28 février 2018

Ils élèvent criquets et grillons dans leur cave

À Lucens (VD), Claude et Stève Ayer élèvent depuis quatre ans grillons et criquets. Pour le plus grand plaisir des propriétaires d’oiseaux, reptiles et autres bestioles, qui viennent de loin à la ronde pour s’approvisionner chez eux.

grillons et criquets
Les insectes sont maintenus dans une atmosphère chaude et légèrement humide et sont nourris avec des légumes bio.

Lucens, par une matinée grise et frisquette. On pousse la porte de la «Ayer Grifarm»… pour se retrouver miraculeusement projeté au cœur de la Provence: dans une atmosphère à 30 °C, leur élevage de grillons et criquets nous offre une vibrante sérénade. Ils sont des milliers à sauter et ramper çà et là, répartis par tailles dans de grandes caisses en bois. Sur les claies du haut: les criquets, des «micros» de quelques millimètres aux adultes de 5 centimètres de long environ. «Au départ, ils ont un corps très mou et nous ne les touchons pas, explique Claude Ayer, dont le fils Stève est propriétaire de la société. Lorsqu’ils atteignent 1 centimètre, ils sont manipulables. Lorsqu’on les transfère dès le stade moyen, ils sont alors réunis par cinq dans une caisse. Les ailes poussent lors de la dernière mue, au passage à l’âge adulte. On reconnaît alors les femelles à leur teinte un peu grise, tandis que les mâles deviennent jaunes.»

Les clients ont besoin d’insectes différents selon les besoins de leurs animaux. Ainsi, le pogona raffole des grillons.

Criquets dessus, grillons dessous

Sous les quatorze caisses en bois, cinq gros containers ouverts, dans lesquels s’étagent des couches d’alvéoles à œufs en cellulose: c’est le repaire en clair-obscur des grillons. «Il y a peu de lumière, car le grillon est plutôt nocturne, explique l’éleveur. Ces grillons-ci représentent le résultat d’un an entier de tests. Nous avions d’abord voulu élever des grillons asiatiques, mais ce sont des ressorts montés sur pattes, ils font des sauts épouvantables et nous ne parvenions pas à en faire façon! Nous avons ensuite essayé de faire des hybrides, en métissant le grillon champêtre et le domestica, mais cela n’a pas bien fonctionné. Quant au grillon des steppes, il est très agressif et possède des mandibules puissantes, avec lesquelles il peut blesser facilement un lézard. Nous avons finalement très bien réussi à faire un hybride en métissant le domestica et l’asiatique, car ils se ressemblent.» L’essai n’étant pas très concluant, nous sommes revenus au grillon domestica. Lorsque leurs grillons pondent, les deux éleveurs protègent les œufs avec un grillage pour éviter que les mâles ne les mangent. Puis, quand les petits éclosent, ils les placent dans une caisse avec des carottes.

Pour les criquets, c’est un peu différent: des centaines de «subadultes» – donc encore dépourvus d’ailes – attendent d’être vendus dans la première pièce. D’autres, adultes, sont entreposés dans la pièce attenante: ils sont destinés à devenir reproducteurs. Face à leur caisse, d’ailleurs, une grande cage vitrée abrite une multitude de couples qui s’accouplent, avant que la femelle n’aille pondre dans un récipient posé dans un coin: «Il est rempli de tourbe de coco humidifiée, mélangée à de la mousse pour plantes que j’ai hachée, explique Claude Ayer. Chaque femelle y pond trois à quatre chapelets d’œufs. Je stocke ensuite le récipient dans un frigo que j’ai transformé en couveuse géante, maintenue à 30-31 °C.» Il faut dix jours aux bébés pour sortir de l’œuf, et ils savent alors tout de suite sauter. Après environ un mois, ils atteignent leur taille adulte. Il faut alors attendre encore dix jours avant qu’ils puissent se reproduire. Il ne restera ensuite qu’un mois de vie à ceux qui n’auront pas été vendus. «Nos clients ont besoin de criquets de tailles différentes, en fonction des besoins de leur animal. Ainsi, un petit lézard mangera des «micros», tandis qu’un iguane préférera les «sub­adultes». Mais la majorité des gens achètent des ‹subadultes›.»

Fan de reptiles

C’est parce qu’il a lui-même des reptiles – «J’ai eu mon premier serpent à 7 ans et je faisais partie du groupement herpétologique de Lausanne» – que Claude Ayer a lancé son élevage il y a quatre ans. Avec ses cinq lézards pogonas et ses cinq iguanes du désert, il achetait une quantité importante d’insectes. «On sait très bien que sur le lot, il y a toujours un peu de perte. Mais lorsque j’ai remarqué que près de 50% des insectes que j’achetais mouraient, je me suis dit qu’il y avait certainement un moyen d’élever moi-même des bêtes de meilleure qualité.»

Inscrit au registre du commerce depuis trois ans avec son fils Stève, qui lui donne un coup de main, il n’arrive désormais plus à suivre la demande des propriétaires de reptiles, de mygales, mais aussi d’oiseaux – et même de singes.

Les criquets sont prêts à se reproduire un mois et dix jours après leur naissance.

Une alimentation de qualité

«Tout réside dans l’entretien qu’on apporte aux insectes, mais aussi dans la qualité de la nourriture, souligne Stève Ayer. Il faut être très au point avec ce qu’on leur donne: tout comme nous, plus leur alimentation est saine, mieux ils se portent.» Ainsi, les deux éleveurs maintiennent leurs bêtes dans une atmosphère chaude et «légèrement humide, mais pas trop». Et les nourrissent de légumes «qui durent très longtemps s’ils sont gardés humides», c’est-à-dire de pain de sucre, de carottes et, en été, de courgettes cultivées par leurs soins – tous parfaitement bio. «Faire un élevage paraît simple, mais on peut le détruire plus vite qu’on ne l’a créé», remarque Stève Ayer. Qui raconte la fois où ils ont donné, sans le savoir, de l’herbe contaminée à leurs criquets et en ont perdu cinq mille en une nuit. «Maintenant, on ne prend plus de risques et on fait même notre propre nourriture pour insectes, qu’on vend aux particuliers intéressés, explique Claude Ayer. Elle consiste en une farine spéciale, composée de son et de blé pour les criquets, et à laquelle on ajoute du carné pour les grillons – mais pas pour les criquets, sinon ils meurent! Cela permet qu’ils se développent bien, et on a ainsi des bêtes saines, qui vivent plus longtemps.»

Caressant le rêve de partir en Normandie, Claude Ayer s’apprête à passer la main à son fils Stève.

Seulement pour les animaux

Proposer également ces insectes à la consommation humaine? Les deux hommes y ont pensé, bien sûr. «Mais le fait de faire un élevage destiné à l’alimentation exigerait de suivre des règles d’hygiène très strictes, en mettant des blouses, en ayant du carrelage et du matériel plastifié ou inox, souligne Claude Ayer. Cela exigerait un investissement conséquent.» – «De toute manière, les gens ne sont encore pas prêts à manger des insectes chez nous, note son fils de son côté. Pourtant, le grillon, en particulier, est l’avenir de l’humain! Des études montrent que la poudre de grillons possède une teneur en protéines deux à trois fois supérieure en moyenne à celle d’un steak de bœuf!»

Afin de baisser le coût de sa production d’électricité, Claude Ayer a fait poser des panneaux solaires sur son toit. Et il projette d’agrandir la superficie de son élevage ces prochains temps, en transformant son garage. Cela lui permettra de passer à quarante containers et une centaine de caisses – une production impressionnante, menée par son fils Stève.

Allergie inattendue

«Ce qu’on ignore souvent, c’est qu’un élevage de criquets peut aussi provoquer de gros problèmes d’allergies. Ce sont souvent des réactions cutanées. Pour ma part, j’ai développé récemment une forte allergie oculaire, provoquée par les hormones des femelles et la poussière que leurs ailes dégagent lorsqu’elles les ventilent dans l’air.» Ce souci de santé l’a convaincu de passer la main à son fils, tandis qu’il caresse pour sa part le projet de partir en Normandie d’ici deux ans – où le meuglement des vaches remplacera les stridulations des criquets et le craquètement des grillons.

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