13 septembre 2017

Il n’y a pas d’âge pour apprendre

Fondée en 1919, l’Université populaire a pour vocation de rendre accessibles à tous des branches d’études souvent réservées au cursus académique. Presque cent ans plus tard et dans un marché de la formation continue en pleine expansion, elle poursuit avec succès sa mission.

Jacques-André Calame
Retraité avec un peu d’anticipation, Jacques-André Calame a suivi un cours d'espagnol et un cours sur l’histoire de la collégiale de Neuchâtel.
Temps de lecture 6 minutes

Noble institution fondée dans la foulée de la Grande Grève de 1918, l’objectif de l’Université populaire, aussi communément nommée «Unipop», était d’œuvrer à la diffusion de la formation au sein de l’ensemble des classes sociales afin de surmonter les antagonismes grandissant entre elles. Aujourd’hui, cette association d’utilité publique sans but lucratif poursuit des objectifs proches:

Offrir à chacun, quel que soit son niveau de formation antérieur, des enseignements de qualité académique à un tarif aussi raisonnable que possible,

résume Françoise Baudat, présidente de l’Université populaire de Lausanne et également membre du comité de l’association faîtière nationale, l’Association des universités populaires de Suisse (AUPS) .

Après des années de crise, grâce à la nouvelle loi sur la formation continue, l’Association des Universités populaires suisses touche désormais 8% de la subvention annuelle de 2,7 millions de francs allouée par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI).

Un public large et de tous les âges

Contrairement à certaines idées reçues, l’Université populaire ne s’adresse pas uniquement aux retraités. Mais aussi aux personnes encore actives professionnellement et aux jeunes en formation. «A Lausanne, nous avons par exemple

des étudiants en philosophie désireux de compléter leur cursus académique par d’autres types d’échanges. J’ai également rajeuni le corps enseignant et, ensemble, ils ont créé un café philo,

explique Françoise Baudat. A Neuchâtel, son homologue André Feller, anciennement enseignant d’allemand et d’histoire, relève la présence d’étudiants ou d’apprentis dans les cours de langue. «Comme je voyage beaucoup, j’ai moi-même participé à un cours de chinois. A 67 ans, j’étais de loin le plus âgé», ajoute-t-il ainsi.

Une place à défendre

Depuis l’époque de sa création en Suisse, l’Unipop, toujours soutenue par les collectivités publiques, cantons et communes, a dû faire face à la démocratisation des études – il existe en effet bien plus de maturités et de formations supérieures à l’heure actuelle qu’il y a encore quelques décennies – ainsi qu’à l’apparition d’un véritable marché autour de la formation continue. «Que ce soit pour les loisirs, les centres d’intérêt extra-académiques ou les langues, l’offre et donc la concurrence s’avèrent naturellement beaucoup plus riches», note Françoise Baudat. D’où la nécessité, inscrite dans la charte de l’association, de tenir compte d’un panel de cours ancrés dans le territoire où ils sont proposés, les envies d’apprendre et les alternatives n’étant pas forcément les mêmes en ville ou à la campagne, par exemple.

Evidemment, cela nécessite aussi de maintenir un haut niveau de qualité, avec des formateurs au bénéfice d’un cursus de niveau universitaire ou équivalent, «mais également de solides compétences pédagogiques et andragogiques». Quant aux motivations des élèves, appelés parfois participants, elles s’avèrent évidemment diverses selon l’âge, le parcours ou les intérêts de chacun. «Apprendre ou perfectionner une langue, par exemple, peut être dicté par un futur voyage, une vieille envie, la curiosité mais aussi des nécessités professionnelles.» Bref, à chacun «son» unipop.

«Une langue, c’est aussi une culture»

L’apprentissage du russe s’est avéré très utile à Yvonne Schwarz lors de la réalisation d’un rêve de jeunesse.

Yvonne Schwarz, Le Mont-sur-Lausanne, 68 ans

Si Yvonne Schwarz prend des cours de russe depuis l’automne 2009, c’est pour réaliser un vieux rêve, longtemps mis de côté: «Prendre le Transsibérien. Et voir le lac Baïkal.» Ce sera chose faite, au printemps suivant, de Moscou à Pékin en passant par la Mongolie. Quelques mois à l’Université populaire de Lausanne lui permettent non seulement de comprendre ce qui est écrit autour d’elle, mais aussi de discuter avec «des personnes qui ont fait l’effort de me parler lentement, voire de répéter plusieurs fois leurs phrases», sourit la Vaudoise de 68 ans.

Ses parents décèdent alors qu’elle termine son gymnase. Yvonne Schwarz doit gagner sa vie. D’abord comme secrétaire d’un agent de change, puis comme hôtesse de l’air chez Swissair. «Ce qui m’a poussée à apprendre l’italien. Avant d’aller vivre durant cinq ans à Florence.» Une merveilleuse expérience, mais à 30 ans, la Suisse lui manque. Yvonne Schwarz rentre dans la région lausannoise, travaille chez IBM et y rencontre son mari avec qui elle aura deux enfants qui ont aujourd’hui 37 et 28 ans.

Après le français, l’allemand et l’italien, l’alerte sexagénaire s’est donc lancée dans l’apprentissage du russe, se montrant une élève assidue «face à cette langue difficile mais si belle» à raison d’un cours hebdomadaire d’octobre à juin. «Evidemment, une langue c’est aussi une culture, j’aime beaucoup plusieurs auteurs russes, à commencer par Gogol, mon préféré.» Et qui dit culture dit voyages, bien sûr d’abord en 2012 du côté du lac Baïkal gelé, puis, toujours en hiver, avec sa fille à Saint-Pétersbourg.

Pour moi, la Russie, c’est le froid, la neige, mais aussi les bouleaux qui désormais me sont devenus bien plus chers que les pins et cyprès du sud.

Pour Yvonne Schwarz, les cours reprennent en octobre avec la même enseignante et une partie des élèves du début. Certains ont abandonné, parce que «cela demande un gros travail, sinon on ne progresse pas». Maintenant, elle peut tendre l’oreille au bord du Léman où les touristes russes sont désormais en nombre et suivre l’une ou l’autre radio slave sur internet. «A Irkoutsk, en Sibérie, j’ai rigolé avec les habitants qui désignaient pour la énième fois aux touristes de masse une masure comme celle de Michel Strogoff.» Qui n’a jamais existé ailleurs que dans l’imagination fertile de Jules Verne…

«J’ai suivi un cours sur les dinosaures avec mon fils de 10 ans»

Augusto Falessi aimerait acquérir des connaissances plus solides dans la langue maternelle de sa femme.

Augusto Falessi, Boudry (NE), 45 ans

Le fils d’Augusto Falessi nourrit une ­passion de longue date pour les dinosaures. «En 2014, il a eu 10 ans et s’est dit frustré par l’école à ce sujet.» Fort heureusement, de la paléontologie, il y en a du côté de l’Université populaire de Neuchâtel, section littoral. «Je l’ai accompagné à un cours de deux soirs à Neuchâtel.

Le professeur, enseignant ­ dans une école supérieure, lui a appris plein de choses. Et pour ma part, j’ai un peu mieux compris sa fascination.

Ce Romain devenu suisse travaille comme maître socioprofessionnel et formateur d’adultes auprès de personnes en situation d’assurance invalidité et de réinsertion professionnelle. «A la base, je suis horloger. Je me suis vite passionné pour la technique horlogère telle qu’elle est enseignée en Suisse, où je suis arrivé il y a vingt-deux ans. J’ai longtemps travaillé chez Enigma et chez Rolex.»

Ses centres d’intérêt sont vastes et il a trouvé de quoi satisfaire sa curiosité, par exemple au travers de cours sur les plantes comestibles de sa région ou encore sur la philosophie du temps et sa perception selon les époques. Et il s’intéresse aussi à l’autohypnose et aux cours de langues… Augusto Falessi semble insatiable.

Grand sportif, cet ancien footballeur assidu a également suivi plusieurs séries de formations en nutrition. «Désormais, j’ai un peu délaissé le ballon rond pour la montagne. Je crois qu’au fond j’étais fait pour la Suisse.»

«Cela répond à notre curiosité de la vie »

Après avoir suivi des cours de langue d’abord pour des raisons personnelles, Jacques-André Calame est resté fidèle à l’Université populaire.

Jacques-André Calame, 65 ans, Amsoldingen (BE) et Colombier (NE)

Retraité avec un peu d’anticipation, Jacques-André Calame partage son temps entre Colombier et Amsoldingen, un village au-dessus de Thoune célèbre pour son église romane. «Avec mon épouse, nous faisons beaucoup de montagne. J’étais prof de maths et enseignais la didactique des mathématiques aux étudiants.» Une vie professionnelle intellectuellement bien remplie et un appel des cimes qui n’empêche pas l’actif retraité de fréquenter assidûment les bancs de l’école. Et comme élève cette fois: «C’était entre 2013 et 2016, tous les lundis soir pendant deux heures.

Notre beau-fils vient d’Uruguay et avec mon épouse, cela nous a poussés à apprendre l’espagnol pendant qu’il se mettait au français.

Non sans une certaine surprise, leurs camarades de classe ne sont pas du tout seulement des gens des 3e et 4e âges. «Il y avait notamment plusieurs apprentis plutôt assidus.» Le couple Calame a lui aussi bien travaillé puisque, au niveau de la lecture et de la compréhension, la langue de Cervantès peut être considérée comme maîtrisée dans ses bases. Mais Jacques-André a décidé de ne pas en rester là.

J’ai aussi suivi un cours passionnant sur l’histoire de la collégiale de Neuchâtel. J’ai appris plein de choses liées à l’architecture au fameux nombre d’or.

Ce qui ne pouvait qu’intéresser le mathématicien, qui a ensuite enchaîné sur une série de soirées autour de Jean-Sébastien Bach. En janvier prochain, ce sera le peintre Manet qui occupera ses soirées. Mais pourquoi une telle passion d’apprendre encore? Pas par ennui en tout cas: avec six petits-­enfants, ils ont de quoi s’occuper. «La montagne nous prend pendant la belle saison en tout cas deux jours par semaine. C’est devenu un ressourcement nécessaire. Ici, je travaille les neurones qui me restent. Je vois la formation continue comme ce qui donne sens à la curiosité de la vie.»

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