre. En son centre, on distingue une sculpture montrant un monstre en train de dévorer des bébés. «Elle pourrait être une représentation de Chronos, dieu du temps qui mange ses enfants, ou encore une figure de carnaval, détaille notre conteuse. Durant le mois de novembre, alors que la météo est brumeuse, on peut voir par terre, sur le chemin qui mène à la fontaine, des bébés qui rampent, tournent et se retournent. On dit que cette vision ferait référence à l’époque où l’on venait ici déposer les bébés abandonnés. Près de là se trouvait le monastère des Dominicains et, en contrebas, un couvent de femmes. Les moines et les sœurs se rencontraient entre les deux lieux, dans des caves, pour faire l’amour. Résultat: des bébés seraient nés de ces unions interdites. Et les femmes abandonnaient alors les enfants là.» D’autres histoires encore se racontent autour de cette fontaine. Par exemple, celle d’un vendeur d’étoffes bien connu de la ville, dont le magasin se trouvait au bout de la presqu’île.

Gare à l’avidité!

«Cet homme avait la réputation d’avoir les tissus des meilleures qualités, mais il n’en a jamais offert un seul ni à sa femme ni à ses deux filles, raconte notre guide. Ce qui comptait pour lui, c’était la fortune qu’il tirait de la vente de ses produits. Ainsi, à la fin de chaque mois, il fermait sa boutique et vidait sa caisse pour en compter les sous. Mais un jour, il a oublié de bien verrouiller sa porte, si bien qu’un matin sa caisse était volée. Il a alors crié comme un fou. Il semblerait qu’on l’ait entendu jusqu’ici, à cette fontaine. Là, deux palefreniers se disputaient alors que l’un d’entre eux était en train de vider dans la fontaine l’argent dérobé. Depuis, tous les soirs de pleine lune, on peut voir au fond de l’eau des centaines de pièces d’or et d’argent briller. Mais gare à celui qui voudrait y plonger sa main avide pour en retirer le trésor! Sa main pourrait y rester coincée.» Nos yeux s’écarquillent. Nous nous rapprochons de la fontaine pour voir si des pièces s’y trouvent... Mais notre guide éclate de rire. «C’est une histoire! Il n’y a jamais eu de pièces dans cette fontaine.» On dirait que, déjà, notre esprit rationnel commence à nous faire défaut...

Lorsque la nuit tombe, les ombres se dessinant sur murs plongent les badauds dans une ambiance mystérieuse.

Fantômes et revenants

La nuit tombe de plus en plus sur la ville. Nous passons d’une ruelle à l’autre en traversant d’étroits passages que seuls quelques badauds comme nous parcourent. Le froid d’automne, lui, nous a pénétrée. Et des ombres commencent à se dessiner ici et là alors que nous plongeons de plus en plus dans les récits par dizaines de notre conteuse. Ils ont d’ailleurs tous en commun une forme de morale religieuse. Rien d’étonnant, lorsque l’on sait que ces histoires sont nées à une époque où l’Eglise tenait encore une place centrale au sein du quotidien des habitants. Ainsi, dans la plupart des récits, on retrouve les notions de vice et de péché comme l’orgueil ou la luxure… Leur fonction première semble donc être de mettre l’homme en garde des conséquences de ses travers.

Dernier frisson

Alors que nous emboîtons le pas de notre guide en direction du dernier lieu de notre visite, nous ne nous doutons pas un instant que la prochaine histoire sera, d’entre toutes, la plus saisissante. Celle qui n’est jamais à court d’anecdotes attire notre attention sur trois bâtiments qui appartiennent aujourd’hui au gouvernement helvétique. Ils sont à peine éclairés par quelques réverbères. L’un d’entre eux est inoccupé depuis plus de deux siècles... Du moins c’est ce que nous affirme avec conviction notre guide avant de nous en donner les raisons: «On raconte qu’une histoire d’amour s’y est mal finie. Depuis, on ne pourrait pas y passer une nuit sans mourir. En 1947, trois étudiants qui ne croyaient pas à ces histoires ont insisté pour obtenir un appartement là. Ils l’ont finalement reçu. Après trois semaines, le trio était mort. L’immeuble est maintenant définitivement vide. Une fois, j’y suis moi-même allée avec un spécialiste des histoires de fantômes. Quand la nuit a commencé à tomber, il m’a dit qu’il fallait partir parce que c’était trop dangereux. Il semblerait que ce soit aussi une zone hautement magnétique où les pendules tournent à toute allure. Je l’ai vu de mes propres yeux», assure la conteuse. Quoi qu’il en soit, cette dernière étape nous laisse songeuse et un brin déstabilisée. Ce bâtiment est-il vraiment hanté? Ou est-ce un phénomène naturel, pour l’instant inexpliqué, qui l’anime? Nous avons beau scruter du regard les vitres sombres du bâtiment, nous ne distinguons rien que quelques étranges reflets. Il faut se résoudre: nous n’aurons donc pas plus de réponses ce soir. Berne et sa nuit garderont encore pour nous tout leur mystère.

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