4 janvier 2018

Philippe Dufour: «Il faut remettre la touche humaine dans nos montres»

Véritable icône dans l’univers de la haute horlogerie, Philippe Dufour crée dans son atelier de la vallée de Joux des tocantes d’exception que s’arrachent les collectionneurs du monde entier. À bientôt 70 ans, il n’a qu’un regret, celui de ne pas avoir réussi à transmettre son savoir-faire.

Philippe Dufour
Philippe Dufour nous a reçu dans son atelier du Solliat (VD). Il nous a parlé de sa carrière, de la menace qui pèse sur son métier et du supplément d’âme dont aurait besoin l’horlogerie suisse.

Philippe Dufour, vous aurez 70 ans cette année... Qu’est-ce qui vous pousse à vous lever chaque matin pour aller à l’établi?

C’est déjà pour gagner ma vie. En tant qu’indépendant, je ne touche que l’AVS. Ensuite, le plaisir à venir travailler à l’atelier. J’allume une pipe, la radio, je suis heureux. Tant que j’ai la santé et les mains, je continuerai. Et si je venais à avoir Parkinson, je ferais des pendules (rires)!

L’horlogerie est devenue votre passion. Pourtant, au départ, vous avez choisi ce métier un peu par défaut, non?

J’aurais bien aimé être paysan ou bûcheron. Mais comme nous n’avions pas de ferme et que je n’étais pas trop solide à l’époque, c’était râpé. Les choix étaient restreints à la Vallée, donc je suis allé à l’École technique où on m’a dit – parce que je n’étais pas fort en maths – que j’étais juste assez bon pour devenir horloger...

Finalement, c’était le bon choix!

Oui, je ne l’ai d’ailleurs jamais regretté. La façon dont je pratique l’horlogerie ressemble à un one man show: je gère tout de A à Z, de la conception du produit à sa vente. Je n’aurais jamais pu faire ça si j’étais resté en entreprise. Et la récompense, c’est la reconnaissance de mes clients à travers le monde et les relations humaines que je me suis faites par le biais de mon métier.

Beaucoup de vos pairs vous citent en exemple. Quand la presse spécialisée parle de vous, elle utilise des termes comme «maître du temps» ou «apôtre de l’horlogerie à l’ancienne». Mais en Suisse, le grand public, lui, ignore qui vous êtes… Ça vous chagrine?

Non, pas vraiment. En Suisse, il n’y a que cinq de mes montres, dont trois appartiennent à des amis. Le Suisse moyen n’a pas de culture horlogère. Il possède deux montres: une Tissot ou une Longines en or qu’il a reçue à sa confirmation et une Swatch qu’il s’est achetée. Pour lui, une montre à 1000 francs, c’est déjà cher. Faites un micro-­trottoir, demandez ce qu’est Vacheron Constantin et on vous répondra: «C’est quoi pour un fromage?»

En revanche, au Japon, vous êtes une vraie star, vous avez votre fan-club et il y a même un manga qui raconte votre histoire...

C’est vrai! Et mes cheveux gris m’ont aidé. Les cheveux gris ici, c’est un coup de pied au cul – excusez-moi du terme! –, alors qu’au Japon ça engendre du respect. Parce que la personne a le savoir.

C’est d’ailleurs au Pays du Soleil levant que vous avez vendu le plus de montres. 120 sur les 240 que vous avez réalisées depuis que vous êtes indépendant…

Au Japon, je connais pratiquement toutes les personnes qui ont une de mes montres. La traçabilité est importante pour mes clients japonais, ils veulent savoir quel type a fabriqué leur montre au fin fond de la Suisse. Lors d’un de mes voyages là-bas, un client, qui est médecin, m’a raconté qu’il prêtait sa montre – une Simplicity – à ses patients cancéreux et que ça leur procurait un moment de bonheur. Je ne savais pas quoi répondre… (Il bourre sa pipe et reste un moment silencieux, ému à l’évocation de ce souvenir).

Qu’est-ce que vos pièces ont de plus que les autres?

Elles ont une âme. Il y a une touche humaine que le propriétaire de la montre arrive à ressentir. Cela me conforte dans l’idée que ma ligne est juste.

Votre ligne?

Il faut savoir rester humble, je n’ai jamais rien inventé, je me suis inspiré de ce qui a été fait avant moi dans la région. Je n’ai jamais dévié de cette ligne que j’ai commencé à tracer à mes débuts, c’est ma façon à moi de perpétuer cette belle horlogerie. Et avec le recul, je me dis que c’était la bonne voie.

Philippe Dufour est-il un jusqu’au-boutiste?

Oui, j’essaie toujours de me surpasser.

Votre plus grande satisfaction?

D’avoir pu élever une famille avec mon travail et faire ce que je voulais en restant un homme libre.

Et votre plus grand regret?

Que le temps passe trop vite. Et peut-être aussi que je ne sois pas parvenu à transmettre mon savoir-faire. J’ai essayé de monter une équipe, mais ça n’a pas marché. Les gens viennent, apprennent, perdent leur motivation et s’en vont. Mais ce qu’ils ont appris n’est pas perdu. Parmi les personnes qui sont passées dans mon atelier, il y en a un qui est maître d’horlogerie à l’École technique du Sentier (VD) et un autre responsable de la formation chez Jaeger-LeCoultre.

Il y a aussi eu le projet «Naissance d’une Montre» que vous avez monté avec la marque chaux-de-fonnière Greubel Forsey…

C’est vrai! Dans le cadre de ce projet, j’ai pu transmettre une partie de mon savoir à Michel Boulanger, qui a repris aujourd’hui son poste de professeur à l’école d’horlogerie de Paris et peut donc perpétuer la tradition.

N’auriez-vous pas souhaité que votre fille aînée, qui est horlogère, reprenne le flambeau?

Elle a travaillé quelques années avec moi. Maintenant, elle est chez Patek Philippe au Brassus (VD). Ce n’est pas évident les relations père-fille dans le cadre professionnel. D’autant que nous avons tous les deux un caractère bien trempé. Maintenant, il y a la fille de ma seconde épouse qui suit une formation en horlogerie, elle vient de temps en temps à l’atelier, peut-être qu’elle reprendra la suite, on verra bien.

C’est quoi le problème? Votre trop grande exigence?

Bien sûr. Il n’y a pas de compromis possible.

Les horlogers indépendants comme moi, nous sommes des moutons noirs, le moindre faux pas et on nous descend. Parce qu’à travers nos produits, nous éduquons, les gens comparent et il n’est plus possible de leur vendre n’importe quoi.

À la veille de l’ouverture du SIHH, quel regard portez-vous sur l’horlogerie suisse?

Il y a eu un gros coup de froid ces deux dernières années. Certaines entreprises ont senti le vent tourner, elles ont racheté des stocks, fondu les boîtes, reconditionné les mouvements. Ça coûte un max, mais ça libère des places dans les boutiques. D’autres l’ont fait cette année et c’est un peu tard. Il y a donc trop de montres et le marché est congestionné. Et puis, pratiquement toutes les marques dépendent de grands groupes et ces grands groupes en veulent toujours plus. C’est une véritable fuite en avant.

Et ces grands groupes ne sont pas les seuls...

Effectivement, nous ne sommes pas les seuls à faire des montres. Le plus grand horloger du monde aujourd’hui, c’est Apple qui a dépassé Rolex en chiffres et en valeur. Les Chinois, les Japonais et les Indiens en fabriquent aussi des quantités énormes.

Les parts du gâteau horloger n’arrêtent pas de rétrécir et nous continuons de produire comme des bossus, alors que nous devrions peut-être faire moins mais mieux.

C’est-à-dire?

Ces grands groupes n’ont pas compris que la clientèle a évolué, qu’elle est capable aujour­d’hui de juger, de faire la différence. La montre doit donner de l’émotion. Il faut donc remettre la touche humaine dans nos produits. Mais il y a beaucoup trop d’arrogance dans ce monde-là. Les marques font appel à des George Clooney pour vendre leurs montres, alors qu’il y a plein de George Clooney dans nos usines. Il faut vraiment mettre l’horloger, la régleuse au centre.

L’industrialisation dans le haut de gamme horloger, c’est le diable?

Non. Les commandes numériques sont des outils extraordinaires, qui ont leur utilité, car elles sont précises et rapides. Mais si nous nous contentons d’utiliser l’élément tel qu’il sort de la machine, on est foutu! À cet élément, il faut mettre de la finition main, de la valeur ajoutée, notre culture quoi!

Que faire pour inverser cette tendance?

Il faudrait une prise de conscience. Déjà dans les écoles techniques où l’on devrait enseigner l’horlogerie comme un art. Il faut tout donner à l’élève, c’est notre devoir! Après, il fera ce qu’il veut de ce savoir-faire. Mais c’est l’inverse qui se produit. Le contenu de la formation répond aux exigences de l’horlogerie. Et de quoi a-t-elle besoin cette industrie? D’opérateurs. Parce que l’horloger, il réfléchit, c’est un emmerdeur et on n’en veut pas.

J’ai lu que votre rêve serait de créer un master en horlogerie…

J’essaierai de le concrétiser dans ma prochaine vie. Parce que je suis comme les chats, j’ai plusieurs vies et je n’en suis qu’à ma première! (Rires) Je rêverais effectivement d’ouvrir une école internationale où les gens viendraient faire un master en horlogerie, un programme sur deux ans durant lesquels ils réaliseraient une pièce extraordinaire.

N’est-ce pas finalement d’une âme que manque l’horlogerie?

Tout à fait. D’une âme comme celle qui se trouve dans cette montre de poche réalisée à l’école technique du Sentier en 1923 (Il la sort de son coffre-fort pour nous la montrer). L’élève fabriquait déjà sa montre école à trois aiguilles et après, s’il avait un peu d’avance, il faisait une montre compliquée. Celle-là a un chronographe et une répétition. Voilà, le travail extraordinaire que l’on était capable de faire à l’époque.

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