21 février 2018

Il était une fois dans l’Ouest de Zurich

L’ancienne zone industrielle est devenue le centre de la «hype» et de la culture zurichoise. Avec ses accents festifs et son goût pour la modernité, ce quartier peuplé de vestiges ne cesse de se réinventer.

zurich west
Zurich West tient à garder un certain esprit populaire où la mixité sociale est de mise.

On pourrait presque encore y voir les ouvriers travailler dans les usines en briques, la fumée épaisse s’échapper des cheminées et les bruits de ferraille accompagner les allées et venues des trains de marchandises. Zurich West, ce quartier sorti de terre à la fin du XIXe siècle, concentrait alors une riche activité industrielle, la plus grande minoterie du pays, des fabriques de rouages ou de réparation de bateau. Depuis, la zone s’est métamorphosée, mais n’a rien perdu de son caractère. Les usines ont été reconverties en boîtes de nuit, centres d’art contemporain ou encore salles de concert. Des immeubles hyper­modernes – parmi eux, la plus haute tour de la ville qui culmine à 126 mètres – se dressent sur des dizaines d’étages pour accueillir bureaux et logements. En l’espace de vingt ans, cette friche industrielle confinée dans un espace de seulement 1,4 km2 est devenue l’un des hauts lieux de la «hype» et de la culture zurichoise.

Une cinquantaine de magasins s’étendent le long du Viadukt.

Située entre les rails de train, un viaduc et la Limmat, cette partie du Kreis (arrondissement) 5 compte environ 5800 habitants pour près de 33 000 emplois. En langage urbanistique, on appelle cela «gentrification», ce phénomène d’embourgeoisement des zones populaires, voire carrément prolétaires. Selon Elisabeth Brem, guide à l’Office du tourisme, «jusqu’au début du XXe siècle, Zurich West était une sorte de bidonville où vous n’aviez pas très envie de mettre les pieds. Les immeubles n’avaient pas d’arrivée d’eau ni même de système de chauffage.» On est bien loin de la réalité feutrée et cossue des quelques immeubles flambant neufs qui parsèment la zone. Mais qu’on ne s’y trompe pas pour autant. Si Zurich West s’est fortement développée – devenant notamment un centre d’affaires tendance – elle tient néanmoins à garder un certain esprit populaire où la mixité sociale est de mise. Jeunes fêtards, familles, businessmen ou encore artistes s’y croisent à l’envi.

Dans la Gerold-Areal se côtoient cafés et clubs comme le Supermarket.

Béton et tour de verre

Pour en prendre toute la mesure, il suffit d’embarquer à bord d’un tram ou d’un train régional jusqu’à la gare de Hardbrücke qui déverse les pendulaires au pied de la Prime Tower, ce gratte-ciel zurichois. Nous sortons, faisons un tour sur nous-même, levons la tête et sentons déjà battre le pouls de cette zone riche de contrastes: un pont suspendu trace des lignes de fuite, d’un côté comme de l’autre de la route, des immeubles de briques côtoient des constructions plus modernes et un peu partout pelleteuses et grues indiquent que Zurich West façonne toujours son visage. Le décor donne le vertige, et ce n’est que le début. Dès le démarrage, il faut déjà se frayer un chemin entre la route et les chantiers afin de contourner la fameuse Prime Tower.

Là, nous débarquons devant deux lieux entièrement consacrés à la musique: le Maag Music Hall pour des concerts pop et le bâtiment adjacent destiné à la musique classique. Les façades en briques rappellent les anciennes usines et, sur la route qui les contourne, des rails destinés au transport de marchandises sont toujours là. «Plusieurs fois par jour, un cargo chargé notamment de denrées alimentaires les traverse, signale Elisabeth Brem. C’est toujours un spectacle étonnant.» Nous n’aurons pas la chance d’y assister et filons déjà jusqu’au Helsinkiklub, situé à quelques encablures de là. «Il s’agit d’un lieu très connu et fréquenté, assure notre guide. Le soir, on peut y boire un verre ou assister à un concert.» Devant le club, un ancien photomaton encore en service propose de vous faire tirer le portrait en noir et blanc, à moins que vous ne préfériez vous fournir en tables et chaises vintage dans le magasin d’à côté, le Bogen 33. «On y trouve des meubles design qui datent des années 1960», développe notre guide.

Contraste entre un vieux bateau dressé comme un totem et ce gratte-ciel, symbole du développement économique de la région.

Gerold-Areal et sa fête

La traversée se poursuit le long de la Geroldstrasse jusqu’à l’un des sites emblématiques de la région: la Gerold-Areal. On y découvre un jardin urbain décoré de guirlandes guinguette et baptisé: Frau Gerolds Garten. Dès que les beaux jours arrivent, l’endroit, qui offre de quoi se désaltérer, ne désemplit plus. Un peu plus loin pointe la boutique phare de Freitag, reconnaissable à ses dix-sept conteneurs empilés sur neuf étages. «Leur contrat de bail est reconduit tous les trois ans, explique notre guide. La zone est toujours en développement, c’est donc un moyen pour le propriétaire de se garder une voie de sortie en cas de transformation.»

Le Schiffbau, reconversion réussie d’un chantier naval en espace culturel.

Entre ces étapes, quelques cafés et clubs comme le Supermarket se côtoient. Tout est là pour attirer badauds et fêtards. «Dans cette zone de Zurich, le bruit n’est pas un problème, il est toléré. Vous pouvez donc y faire la fête jusqu’à 10 heures du matin.» Cet accent festif est d’ailleurs la pierre angulaire du développement de Zurich West. «Dans les années 1980, quand à Zurich vous ne pouviez plus faire la fête passé 2 heures du matin, il fallait trouver des alternatives, souligne notre guide. Et à cette époque, dans cette zone industrielle, les hangars étaient vides. Donc on a commencé à y organiser des fêtes qui duraient jusqu’au petit matin.» Depuis, le caractère alternatif de ces lieux est devenu de plus en plus grand public à la faveur notamment de la légalisation de ces activités.

Alors que nous dépassons la Freitag Tower, nous pouvons déjà admirer le Viadukt qui se dresse en face de nous. Là, un chapelet long d’une cinquantaine de magasins s’étend. Dans chacune des arches se nichent des boutiques de prêt-à-porter, de livres ou encore des espaces associatifs. Puis nous bifurquons à gauche et suivons le tableau des vitrines qui se déclinent sous toutes les formes jusqu’au dernier qui fait face à la Limmatstrasse. Le Migros Museum, une institution dédiée à l’art contemporain, a élu domicile dans une ancienne usine construite le long de cet axe.

Le jardin urbain de la Gerold-Areal.

En perpétuelle métamorphose

Enfin, pour boucler la boucle de notre balade, nous sautons à bord d’un tram jusqu’à l’arrêt Schiffbau, à deux stations de là. Face à la sortie, d’autres lieux incontournables se démar­quent: le restaurant Les Halles où vous pouvez déguster des moules-frites, le Brisket, un repaire pour amateurs de bonnes grillades, plus loin, le club Exil, pour ceux qui voudraient poursuivre la soirée jusque tard dans la nuit. Mais surtout, dans ce périmètre s’impose fièrement le célèbre Schiffbau. Impossible de le rater tant son architecture est remarquable et sa place sur la scène culturelle importante. Dans cette immense relique industrielle se trouvait autrefois le chantier naval d’Escher- Wyss. Elle s’est muée en 2000 en espace culturel garni de salles de spectacles. Un cube de vitre suspendu au toit du Schiff­bau s’est ajouté à la construction pour accueillir un bar alors qu’à l’entrée se juche un restaurant chic. Cette reconversion réussie, pionnière du genre, marque le début de la métamorphose de celle que l’on nomme communément «Züri West». Une métamorphose qui n’a pas encore dit son dernier mot. 

Une pluie de parapluies multicolores à l’entrée d’un club.

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